Urbanisme: Quand les Soviétiques expérimentaient la vie en communauté

A Moscou, la rénovation de l'édifice Narkomfin de Guinzburg souligne la différence de statut patrimonial entre les khrouchtchevki que l'on démolit et les bâtiments issus du constructivisme que l'on tente de sauver. Retour sur l’histoire de l'emblématique bâtiment soviétique du Narkomfin.

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L'emblématique bâtiment soviétique du Narkomfin

À quelques mois du projet de modernisation mené par le maire de Moscou vouant à la destruction les khrouchtchevki de la capitale, le bâtiment du Narkomfin va, quant à lui, connaître un autre sort.

Issu des mouvements constructivistes des années 20-30, il fait peau neuve après près d'un siècle d'existence sans véritable opération d'entretien et de restauration. S'il était destiné à répondre aux problèmes de logement de la période post-révolutionnaire, le bâtiment possède bien une valeur patrimoniale qui l'inscrit dans l'histoire architecturale non seulement soviétique mais également mondiale.

Bâtiment symbole du constructivisme, la bâtiment du Narkomfin entame une restauration qui durera deux ans. Célébrant cette année ses 87 ans, il n'avait jusque-là connu aucune opération de rénovation. Le journal russe Gazeta.ru raconte à qui appartenait le premier appartement-terrasse en URSS, comment les travailleurs soviétiques avaient une longueur d'avance sur IKEA et ce qui inspirait Le Corbusier dans cet édifice.

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Le bâtiment du Narkomfin
Ria Novosti

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Projet de restauration du bâtiment du Narcomfin
Mairie de Moscou

À la fin des années 1920, les architectes soviétiques participaient activement à de nouveaux projets de construction capables de changer de manière significative le mode de vie des habitants. La situation économique des années post-révolutionnaires et après-guerre imposait des solutions efficaces à la célèbre question du logement.

Les nouveaux programmes d'habitation devaient satisfaire des critères d'économie à une échelle de masse afin que chacun puisse accéder au logement. En outre, la volonté de créer de meilleures conditions de vie comportait en Union soviétique une dimension idéologique. Dans la construction de ce monde nouveau, les gens devaient passer moins de temps aux tâches ménagères pour se consacrer pleinement au travail et aux loisirs collectifs.

En ce temps, l'idée que le mode de vie bourgeois ne convenait pas à la classe ouvrière s'imposait en Union soviétique. Dans cette perspective, les associations connaissaient une grande popularité au sein de la jeunesse – étudiants, Komsomol, jeunes travailleurs. Dans ces cercles, les ressources financières et les moyens matériels d'existence étaient considérés comme des questions relevant de la collectivité et devaient être distribués en fonction des besoins de chaque membre.

Néanmoins, comme de telles conditions de vie étaient loin d'emporter l'adhésion de la majorité des gens, le pouvoir politique opta pour des constructions avec un minimum de commodités "bourgeoises". Entrant dans cette catégorie, le bâtiment commandé dans les années 30 du siècle dernier par Nikolaï Milioutine dirigeant le Commissariat du peuple aux Finances – dont le bâtiment tire son nom – était destiné à loger les employés de l'administration.

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Couloir
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Conçue par les architectes Moïsseï Ginzbourg et Ignati Milinis, la construction du nouveau bâtiment confrontée à des risques de glissement de terrain et de mouvement du sol dut prendre en compte certains critères de stabilité. La rivière Sinitchka, un des affluents de Iaouzva, coulant sous l'édifice fut canalisée en partie dans une conduite durant la construction.

Ce bâtiment destiné aux employés du Commissariat du peuple aux Finances se vit attribuer pour son édification un terrain comprenant deux hôtels particuliers. Si tous les plans du projet prévoyaient au départ la destruction complète des édifices et des cours existant sur cette parcelle, tous sans exception survécurent à l'opération. Selon le projet des architectes, le nouveau complexe devait se composer d'un ensemble unique de 4 bâtiments : un bloc d'habitation, un bloc collectif avec salle de sports, cuisine et réfectoire, une cour avec des équipements dont blanchisserie et garage et, indépendant de cet ensemble, un jardin d'enfants. Toutefois, des problèmes de financement ne permirent la construction que de trois blocs. Confrontés aux restrictions budgétaires, les architectes durent réviser leur projet et privilégier une décoration minimaliste.

Le bloc d'habitation s'étend dans sa totalité à l'intérieur d'un parc. Dans le but de ne pas rompre l'unité de celui-ci, le bâtiment fut édifié en partie sur des pilotis de 2,5 mètres de hauteur, d'autant plus que selon les mots de Ginzburg le rez-de-chaussée inadapté au logement ne devait pas être occupé. En ce temps, le rez-de-chaussée accueillait uniquement les cages d'escalier des entrées du bâtiment. Une telle conception sur pilotis donnait l'impression que l'édifice flotte légèrement au-dessus du sol. Ajoutés à cela, son logement perché sur le toit à la manière d'une superstructure de bateau et sa couleur blanche donnait au bâtiment une certaine ressemblance avec un navire. Ainsi, il n'était pas rare de le voir désigner par les Moscovites en tant que "Maison-Navire" ou "Maison-Paquebot".

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Première façade du bâtiment
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Le projet parvint à être réalisé en un temps record, et dès 1931, les familles d'éminents fonctionnaires moscovites parmi lesquels se trouvaient également des représentants de la Nomenklatura emménagèrent dans l'immeuble. Le célèbre architecte français Le Corbusier visita le bâtiment, son impression fut si grande qu'il utilisa certaines des idées développées par les architectes soviétiques dans ses propres projets (l'immeuble Clarté à Genève et la Cité radieuse à Marseille comprenant également différents équipements et services).

À la fin de l'opération de construction, la ville ne s'étoffa pas uniquement d'un nouveau bâtiment d'habitation mais également d'une construction énigme dont la forme se situait entre l'immeuble de logement bourgeois et la maison commune progressiste. S'il est coutume d'appeler le bâtiment du Narkomfin "Maison-Commune", les architectes le considéraient pour leur part comme un bâtiment d'un type transitoire dans la mesure où il n'avait aucunement fait disparaître la cellule familiale traditionnelle.

L'édifice était conçu pour accueillir 50 familles dans des appartements individuels – au total 200 personnes. Tous les appartements s'établissaient sur deux étages en duplex, quoique les dimensions en longueur et en largeur de certains d'entre eux fussent à peine plus grandes que leur hauteur.

Pour la première fois dans le pays, certains appartements furent aménagés avec un mobilier type. La surface habitable étant divisée en trois parties : le cabinet de travail, la cuisine et la chambre à coucher, chaque zone se composait de meubles particuliers. Par exemple, la zone de travail comprenait habituellement un petit bureau, un fauteuil et une étagère, la chambre à coucher deux lits muraux, la salle à manger une table de cuisine et quelques tabourets rembourrés.

Ces appartements ne prévoyaient aucune place pour la cuisine, privilège réservé aux familles qui vivaient dans des appartements à pièces multiples. Pour les autres, l'équipement consistait en un petit module de cuisine et les baignoires occupant trop d'espace furent remplacées par des douches.

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Intérieur d'un appartement cellulaire
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Intérieur d'un appartement cellulaire n°22
sovmodernism.livejournal

Selon le projet des architectes, tous les résidents devaient prendre leurs repas dans le réfectoire collectif, envoyer leurs enfants au jardin d'enfants, laver leurs vêtements à la blanchisserie et occuper leurs soirées au club, dans la salle de sports ou sous la véranda. Sur le toit-terrasse, un café et un solarium avaient été prévus. Cependant une fois l'édifice achevé, le commanditaire Nikolaï Milioutine décida de construire le premier appartement-terrasse soviétique.

Mais, la vocation première du toit-terrasse ne fut pas honorée : les habitants ne se résolurent jamais à bronzer à côté de l'appartement du fonctionnaire.
Après les purges des années 1937-1938 et la fin de la Grande guerre patriotique, le bâtiment changea radicalement.

Comme l'écrit Ekaterina Milioutina dans ses mémoires sur le bâtiment du Narkomfin "les appartements pour célibataires se transformèrent en appartements familiaux, les appartements familiaux en appartements communautaires. À la place du réfectoire fermé (bloc collectif) au quatrième étage, on fit des cuisines collectives avec des rangées de plaques et d'éviers. Le jardin d'enfants ferma. Le bloc collectif se transforma en imprimerie. La blanchisserie survécut, mais finit par ne plus rendre ses offices aux résidents. Puis la maison passa aux mains de l'Organisme gouvernemental de gestion du logement (ЖЭК), fut repeint dans un jaune indéfinissable et ne connut plus aucune opération de rénovation."

Selon les pouvoirs publics, toute opération significative de restauration était rendue impossible par l'absence des plans de l'édifice dans les archives. Bien plus tard, ces plans apparurent comme par magie dans les archives zurichoises de Le Corbusier.

La plupart des revues soviétiques et étrangères publièrent des articles sur le bâtiment du Narkomfin. Les auteurs européens le qualifiaient d'"utopie" et d'"utopique" alors que les personnalités soviétiques parlaient d'un bâtiment de type expérimental.

Dans ces différents travaux, se faisait souvent entendre la critique de la configuration de l'édifice. Au nombre de ses principaux défauts, entraient la mauvaise qualité des matériaux de construction ainsi que les difficultés de chauffage des premiers étages. Dans les monographies consacrées au bâtiment du Narkomfin, les auteurs de l'époque soviétique en conclurent que "l'expérimentation de nouvelles formes d'organisation pour l'établissement d'un nouveau mode de vie et de société dans le début des années 30 était prématurée et se révéla inopérant."

Cependant, malgré tous ces reproches, le projet d'un tel mode d'habitat qui semblait manquer de confort apparaît aujourd'hui extrêmement fonctionnel. Vivre dans un petit appartement en duplex, se rendre au café situé directement dans son immeuble et se reposer sur son toit à ciel ouvert – toutes ses commodités, sous-évaluées au temps de l'Union soviétique, sont devenues le rêve de quantité de gens à présent.

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