Valery Meshkov, une vie sur la glace

Interview de Valery Meshkov, quintuple champion de patinage artistique sous l’Union soviétique. Issu d’un quartier de bandits, il devient une figure du patinage soviétique. Ballotté par l’histoire de son pays, il sera successivement directeur de cirque, balayeur, avant de pouvoir rechausser ses patins.

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Valery Meshkov est "un des patineurs les plus truculents du début des années 60, ce casse-cou de Marina Rocha (un quartier moscovite) en compagnie duquel on pouvait se balader tranquillement pendant la nuit dans les rues les plus perdues", écrivait le journaliste Stanislav Tokarev (Aurora, 1976)

Le premier championnat du Monde de patinage artistique a eu lieu à Saint-Pétersbourg en 1886. Après la Révolution, l’Union soviétique fut absente de ce genre de concours jusqu’en 1956, où des noms russes réapparurent dans les listes des compétitions internationales. Mais le vrai retour des patineurs russes sur la scène mondiale fut en 1964, pendant les Jeux hivernaux d’Innsbruck, quand le couple Béloussova et Protopopov gagna la médaille d’or, plaçant les patineurs soviétiques à la deuxième place de l’épreuve par équipe.

Valery Meshkov, quel a été votre parcours avant le patinage artistique ?

Valery Meshkov: Je n’étais pas bon élève à l'école car j’ai grandi dans un quartier de bandits. Mon enfance n’a pas été très heureuse : après la guerre, mon père buvait trop, ces 100 grammes de vodka auxquels il avait droit pendant la mobilisation se sont faits sentir. On habitait alors dans une baraque. A vrai dire, je ne sais pas comment j’ai pu rentrer dans le monde du patinage artistique.

A l’époque, il y avait les enfants des élites : la fille du ministre Tatiana Nemtsova [championne de l’URSS, première sportive russe participant au Championnat du Monde], le fils de l’adjoint du ministre Vyatcheslav Zhigalin [médaille de bronze du Championnat d’Europe de 1970], le fils de l’architecte en chef de Moscou Sergueï Tchetveroukhine [vice-champion des Jeux olympiques d'hiver de 1972]. Et moi, le fils d’un alcoolique, l’habitant d'une baraque.

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Les champions de l’URSS en patinage artistique: Stanislav et Nina Zhuk, Tatiana Nemtsova, Valery Meshkov
1961

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V.
Meshkov

Vous étiez dans la sélection soviétique pour l’Olympiade de 1964 où Béloussova et Protopopov ont gagné l’or. Quels sont vos souvenirs ?

Valery Meshkov : C’était fantastique ! Khrouchtchev avait ordonné à toute l'équipe soviétique de s’habiller en pelisses de phoque, et c’était si beau lorsque nous marchions à l’ouverture des Jeux ! Les Jeux olympiques sont le rêve de chaque sportif et c’était aussi le mien. En 1964, je n’ai pas participé à la compétition (la veille, Valery Meshkov s’est blessé pendant l'entraînement), mais j’y étais et j’ai défilé avec l'équipe sous notre drapeau. Mes émotions étaient telles que j'ai eu les larmes aux yeux.

Mais il faut commencer par se rappeler l’année 1960, à Squaw Valley aux Etats-Unis, où les patineurs soviétiques ont participé aux Jeux olympiques pour la première fois. Là, on disait de nos gars : comment peuvent-ils patiner avec des bottes de feutre et des ouchankas ? Pourtant, Stanislav Zhuk et Nina Zhuk ont pris la sixième place, une place d'honneur à l’époque, qui donnait un point au classement général.

Nous avions des cours d’étiquette pour apprendre à nous tenir, dans les banquets par exemple. Mais malgré cela, nous ne parlions que très peu avec les sportifs des autres pays qui ne nous prenaient pas pour de vrais rivaux. C’est Béloussova et Protopopov qui ont montré que nos patineurs valaient quelque chose en gagnant la médaille d’or lors des Jeux hivernaux d’Innsbruck.

Innsbruck était-il votre premier voyage à l’étranger ?

Valery Meshkov : Non, c’était en 1960 quand j'ai participé à l'épreuve européenne à Garmisch-Partenkirchen. J’avais 16 ans. Naturellement, les organisateurs soviétiques nous avaient dit qu’il y aurait des provocations, des tracts, on nous avait même interdit d’aller au cinéma. Et naturellement, nous y sommes allés. Les agents du KGB y allaient aussi. Et lors de notre séjour en France, ils étaient les premiers à courir les clubs de strip-tease.
J’ai eu des impressions merveilleuses de l’Europe, c’était comme si j’étais dans un conte de fée. J’ai retrouvé ces émotions décuplées des années plus tard, lors de mon voyage au Japon en 1980. A cette époque, je travaillais déjà dans un cirque.

Quel est le lien entre le patinage artistique de niveau international et le cirque?

Valery Meshkov: En 1964, j’étais déjà triple champion de l’URSS, et le parti m’a fait intégrer l'armée à la place d'un autre patineur. Tous les deux, nous étions nés le même jour mais il venait de devenir le partenaire sportif d’une grande patineuse. C’est aussi simple que ça, on m’a envoyé à l’armée pour qu'il puisse rester et s'entraîner.
Cela n’aurait pas été grave à un autre moment mais en février 1965, il y avait les épreuves d'Europe à Moscou. Si j’avais pu participer, j’aurais décroché le bronze, c’était presque gagné à 100 %. Mais jusqu’au 31 décembre 1964, j’étais à l’armée. J’avais recommencé mes entraînements, je travaillais la nuit, et j’étais en très bonne forme physique. Mais le conseil des entraîneurs ne m'a pas autorisé à participer au championnat. Une dame, entraineuse, membre du conseil, dont les élèves perdaient toujours contre moi, a alors dit : Comment peut-on envoyer Meshkov, il ne s'est pas entraîné !
Et celui qui a participé aux épreuves à ma place n’a finalement rien gagné. Ensuite, on a commencé à me dire : Tu as 25 ans, laisse la place aux jeunes.

A ce moment-là, Tatiana Saz, notre professeur de chorégraphie, a organisé Le Cirque sur glace. Nous devions créer un programme qui serait présenté dans la majorité des villes du pays et à l'étranger. J’ai passé le concours et j’ai été admis.

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Valery
Meshkov

C’était un autre univers ?

Valery Meshkov : J’ai d’abord intégré le cirque en tant que simple artiste. Pendant deux ans, j’ai appris l’acrobatie, l’équilibrisme, etc. Puis j’ai créé un numéro aérien : après le patinage artistique sur l’arène, je montais vers la coupole avec un trapèze et, hop ! je me retrouvais la tête en bas en m'accrochant par les pieds. Quand le trapèze redescendait, je le lâchais, faisais un salto et c’était terminé. J’ai ensuite exécuté avec ma femme quelques numéros que nous avons présentés au Japon avec beaucoup de succès.

Je me rappelle que, peu avant le départ pour une tournée au Japon, le passeport de ma femme pour l'étranger avait été « oublié » à Moscou. Une autre artiste devait alors être envoyée à sa place. Nous l’avons appris à Vladivostok, un jour seulement avant le départ ! Le passeport nous a alors été envoyé en urgence par avion mais à Khabarovsk car il n’y avait pas de vol pour Vladivostok. J’ai couru à l’aéroport et j’ai trouvé un avion de chasse, celui du commandant de la région militaire, à destination de Khabarovsk. J’ai supplié les pilotes de me prendre à bord et environ 20 minutes plus tard, je tenais le passeport dans mes mains. Je devais revenir rapidement à Vladivostok, mais il n’y avait plus de vols, alors j’ai couru vers "mon" avion de chasse. Le commandant était à l’intérieur. Je me suis jeté contre ses gardiens en criant et en le suppliant de m’écouter. Ce qu’il a fait et il m’a aidé.

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Son numéro avec sa femme
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Comment êtes-vous devenu directeur artistique du cirque ?

Valery Meshkov : Dans les années 1980, le gouvernement a autorisé les cirques à élire leurs chefs. J’ai proposé ma candidature et j’ai obtenu la majorité des voix.
Dans le cirque, il y avait des numéros très inégaux. Il y avait beaucoup de travail à faire, une artiste pouvait exécuter six numéros et une autre n'apporter qu’une charrette. Bref, je devais congédier une bonne moitié des artistes. En revanche, nous avons créé un magnifique programme avec ceux qui sont restés. Nous avions des ours qui patinaient et jouaient au hockey, nous avions de la glace phosphorescente. Aujourd’hui, cela ne représente peut-être rien mais dans les années 1980, cela n’existait pas encore. Nous avions mis des bandes de peinture luminescente, puis nous les avions étalées sur l’arène en faisant un dessin russe recouvert par la glace. Le dessin se révélait sous les lampes de quartz à mercure.

Un dessin russe, des ours patinant, c’était un bon produit pour l'exportation ?

Valery Meshkov : Oui, d'autant plus qu’à cette période, un imprésario cherchait un cirque russe pour une tournée en Allemagne. Le directeur de Sojusgostsirk [Союзгосцирк, un service étatique gérant les cirques en URSS.] l’aidait. Il a regardé notre programme et il est tombé en extase, nous pensions avoir gagné la tournée. Mais quelques jours plus tard, nous avons reçu une dépêche indiquant que Le Cirque sur glace était envoyé à Omsk (en Sibérie). Je suis allé parler avec l’imprésario pour le convaincre de venir nous voir, et il m’a répondu que le directeur de Sojusgostsirk lui avait dit que notre cirque avait été licencié. Il en avait donc choisi un autre. J’ai forcé la porte de ce directeur, et je lui ai dit qu’il était une canaille qui ne resterait pas longtemps à sa place. Effectivement, il a été congédié quelques mois plus tard.

Puis nous avons eu les années 1990, nos artistes ont perdu leur travail et ils ne savaient pas faire autre chose. Certains sont devenus des ivrognes invétérés. Moi, j'ai été balayeur, puis chef des gardiens dans une banque.

Que faîtes-vous aujourd’hui ?

Valery Meshkov: J’aide les enfants des écoles sportives à travailler les figures du patinage artistique: les rotations, les sauts... Les entraîneurs officiels des écoles ont des groupes de 25 élèves environs, ils ne peuvent pas accorder de l'attention à chacun. Ils s’occupent en général de deux ou trois enfants prometteurs, et les autres étudient comme ils veulent, c’est pourquoi les élèves des écoles sportives ont besoin de personnes comme moi.

Vous êtes finalement devenu un entraîneur personnel ?

Valery Meshkov: Je suis plutôt un entraîneur supplémentaire. En Russie, les patineurs doivent appartenir à une association sportive sinon ils ne peuvent pas participer aux compétitions. C’est pour cela que les enfants sont inscrits dans des écoles attachées à ces associations, et pour avoir un apprentissage efficace, on leur trouve un entraîneur supplémentaire. Quand l’élève gagne un concours, tous les lauriers vont à l’entraîneur de l’école, nous, nous ne sommes jamais mentionnés. Mais ce n’est pas grave.

Je rêve aujourd’hui d’organiser une école sportive pour les non-professionnels. J'ai obtenu de la municipalité d'organiser une patinoire dans notre quartier. La presse locale s’est emparée de cela et a écrit que j’avais profité de cet argent pour acheter deux cottages, une Rolls-Royce... Dieu merci, cela s’est calmé et les enfants vont désormais pouvoir venir patiner. Bien sûr, il aurait mieux valu faire une patinoire couverte qui travaille toute l'année, mais il n’y a pas d’investisseurs. Que faire ? Ce projet n’est pas avantageux mais on vit malheureusement dans une époque où l’argent est le seul argument.

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Valery Meshkov et une de ses élèves
PHOTO: Elena Goulyaeva

Article initialement publié sur le blog de Plume de Loin

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