Un ancien soldat raconte son service militaire en Russie

Maxime a fait son service militaire en mai 2011. Originaire de Nijni Novgorod, il a servi trois mois à Saint-Pétersbourg puis neuf mois près de Moscou. Il raconte à Aujourd’hui la Russie le quotidien d'un conscrit russe.

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Photo: Maxime

Aujourd’hui la Russie: Vous étiez l’une des trois uniques recrues de votre classe d’âge à venir de l’université, pourquoi ?

Maxime: L’université est vue par beaucoup de jeunes comme un moyen de se mettre à l’abri de l’appel national. Cependant, il n’y a qu’un pas entre l’université et l’armée, il suffit de se faire exclure de l’université. C’est ce qui m’est arrivé en ratant mes examens à la faculté d’économie et en négligeant un certain nombre d’obligations, notamment en raison de mon travail dans un magasin d’alimentation.
Les autres soldats avaient un profil plus rural, ils avaient fait l’équivalent d’un LEP, ou même pas d’études du tout. Mais ce que tu as fait avant n’a pas d’importance dans les relations entre soldats.

ALR : Comment s'organise une journée de soldat ?

Maxime : Tous les jours se ressemblaient hormis le dimanche qui est le jour de repos, ce qui signifiait que le réveil était à 7h au lieu de 6h, suivi d’un petit coup de nettoyage, et d’une séance de cinéma après le petit déjeuner. Tout le monde voulait dormir pendant le film mais forcément c’était interdit. Les officiers considéraient que dans ce cas, tu avais déjà consommé ton temps de repos, donc après le film ils te trouvaient encore des occupations. Parce que si on donne au soldat un point d’appui, on le retrouve endormi, si on lui donne une minute de temps libre, on le retrouve saoul.

Les autres jours, lever à 6h puis exercices. Nous faisions des abdos sur une planche accolés les uns aux autres. Les moins résistants devaient être soutenus par les autres. Ainsi tout le monde en sortait épuisé et l’égalité de l’effort était respectée.
Ensuite, nettoyage des locaux, petit déjeuner, puis, dispersion. Sur la place d’armes, le colonel commandant de la caserne s’avance, mettait tout le monde en rang, convoquait les officiers et discutait de la façon dont ils pourraient bien nous occuper.
Cent soldats se partagent environ vingt taches, qui se résument souvent à nettoyer, entretenir, décrasser ou débarrasser un truc, la neige par exemple, parce que «l’ennemi de la Russie, c’est la neige ! ».
Il fallait nous occuper : le temps libre et la libre-pensée chez le soldat, c’est l’artisan du diable. Donc les taches absurdes sont légion.

ALR : Quelle est la réalité du bizutage dans l’armée en Russie ?

Maxime : Vous savez, le bizutage fait partie du fonctionnement de l’armée, il est partout, il est inscrit implicitement dans le statut des casernes à l’article du « rôle éducatif » de l’armée. Où que tu sois, avant six mois de service tu es un "petit jeune" donc tu es bizuté, après six mois tu es "ancien" donc tu bizutes.

Il y a aussi la tradition de la « Journée de l’esprit doré », il s’agit d’un jour dans l’année où les rôles sont inversés : les jeunes peuvent bizuter les anciens, théoriquement sans représailles.
En pratique, il ne vaut mieux pas essayer. Un camarade ce jour-là a demandé à un ancien de faire des pompes devant lui en plein milieu de la cafétéria avec une assiette dans la bouche. L’ancien s’est exécuté. Le lendemain, mon camarade a dû faire le double de pompes avec une casserole dans la bouche.

A Saint-Pétersbourg, les anciens profitaient de leurs privilèges pour rien foutre mais il n’y avait pas cette violence car les officiers faisaient en sorte qu’on soit occupé en permanence, ils organisaient, disciplinaient nos vie d’une manière ou d’une autre. Le problème c’est lorsque les officiers ont la flemme de faire de la discipline et que les anciens s’en charge, parce qu’ils prennent leur «rôle éducatif » très au sérieux... A Moscou c’étaient eux qui nous disciplinaient.

ALR : Cela ressemble à quoi un bizutage ?

Maxime : Humiliation physique et morale, tabassage, souvent en public. Ils font de toi un esclave. Un jour, ils ont serré au maximum ma ceinture et cassé le cran. Or nous sommes obligés de porter la ceinture. A la fin de la journée ma jambe droite était immobilisée, le sang ne passait plus. Un ancien, un peu moins sadique que les autres, a fini par me glisser discrètement des ciseaux pour percer un nouveau trou dans la ceinture. Il valait mieux pour lui que les autres anciens ne le voient pas.

Je pense que le bizutage est apparu parce que les officiers ont eu la nécessité d’une autorité supplémentaire entre eux et les soldats lorsqu’ils utilisent les appelés dans leur intérêt personnel. Par exemple, quand il s’agit d’exploiter les soldats pour se construire une datcha à moindre frais. Je pense aussi que la pénurie de population masculine après la seconde guerre mondiale a permis aux prisonniers de réduire leur peine en faisant leur service militaire. Ainsi les codes de conduite carcéraux se sont propagés dans l’armée et ont particulièrement favorisé le bizutage.

ALR : Au bout de six mois, vous avez acquis votre «ancienneté». Qu’avez-vous fait de ce statut ?
Maxime : J’en profitais pour moins travailler mais je n’éduquais pas, je m’en fichais un peu. Une fois, j’étais de corvée de neige avec un petit jeune. Normalement, je devais le regarder travailler et lui taxer toutes ses clopes. Mais voyant qu’il avait la joue tellement enflée qu’il ne pouvait plus parler, je lui ai dit d’aller à l’infirmerie et de rester au chaud. Nous n’étions pas méchants comme l’équipe d’anciens de Moscou, je pense que c’est la mentalité de la capitale qui est particulièrement nocive.

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Mais je crois aussi que le bizutage est nécessaire faute d’avoir des officiers compétents, pour que les petits jeunes apprennent à se prendre en main et percutent quand il y a des problèmes. Si on n’avait pas été là, les patelins du coin auraient été ravagés par les incendies pendant l’été, d’où l’utilité de garder une forme de discipline et de cohésion entre nous. Le bizutage te maintient en état d’alerte, et fait que tu es le premier sur les lieux.

ALR : Comment éviter les mauvais traitements ?
Maxime : On me battait rarement parce que je savais discuter, rester diplomate, et surtout les éviter. Quand on répandait la rumeur que les anciens allaient nous punir, je demandais à rester à mon poste, au check-point, ou à être de corvée de chiottes.

Le check-point est une bonne planque, j’ai dû payer pour être affecté là-bas mais je ne l’ai pas regretté. Je contrôlais l’entrée de la caserne, et quand j’ouvrais aux parents de soldats pour les visites, ils me laissaient toujours quelque chose à manger. Je me sentais plus en sécurité, il y avait toujours un officier pas loin. J’ai pu établir une relative relation de confiance avec eux et obtenir des permissions de sortie plus facilement, notamment pour aller faire leurs courses...

ALR : Vous rappelez-vous d'un bon souvenir pendant votre service ?
Maxime : Quand les officiers s’ennuyaient le soir, ils nous faisaient marcher en rang dans la caserne et nous ordonnaient de chanter. Un soir, on en a eu marre du répertoire patriotique et on s’est mis à entonner « I’d like to move it move it » du film Madagascar. Ça leur a bien plu.

Enfin, à l’occasion de la Journée des défenseurs de la patrie, le 23 février, nous avons joué en vrai à Counter Strike (jeu vidéo de contre-attaque). Notre officier préféré, le major Baïkov, était resté seul avec nous. Il avait décidé qu’aujourd’hui on se « mettrait sur la gueule ». Il a amené des fusils d’assaut, des cartouches de balles blanches, des grenades signalétiques et à fumée. Nous avons formé une équipe terroriste et une autre contre-terroriste. Les terroristes devaient conquérir le QG. Avec le même major on a remis ça lors de la journée de la femme !

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