Vannina Schirinsky, de l’aristocratie russe au patrimoine corse

Portrait d’une artiste singulière, surnommée "l’Indiana Jones" du Patrimoine, de la Culture et de l’Art.

Vannina Schirinsky © Fondation-patrimoine.org

Quel est votre rapport à l'art ?

D'aussi loin que je me souvienne, de tous les côtés de ma famille (russe, balte et ukrainien) nous avons vécu, aimé, développé et protégé les Arts et la Culture. Mon arrière-grand-père russe, le Prince Alexeï-Alexandrovitch Schirinsky Schikhmatoff, en plus d'être le dernier Chambellan du Tsar Nicolas II, fut son dernier ministre des Beaux-Arts. Lui-même aimait fabriquer des objets en métal.

Du côté ukrainien, la famille Terestchenko dont est issue ma grand-mère Nathalie Feodorovitch Terestchenko (la fille de Feodor Feodorovitch Terestchenko) était composée de collectionneurs et mécènes d'art. Du côté balte, mon arrière-arrière-grand-mère était peintre et vivait de sa peinture, ce qui au XIX était remarquable pour une femme. Par conséquent, je pense que mon ADN est fait de cet héritage, et que l'Art et la Culture font partie de moi.

J'ai toujours peint ou dessiné, et ce depuis ma petite enfance. J'ai effectué sept années d'études d'Art et de Restauration du Patrimoine, et mon Nord intérieur m'a toujours porté sur les routes du monde des Arts et de la conservation du Patrimoine. De ce fait, j'allie les deux : la création, et la conservation de ce qui fut créé par d'autres artistes.

La création artistique est pour moi un langage, une trace de notre existence, la mémoire abstraite ou concrète de l'humanité. C'est ce que nous laissons en héritage à nos générations futures. Sur cette base, elles pourront décider quelle empreinte elles désirent laisser aux autres vagues de l'humanité. C'est un passage de relais très important. De ce fait, créer et conserver sont pour moi les deux faces d'une même médaille, et la continuité de mon héritage familial.

Quel est votre lien avec la sauvegarde du patrimoine européen ?

Pour moi, il n'existe pas de patrimoine qui soit européen ou américain, oriental… Il y a le Patrimoine, avec un grand P. Le Patrimoine mondial, car toutes les mémoires sont à respecter.
Mon lien avec cette mémoire est un lien viscéral. Quand on détruit un bout de notre passé architectural ou artistique, c'est comme arracher un bout de sa mémoire à un être vivant. Il devient amnésique partiellement, et c'est une chose que je vis très mal. Je suis, jusqu'au plus profond de mon être, l'un des chevaliers du Patrimoine, de la Culture et de l'Art.

Aujourd'hui je suis chargée de mission à la conservation des livres et manuscrits anciens à la bibliothèque municipale d'Ajaccio.

Pourquoi êtes-vous surnommée Indiana Jones ?

Cela m'amuse beaucoup. On m'a appelé ainsi car j'ai le don de trouver des trésors là où personne ne les voit. De plus j'ai un esprit aventureux, on ne me fait pas peur facilement. Je considère que certains combats pour la défense de cette mémoire patrimoniale méritent quelques sacrifices. J'ai aussi beaucoup voyagé, et pas forcément dans des conditions typiquement touristiques, car j'avoue que cette façon de voyager ne m'intéresse pas. J'ai donc eu une existence assez aventureuse dès mon plus jeune âge, et je suppose que cela se ressent dans ma façon d'être. Un peu tête brûlée.

Avez-vous fait des découvertes dont vous ne soupçonniez guère l'existence ?

J'ai eu la chance de faire des trouvailles archéologiques sur des sites anciens où j'ai travaillé. Parfois il s'agissait simplement d'objets du passé que l'on avait caché, et ces découvertes venant de siècles et de siècles auparavant m'ont émue au-delà de ce que je pourrais exprimer.

Quand j'étais responsable à la conservation de la Bibliothèque Patrimoniale Fesch à Ajaccio, je ne soupçonnais pas que j'allais trouver deux des ouvrages les plus recherchés au monde. Le Thesaurus Hieroglyphicorum de 1610, le huitième exemplaire au monde ayant appartenu au ministre de Louis XIV, Colbert, puis l'ouvrage d'Isaac Newton "De Principia" en latin, l'une des éditions originales les plus rares au monde. Deux souvenirs mémorables, deux trouvailles qui ont fait le tour du monde des médias.

Quelle est l'histoire de ce château ukrainien spolié ?

Le château de Chervone a appartenu au 18e siècle au Radzivill. Puis à ma famille les Terestchenko, puis plus précisément à mon arrière-grand-père Feodor Feodorovitch Terestchenko.
C'est là qu'il construisit les premiers avions avec Sikorski. Ma grand-mère (sa fille), y a grandi et en a gardé une nostalgie toute sa vie. Elle m'avait fait promettre de retrouver le château et d'y retourner.
Jamais Feodor n'avait pensé quitter pour toujours ce lieu où il avait toute son affaire professionnelle et sa vie. Il est parti en laissant toutes ses affaires personnelles, mais aussi la raffinerie de sucre qui se trouve en face du château et qui servait à financer la construction des avions, à faire vivre les villageois et entretenir le village.

Ils ont fui lors de la Révolution de 1918, mais jamais ils n'ont eu l'intention de l'abandonner. Ils étaient chez eux, et je considère que le château de Chervone est toujours à nous. En 2000, il nous appartenait toujours de droit jusqu'à ce qu'une femme députée ukrainienne décide de récupérer le domaine pour la raffinerie de sucre. Elle se fichait du château qui était déjà partiellement à l'abandon. Elle a fait faire de faux actes de propriétés, sans rechercher les descendants légitimes de Feodor, et c'est approprié notre propriété.

Elle a vendu au diocèse de Jhytomir pour une somme ridicule et symbolique le château, et depuis ceux-ci y ont installé un monastère qui ne sert à rien et porte à la ruine le château. Un prêtre odieux et obtus et deux moniales, y vivent dans le plus grand dénuement.

Les Terestchenko sont considérés comme des héros de la patrie ukrainienne, parce que 90% de ce qu'ils gagnaient était donné à l'Ukraine pour construire des hôpitaux, des écoles, des universités et faire vivre les artistes.
Je n'ai rien réclamé de nos biens, juste le retour de ce château au sein de ma famille. C'est une ruine, et on ose me demander de payer une somme astronomique pour le récupérer. Ce château qu'ils ont démontés pierre par pierre, vendu en partie, et détruit, alors que notre famille donnait déjà tout à ce pays!
Feodor détestait le clergé orthodoxe qui l'avait humilié en public parce qu'il avait trompé sa femme, mon arrière-grand-mère, et cela avait fait grand scandale à la cour du Tsar, (mon arrière-grand-mère était la filleule de l'impératrice mère). Pour réparer sa faute, Feodor avait dû servir la messe pendant un mois comme un enfant de cœur devant toute l'aristocratie russe. Une humiliation totale pour lui. Un acte qui a entériné la demande de divorce avec sa femme. Par conséquent, le lieu de la création de l'aviation ukrainienne, un lieu mythique est désormais à l'abandon et est devenu tout ce que Feodor détestait. Une honte!

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