Veronika Dolina, dernière barde russe

Rencontre avec Veronika Dolina, une "artiste du monde" qui a su puiser son inspiration dans ses racines russes et dans sa passion pour la France.

Sa voix a d’abord retenti dans les années 70, à Moscou et Saint-Pétersbourg, une voix unique, qui ne ressemble à aucune autre.
Elle est venue à Paris en 1989, lorsque le Théâtre de l’Odéon a invité cinq bardes russes. Depuis, elle a écrit plus de cinq cents chansons, des centaines de poèmes, en français parfois. Ses concerts et lectures l’ont conduite aux quatre coins du monde.

Russie Info : Veronika Dolina, qui êtes-vous ?

Veronika Dolina : Qui je suis ? Je suis poète et musicienne je suppose. J’ai été une barde, mais c’est un mot qui ne dit plus rien aux jeunes générations. Dans les années 60/70, il avait un sens que l’on saisissait très vite, il s’agissait d’artistes auto-compositeurs, qui composaient la musique et écrivaient les paroles.

J’étais une barde au premier sens de ce terme comme pouvaient l’être Boulat Okoudjava, Youri Visbor ou Alexandre Galitch. Les textes ne servaient pas les "petites envies secrètes" des gouvernements et des dirigeants, car être barde signifiait avoir une authenticité fragile avec toujours une grande part de dignité et d’indépendance.

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Veronika Dolina
Archives personnelles

Russie Info : Quelle est votre relation avec la France, votre français parfait ?

Veronika Dolina : Mon histoire avec la France a débuté très tôt, à l’école primaire. J’ai commencé à apprendre l’anglais à l’école, avec mon frère Sacha, plus âgé que moi. Puis à l’âge de 11 ans, mes parents ont décidé de diviser les domaines entre leurs deux enfants : l’anglais serait pour mon frère et le français pour moi. C’était le Moscou d’autrefois...
J’ai eu des enseignants formidables qui ont eu une grosse influence sur moi. Dans les années 60, nous faisions deux à trois heures de français par jour, de la grammaire, du lexical, de la littérature, de l’histoire, de la géographie, nous étions en pleine immersion.
Et puis très tôt, j’ai commencé à faire des traductions : j’étais hypnotisée par le sens, les doubles sens, les subtilités des langues, c’était magique pour moi.

Russie Info : Et votre histoire avec la poésie, quand a-t-elle commencé ?

Veronika Dolina : J’ai commencé à écrire des poèmes très tôt, à l’âge de 12 ans. J’ai gardé les annotations de mes professeurs, toujours étonnés, dans mes cahiers ! On peut dire que j’étais comme une petite "infection" dans ma famille de médecins, (sauf mon père qui était ingénieur).
Mon frère a été un incroyable moteur pour moi, ma lumière. Il a pris, en quelque sorte, la relève de l’un de mes extraordinaires grands-pères qui était passionné de tout et très curieux. C’est lui qui m’a transmis l’amour des livres : son cartable débordait de livres de contes et de poésie, ce qui n’était pas facile à trouver à l’époque.

J’ai aussi approché le théâtre et la mise en scène lorsque j’étudiais à l’institut pédagogique, avec ma grande amie Léna Grimina, malheureusement décédée il y a un an, et qui a notamment fondé le théâtre « doc » (documentaliste), connu et reconnu dans toute l’Europe.

Aujourd’hui, je mets mes textes en musique, et je les chante un peu partout dans le monde où l’on m’invite. J’ai fait un album en français "Le petit tambour" avec un texte sur les poètes :

"ne quitte pas le poète à Paris... (...) c’est égal qui te ferme les yeux, c’est Paris qui l’embrasse en adieux mais c’est Moscou qui l’enterre".

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Veronika Dolina
Archives personnelles

Russie Info : Vos enfants semblent poursuivre la route artistique que vous avez tracée ?

Veronika Dolina : J’ai quatre enfants et de nombreux petits-enfants. Anton est mon aîné et je me souviens qu’il me répétait toujours :"à quoi bon ton français, il ne sert à rien !" Jusqu’au jour où il s’est retrouvé au festival de Cannes pour la radio Écho de Moscou. C’était un tout jeune journaliste et sa carrière a commencé ainsi, parce qu’il parlait français sa vie a basculé.
Quant à Oleg, il a finit l’école de théâtre qu’il enseigne aujourd’hui tout en continuant à monter sur les planches. Assia est journaliste, et vit depuis deux ans à New-York où elle s’épanouit. Quant au petit dernier, Mathieu, il s’engage dans le sillon de son père, réalisateur de cinéma, Sacha Muratov.

Russie Info : Il y a une quinzaine d’années, vous êtes venue vous installer à Lisieux, quelles sont les raisons de ce choix ?

Veronika Dolina : J’entendais certaines de mes amies autour de moi vanter toutes les qualités de cette région. Et un soir, après un concert à Paris, des amis m’ont déclaré : "nous sommes venus de Normandie pour vous écouter", je me suis alors demandée : "mais qu’est-ce donc cette Normandie ?"

Et, à la veille de mes 50 ans, j’ai commencé à éplucher les annonces immobilières et j’ai trouvé un endroit qui répondait à mes critères, à savoir 1h30 de Paris et 30 mn de la mer. C’était Lisieux, avec une gare et un hôpital. C’était mon idée. Il était alors devenu naturel de m’installer en France, dans cette Normandie dont j’aime le style naturel, sans fioritures, sans talons hauts. Et puis, là-bas, le noir n’existe pas (peut-être encore pour les veuves de pêcheurs ?) alors qu’à Moscou, à New York, le noir est partout et sur scène, aussi, c’est une sorte de dress-code dont les gens semblent avoir besoin.

Je me souviens de mon arrivée à Lisieux : le chauffeur de taxi qui avait bien noté que j’étais nouvelle et m’a interrogée sur les raisons de mon installation. Je lui ai répondu que c’étaient les livres, la littérature, les poèmes qui me conduisaient en France. Il n’a pas tourné la tête et s’est contenté d’acquiescer.

J’ai donc décidé d’être chez moi à Lisieux, avec tous ces livres dont j’ai rempli ma "cabane", au centre de la ville. Mais quels livres, quels livres anciens à feuilleter, à comprendre... dans cet endroit, je me nettoie avec l’air, l’ambiance, l’esprit... c’est la France où je me sens bien, pas celle du sud qui ne m’est pas proche. Je n’ai pas besoin de citronniers ou d’autres fruits exotiques.

Russie Info : Vous y avez rencontré Marie de France, poétesse du 12ème siècle.

Veronika Dolina : J’ai eu l’idée de traduire des textes qui n’avaient jamais été traduits en russe et j’ai découvert que l’une des actrices de la révolution poétique, Marie de France n’avait jamais été traduite dans ma langue. Poétesse du 12ème siècle, elle a notamment écrit ses lais en anglo-normand, alors une sorte de dialecte de Normandie. C’était une personne liée au pouvoir royal, au service du roi Henri II de Plantagenêt en tant qu’artiste à la cour.
Etait-elle une barde de la première heure, une sorte de personnage un peu sacré ? J’ai décidé de traduire et de publier ses douze lais. Peut-être cela est-il ma petite contribution pour la France et ma Normandie "doliniste".

Le site de Veronika Dolina : http://www.veronikadolina.ru

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