Un centre russe étudie les gens ordinaires de la Grande Guerre patriotique

Face au mythe identitaire de la Grande Guerre patriotique en Russie, le Centre International de l’histoire et de la sociologie de la Seconde Guerre mondiale s’intéresse davantage aux comportements sociaux "réels" des Soviétiques dans la guerre. Entretien avec l’historien Oleg Boudnitsky.

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"Merci fils", Photo: Marc Redkin

Il existe en Russie une vaste littérature consacrée aux militaires de la Seconde Guerre mondiale. Mais la vie à l’arrière et en territoires occupés reste encore peu étudiée, alors que cela ne concerne pas moins de 70 millions de Soviétiques. Pendant la guerre, les civils continuaient malgré tout à élever les enfants, à exécuter leur métier, à construire des relations sociales. Leurs témoignages, méconnus, permettent de découvrir les changements de mentalité qui se sont opérés pendant cette période difficile, et contribuent à la compréhension de l’époque.

En 2011, le Centre International de l’histoire et de la sociologie de la Seconde Guerre mondiale a été créé à Moscou. Cet organisme scientifique a pour vocation la recherche fondamentale sur l’histoire sociale de la guerre et ses conséquences sur les individus et sur les groupes de population.

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Oleg
Boudnitsky

ENTRETIEN avec Oleg Boudnitsky, directeur du Centre, docteur en histoire, chercheur au sein de l'Institut d'histoire de l'Académie des sciences de Russie et professeur à l'École des hautes études en sciences économiques.

RUSSIE INFO: Quel est le rôle du Centre International de l’histoire et de la sociologie de la Seconde Guerre mondiale?

Oleg Boudnitski : Il y a un grand champ de recherches concernant l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, mais l’histoire de la guerre du peuple n’est pas encore finie d’être écrite. On trouve toujours l’histoire des dieux et des héros, mais pas celle des gens ordinaires qui étaient au front, ou qui vivaient dans des conditions difficiles à l’arrière, ou encore en territoires occupés. C’est ce que nous essayons d’étudier.

Nos sources ont un caractère personnel. Elles proviennent avant tout des journaux intimes, des lettres et de documents écrits à une époque où on ne connaissait pas encore l’issue de la guerre. Il est intéressant de les comparer avec des témoignages plus récents : quand on a assez lu sur la guerre, quand on a vu assez de films, on commence à parler autrement de la guerre, et même de sa propre expérience. Parfois, il nous arrive de comparer les textes d’un même auteur, écrits à des années différentes, et nous trouvons une différence appréciable.

RUSSIE INFO : Peut-on dire que la Grande Guerre patriotique est devenue un mythe pour les Russes ?

Oleg Boudnitski : Il est évident que l’histoire de cette guerre est fortement mythologisée. Pensez, par exemple, aux films réalisés sur ce sujet : les héroïnes, les tireuses d’élite, sont toujours belles, portent des vêtements bien repassés. Mais la réalité était toute autre. Les jeunes filles au front passaient des heures dans la boue et vivaient dans des conditions terribles... (Boudnitski fait référence au film culte pour les Russes А зори здесь тихие (« Les aubes sont calmes ici », traduit en français par «La 359e section », a été présenté cette semaine dans sa version actualisée, ndlr). Mais ces souvenirs sont passés. La guerre sale et sanglante a été remplacée par une histoire édulcorée.
Notre rôle, au Centre International de l’histoire et de la sociologie de la Seconde Guerre mondiale, est d’essayer de retrouver les comportements réels que les gens, appartenant à différentes couches sociales, avaient face aux évènements.

RUSSIE INFO : Et quels étaient ces comportements ?

Oleg Boudnitski : Prenons l’exemple des paysans avant la guerre. Ils constituaient presque 2/3 de la population du pays et ont éprouvé les terreurs de la collectivisation. Or, selon les données du NKVD (ancien FSB, ndlr), dans les années 1930, une des rumeurs les plus répandues était que des étrangers viendraient et dissoudraient les kolkhozes lors d’une guerre. Voilà un exemple d’un état d'esprit existant. Pourtant, les Allemands n’ont pas dissolu les kolkhozes qui permettaient une confiscation plus efficace des vivres.
Quant aux habitants des territoires occupés, ils ont compris très vite qui étaient les nazis. La guerre est alors devenue celle du peuple : les gens ne défendaient pas le gouvernement, mais leurs familles et leurs manières de vivre.

RUSSIE INFO : La Russie, l’Europe et les Etats-Unis ont-ils des points de vue différents sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ?

Oleg Boudnitski : La Russie et l'Ouest sont des notions très larges. Il faut préciser s'il s'agit des politiques, de l'opinion publique ou des experts. Parmi les historiens, certainement, il y a des divergences d'opinions sur telle ou telle question. Mais, selon mes observations, dans son ensemble, ils ont une compréhension commune de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale.
Nous collaborons avec des centres scientifiques en Europe : avec l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris, l’Université de Tübingen en Allemagne. J’ai réalisé un projet avec l'Université libre de Berlin. On a également un programme très fécond avec le musée de l’Holocauste à Washington car en effet, en Occident, on ne connaît pas bien l’histoire de l’Holocauste en Orient.

Bref, la science historique est internationale. Quant aux désaccords sur des points d’histoire, ils n’ont aucun rapport. Par exemple, les questions sur Katyn (Le massacre de Katyń est l'assassinat de plusieurs milliers de Polonais en 1940, par le NKVD. L'URSS a toujours nié sa responsabilité dans le massacre et en a rendu l’Allemagne nazie responsable jusqu’en 1990, quand l'URSS a reconnu que ce massacre avait été ordonné par les responsables soviétiques, ndlr) : tous les documents sont publiés, tout est déterminé, mais il y en a toujours qui disent que ces faits sont faux et produits pour calomnier l'URSS et la Russie. Ces discussions n’appartiennent pas à la polémique scientifique, c’est plutôt une question de foi.

RUSSIE INFO : Quels sont les débats polémiques scientifiques ?

Oleg Boudnitski : Par exemple, il y a des débats très actifs sur les pertes humaines – nous n’avons pas encore clos cette question. Nous discutons de la politique étrangère à la veille de la guerre, de la situation autour des pays Baltes, des relations avec les alliés. Le collaborationnisme est aussi un sujet pertinent : plus d’un million de Soviétiques servaient dans les groupements paramilitaires nazis !

Pourquoi cela a t-il été possible ? Pour les uns, il s’agissait de traîtres, pour les autres, ces Soviétiques cherchaient à sauver leur vie ; d’autres pensent encore que certains collaborationnistes luttaient ainsi contre le stalinisme. Sur des éléments concrets de la guerre, comme celui-ci, il y a beaucoup de choses à dire. C’est pourquoi on réécrit toujours l’histoire, on la perfectionne. De plus, on a toujours de nouvelles questions, comme par exemple celle sur la société pendant la guerre. Grâce à l’expérience personnelle des témoins, nous cherchons à descendre – ou à monter – au niveau de la micro histoire, pour avoir une compréhension de ce que représentait cette guerre pour les soldats de l’armée Rouge et pour la population civile, comment ils la vivaient, mais aussi comprendre qui étaient les gens de cette époque.

RUSSIE INFO : Est-ce important pour ceux qui vivent aujourd’hui ?

Oleg Boudnitski : Vous voulez tirer un profit pratique de l’histoire ? Les historiens se posent d’autres buts : raconter ce qui est arrivé et pourquoi c'est arrivé. C’est ce que nous essayons de faire. Il est difficile de prédire si la société tirera des leçons de l’histoire. En tout cas, la lecture des oeuvres historiques est instructive, cela favorise, en quelque sorte le perfectionnement de la personnalité humaine.

RUSSIE INFO : Dans ce contexte, les Russes peuvent-ils comprendre les autorités occidentales qui ont refusé l’invitation de Moscou aux cérémonies du 9 Mai ?

Oleg Boudnitski : Peut-être, dans la situation actuelle, une grande partie de la population russe le comprend comme l’utilisation du sacré à des fins politiques. Car les autorités occidentales ont refusé l’invitation pour des raisons politiques, c’est évident.
Elles transposent leur appréciation de la politique actuelle du Kremlin sur l’histoire de la Grande Guerre patriotique, qui est pour les Russes, le pilier de la conscience nationale. Les autorités européennes déclarent respecter la mémoire des morts pendant la guerre et rendre hommage aux soldats, mais dans la situation actuelle, cet évènement historique reste quand même une sorte d’otage politique.

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Photo
Elena Chagaeva

La mémoire est présente partout le 9 mai. Ici l'exposition réalisée par les habitants d'un immeuble moscovite pour honorer ses vétérans. C'est une initiative privée, les habitants l'organisent chaque année et font aussi des cadeaux pour leurs voisins qui ont vécu la guerre.

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