Yakov Khalip, photographe soviétique "pas comme les autres"

Il fut l’un des plus grands photographes de l’Union soviétique, pourtant son nom est largement ignoré du grand public. Son fils Nikolaï effectue aujourd’hui un travail de mémoire à travers la première grande rétrospective dédiée à son œuvre.

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Yakov Khalip

Des dizaines de photographies encadrées ornent les murs du Centre de Photographie des Frères Lumières de Moscou. Sur chacune d’entre elles, un portrait, un paysage ou une mise en scène qui témoigne de l’évolution de l’URSS à partir des années 1930. Depuis début novembre, on peut parcourir en quelques heures les 50 ans de carrière du grand photographe soviétique Yakov Khalip (1908-1980).

"C’est toute son œuvre qui mérite d’être connue", assure son fils Nikolaï qui se bat pour faire reconnaître le travail de son père. "Sur Internet, certaines de ses photos sont achetées jusqu’à 12.000 dollars par des connaisseurs !", s’exclame-t-il presque surpris avant d’avouer que "la plupart des gens ignorent totalement qui il est et ce qu’il a fait".

Pourtant, Yakov Khalip demeure un photographe talentueux au parcours atypique. "Il était capable de conserver une certaine intégrité artistique tout en étant un citoyen soviétique. C’est ce qui a permis de réaliser d’impressionnantes photos d’avant-garde", explique Yana Iskakova, commissaire de l’exposition, au journal The Moscow Times.

Au cours de sa carrière, le photographe s’est démarqué de ses homologues en jouant la carte du "touche à tout". On le connaît ainsi aussi bien pour ses photos de cinéma, que pour sa collaboration avec son confrère Alexandre Rodchenko dans le magazine URSS in Construction, ou encore pour son expédition héroïque au pôle Nord.
Après la parution d’un premier livre dédié à son œuvre en 2016, Nikolaï a lancé le projet de cette rétrospective, "la première à mettre en valeur ses tout premiers clichés. Il nous aura fallu près d’un an pour effectuer de minutieuses recherches dans nos archives, mais également à travers la Russie afin de retrouver ces trésors disséminés", raconte-t-il. Un an pendant lequel fils, petit-fils et passionnés de l’artiste se sont mobilisés pour honorer et sublimer le travail de toute une vie.

Un photographe en quête perpétuelle de défis

Diplômé en 1929, il devient cameraman et s’essaie à la photographie dans les studios de cinéma. Deux ans plus tard, il se lance son premier défi : celui de se dédier entièrement à sa passion. Et son choix s’avère payant. Alors en plein essor, l’URSS est pour Khalip un véritable terrain de jeu lui offrant de quoi s’exercer.
"La photographie faisait partie intégrante de sa vie", se souvient son fils. "Il ne quittait jamais l’appartement sans son appareil photo. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu de faire quelques superbes clichés", remarque Nikolaï en se remémorant une photo de Moscou prise en hauteur.

Son objectif ? Démontrer la puissance de son pays, bien évidemment. Mais pas seulement. "Mon père a toujours souhaité présenter les choses sous un angle positif et motivant". Là où certains se seraient cantonnés aux sujets basiques et commandés par leurs éditeurs, Yakov Khalip se lance régulièrement dans des projets originaux.

"Lorsque j’étais à l’Université, je suis parti avec plusieurs étudiants travailler au Kazakhstan dans le cadre de la campagne des terres vierges [plan lancé par Nikita Khrouchtchev en 1953 dans le but d’augmenter la production agricole NDLR]. Un jour, j’ai vu mon père débarquer sur place, comme ça sans prévenir. Il avait décidé de faire un reportage photo sur ce sujet", se rappelle Nikolaï.

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Photo
Yakov Khalip

En 1938, un Yakov Khalip en quête d’aventure se met en tête de participer à l’expédition au Pôle Nord organisée par l’explorateur russe Ivan Papanine. Grâce à ses nombreux contacts, il finit par monter à bord du navire qui naviguera pendant près d’un mois.
"Il avait pris avec lui près de 300 photos afin de faire des expositions pendant la traversée", sourit Nikolaï. En plus de son statut de photographe, Khalip se fera membre à part entière de l’équipage et même coiffeur. Un service pour lequel il recevra en guise de paiement une carte de l’Arctique, aujourd’hui exposée dans la galerie.

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Photo
Yakov Khalip

Des conditions de travail favorables

S’il a toujours fait preuve de débrouillardise et provoqué son destin, Yakov Khalip s’est aussi largement appuyé sur ses contacts au fil des années. Des contacts parfois très haut placés. "Dans les années 1930, il est entré dans une période idéologique et s’est retrouvé à faire le portrait de Staline", explique le fils de l’artiste. "Et c’est ce même portrait qui lui a sauvé la mise quelques années plus tard, lorsque le dirigeant du pays a mené de grandes purges conjointement à des campagnes de propagande".

À l’époque, le photographe vit dans le centre de Moscou et dispose d’une chambre à l’ancien hôtel Historia. "Il avait alors accès à de multiples sources d’information et un niveau de vie élevé, très éloigné de celui de la majorité des Russes", raconte Nikolaï. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il deviendra correspondant principal sur le front pour le journal L’Étoile Rouge. Depuis, ses clichés font partie intégrante de l’héritage de la photographie soviétique.

Lorsque dans les années 1950, le photographe subit de plein fouet la vague de censure imposée par Staline à sa profession, il se retrouve sans emploi. Mais pas pour longtemps. "Il se lance alors dans le business de cartes postales", raconte encore son fils. "Son gagne-pain principal était de loin les photos des stations balnéaires, prises au bord de la mer Noire". Après la mort de Staline, il reprendra toutefois son métier originel au service de divers magazines soviétiques.

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Youri Gagarine et Gina Lollobrigida
Yakov Khalip

Curieux et en quête perpétuelle d’aventure, Yakov Khalip s’est imposé comme un photographe sans limite et passionné jusqu’à sa mort en 1980. À la fois acteur et observateur d’une génération et d’un pays en plein bouleversement, ses photos uniques témoignent aujourd’hui des événements majeurs qui ont marqué simultanément sa vie et l’URSS. Un parcours atypique pour un homme “pas comme les autres”, selon son fils.

Une exposition à découvrir jusqu’au 11 décembre au Centre de la photographie des Frères Lumières.
3 Bolotnaya Naberejnaya (métro Kropotkinskaya)
Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 21h, et les samedi et dimanche de 12h à 20h.
Plus d’informations sur http://www.lumiere.ru/

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