Zariadié: un quartier de Moscou balloté par l'Histoire

Début septembre, Moscou a inauguré un nouveau parc à deux pas de la place Rouge. Nommé d’après le quartier historique du Zariadié, il occupe le terrain laissé vacant après la démolition de l’immense hôtel Rossia.

14 milliards de roubles et environ 250 000 visiteurs pendant la première semaine d’ouverture : la nouvelle histoire du parc Zariadié s’est ouverte sur des chiffres étourdissants mais aussi sur un scandale retentissant. A peine ouvert, le parc a été dégradé : l’administration a accusé certains visiteurs d’avoir vandalisé les installations et volé certaines plantes rares.

L’information a été démentie, mais des commentaires de citadins mécontents ont néanmoins défilé sur les réseaux sociaux, reprochant au parc de marquer une rupture brutale avec l’histoire de cet endroit.

Russie Info revient sur les différentes incarnations du parc Zariadié au fil des siècles.

D’un quartier commerçant prestigieux au bidonville

Le nom Zariadié signifie en russe "derrière les galeries des marchands". L’endroit, situé entre le Kremlin et la Moskova fut adopté par les négociants dès le XIIe siècle. Près des murailles, sur la future place Rouge, se trouvait un marché dont Zariadié constituait l’arrière-cour avec le quai, les entrepôts, les logements des artisans et des "hôtes", comme on appelait alors les commerçants étrangers.

A l’époque, Moscou était encore une ville jeune et l’activité mercantile se développait, bien que le quartier, tout en bois, souffrît souvent d’incendies ; qu’ils soient accidentels ou provoqués par les invasions mongoles. C’est la guerre contre ces envahisseurs qui donna à la ville son statut de grande puissance.
Au XVe siècle, Moscou édifia une deuxième enceinte fortifiée protégeant Zariadié. Le quartier devint alors prestigieux et la rue Varvarka, sa limite nord, abritait toute une gamme de bâtiments gouvernementaux : l’hôtel de la monnaie, le service fiscal et la cour de justice.
Les fonctionnaires s’installèrent à proximité, ainsi que la résidence des boyards Romanov (maison du premier tsar de la dynastie impériale russe) et la Cour anglaise, représentation économique du Royaume d’Angleterre et premier édifice laïc en pierre à être construit hors du Kremlin.

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Le Kremlin derrière les arbres
Zariadie

Cependant, le quartier de Zariadié lui-même demeurait relativement pauvre, et fut agité au cours du XVIIe siècle par plusieurs émeutes. Leurs instigateurs se cachaient, hors d’atteinte de la police, dans les dédales des ruelles du quartier.

La construction de bâtiments en bois ayant été interdite en 1704 par Pierre le Grand, l’incendie qui ravagea Moscou en 1812 donna lieu à un vaste programme de construction de bâtiments en pierre dans toute la ville, qui toucha tout particulièrement Zariadié. Les petits propriétaires qui l’habitaient, incapables de supporter le coût de cette rénovation, vendirent en masse leur propriété à de grands négociants, qui les firent remplacer par des logements bon marché qu’ils louaient à des artisans et petits commerçants.

La reconstruction du quartier se fit donc à l’économie, en particulier celle des cages d’escalier, remplacées par des galeries extérieures qui firent la singularité de Zariadié. On y trouvait également deux synagogues, car ce quartier était le seul où les marchands juifs étaient autorisés à se loger. Les autres Moscovites se contentaient de flâner dans ses abords, parsemés de quelques cabarets permettant de s’essayer à la cuisine sibérienne, en particulier une remarquable variété de pelmenis au champagne rosé. Le quartier restait toutefois un quartier pauvre, qui, à l’orée du XXe siècle, se transforma en bidonville.

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Dans les années 30
Zariadie

Un gigantesque hôtel soviétique

Le pouvoir soviétique apporta à Zariadié son goût pour le gigantisme. Ses murailles, restaurées vers 1927, furent démolies dans les années 30 en même temps que la quasi-totalité des bâtiments du quartier.

La surface ainsi dégagée devait accueillir le bâtiment du ministère de l’Industrie Lourde, mais la Deuxième Guerre mondiale empêcha le projet de se concrétiser. Il fut ensuite prévu d’y édifier un gratte-ciel stalinien, mais ce nouveau projet fut à son tour abandonné après la mort du petit père des peuples: on ne construisit qu’un énorme stylobate (piédestal supportant une colonnade) qui passa dix années de solitude au milieu du terrain vague qu’était devenu le quartier. Finalement, cette base fut utilisée dans les années 1960 pour la construction d’un hôtel, le plus grand du monde. Prévu pour accueillir les députés du Soviet Suprême pendant leurs congrès, il était aussi un message de bienvenue envoyé aux étrangers par Nikita Khrouchtchev, qui venait d’autoriser les visites touristiques du Kremlin.

La quasi-totalité de Zariadié disparut alors sous un immense rectangle de 250 mètres sur 150, constitué de quatre bâtiments orientés vers les points cardinaux. Au centre de la section nord, une tour de 23 étages arborait le nom de l’hôtel, Rossia. C’était tout un symbole : après la révolution, le mot "Russie" associé à l’époque tsariste n’était presque plus mentionné, mais le dégel khrouchtchévien se fixait pour objectif de rétablir le lien avec le passé du pays. Pourtant, cet immense hôtel de plus de 3000 chambres, aussi massif que monotone, n’avait pas grand-chose à voir avec l’architecture traditionnelle russe, et jurait avec les bâtiments historiques voisins en plus de gâcher toutes les vues du Kremlin.

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Hôtel Rossia
yandex.ru

En 1977, une nouvelle tragédie toucha le quartier avec un incendie qui ravagea également l’hôtel et fit 42 morts, nombre d’entre eux furent intoxiqués par les émanations de la combustion des matières synthétiques utilisées.

À la fin des années 1990, l’hôtel est dans un état de délabrement avancé et la mairie de Moscou décide de le remplacer par un "complexe hôtelier multifonctions".

En 2004, à la suite d’un appel d’offres, le projet est confié à un maître d’œuvre, mais la décision, contestée devant les tribunaux, est invalidée après deux ans de procédures judiciaires. Cependant, l’hôtel Rossia est déjà presque intégralement détruit, et le reste des travaux gelé. La crise économique de 2008 achève de stopper le projet, et pour la décennie suivante, Zariadié reprit l’apparence d’un champ de ruines.

Un parc moderne à l’image de la Russie

En 2011, la mairie de Moscou envisage d’utiliser Zariadié pour y installer un nouveau bâtiment de la Douma (le parlement russe), mais le projet est rejeté après que des critiques aient accusé les autorités de vouloir faire construire une nouvelle zone fermée autour du Kremlin.

Un an plus tard, Vladimir Poutine, alors Premier ministre, propose au maire de Moscou de transformer le terrain vague en un espace public. L’appel d’offres international est remporté par un consortium russo-américain proposant de construire un parc qui représentera les différents paysages russes. On peut désormais voir près du Kremlin un bout de toundra, de steppe, une forêt et un marécage (rebaptisé "prairie aquatique" durant la construction).

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Le parc
Zariadié

Cette miniature de la Russie naturelle sera parachevée en décembre prochain par une grotte de glace artificielle abritant une exposition sur la conquête du Grand nord russe. Les autres éléments du parc sont eux déjà ouverts, y compris une partie en sous-sol avec un centre scientifique et son orangerie, et un centre touristique proposant entre autres des survols virtuels des monuments de Moscou.

Une autre partie souterraine propose un musée autour de la vieille muraille de Zariadié. Elle ne faisait pas partie du projet initial, mais les travaux de construction ont mis à jour des segments préservés qui ont finalement été intégrés au parc.

Deux éléments du parc ont l’ambition d’intégrer le Guiness des records : l’énorme amphithéâtre recouvert par "une écorce de verre", la construction translucide la plus grande du monde selon ses créateurs ; et le "pont flottant", long de 250 mètres dont une partie semble léviter au-dessus de la Moskova, et offrant la plus belle vue sur le Kremlin depuis la démolition de l’ancien hôtel Rossia. Mais celui-ci non plus n’a pas entièrement disparu : on retrouve des éléments de sa décoration au Voskhod (L’Aube), un restaurant installé dans le parc, proposant la cuisine des anciennes républiques soviétiques. Non loin du restaurant, un food-court offre des plats venus de toutes les régions de Russie.
On y retrouve bien différentes sortes de pelmenis… mais pas au champagne rosé.

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Amphithéâtre
Zariadié

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Le pont flottant
Zariadié

Site web du parc : http://zaryadyepark.ru

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