Ukraine: pourquoi la Russie et les Etats-Unis ne se comprennent pas

Stéphane Dupuy décode les politiques américaine et russe en Ukraine. Il explique comment les deux pays se perçoivent, se jaugent, et pourquoi ils ne se comprennent pas du tout.

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"La difficulté pour Obama lorsqu’il regarde Poutine, c’est qu’il ne se voit pas en face, et cela, il ne le comprend pas".

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Stéphane
Dupuy

Stéphane Dupuy est Docteur en études américaines et russes.
Il a soutenu sa thèse sur le thème "Les Etats-Unis et la Fédération de Russie depuis la fin de la guerre froide: entre visées messianiques et réalités géopolitiques" à l’université Aix-Marseille.
Il est également maître de Conférences de l'Université.

Russie Info : La Russie est convaincue que Washington est responsable des déstabilisations dans la zone post-soviétique. Expliquez-nous comment elle interprète la politique américaine ?

Stéphane Dupuy : Il faut revenir en arrière pour comprendre comment la Russie interprète les évènements, et pourquoi elle est persuadée que les Etats-Unis veulent déstabiliser cette région.

Depuis la révolution des roses en Géorgie en 2003 et la révolution orange en Ukraine en 2004, Moscou est persuadé que l’administration américaine à la volonté de démocratiser ces pays et que par la théorie des dominos cela se répercuterait sur tous les pays proches. C’est l’exemple de l’Irak que les Américains ont voulu démocratiser en s’imaginant que tout le Moyen-Orient suivrait. Le Kremlin imagine donc que les Américains veulent faire la même chose dans l’espace post-soviétique, à travers leurs ONG et Think Tank très actifs pendant les deux précédentes révolutions, pour installer des régimes favorables aux intérêts Occidentaux, et lutter contre la démocratie "souveraine" de Poutine.

Le Kremlin est également convaincu que le but des Américains n’est pas d’apporter la prospérité à ces peuples. Ils veulent seulement contrer le précepte de la Russie qui considère l’espace post-soviétique comme sa zone d’intérêt, son étranger proche, et affirme que ces peuples ne sont pas près pour la démocratie totale car ils ont toujours été face à des pouvoirs forts où l’on se réfère à l’Etat et où il n’y a pas le culte de l’individu comme aux Etats-Unis.

Reagan disait "l’Etat n’est pas la solution mais le problème", or en Russie, on considère au contraire que l’Etat est la solution. Et lorsque les Russes ont un problème, c’est vers l’Etat qu’ils se tournent. Par ailleurs, les Russes ont fait l’expérience de la démocratie libérale dans les années 1990 et, comme ils disent, cela a été la "merdocratie". Ils estiment que Vladimir Poutine a remis de l’ordre dans ce chaos, et qu'il est important d’avoir un homme fort dans cet immense pays pour que cela fonctionne.

Donc la Russie et les Etats-Unis n’ont pas du tout la même philosophie et les Russes restent persuadés qu’il y a un complot américain pour les affaiblir.

Russie Info : Coté américain, que comprend l’administration d’Obama à la Russie de Poutine ?

Stéphane Dupuy : Les Américains ne comprennent pas Vladimir Poutine et ne comprennent pas comment il fonctionne. Cela n’est pas par manque de personnes intelligentes à Washington, mais il se trouve que de nombreux chercheurs sont davantage des spécialistes de l’Union soviétique que de la Russie, donc plus marqués par le système communiste. Or ils sont aujourd’hui face à une Russie qui à l’air de se comporter comme l’Union soviétique mais qui ne l’est pas puisqu’elle n’a pas les mêmes codes, tout en s’en rapprochant, donc ils ont du mal à l’appréhender.

Quant à Poutine, Obama le voit comme quelqu’un d’autoritaire. Certains chercheurs américains expliquent d’ailleurs que les Russes ont dans leur gène cet autoritarisme. Michael McFaul, l’ancien ambassadeur américain à Moscou et chercheur, est ainsi persuadé que le problème de la Russie est Poutine, que les Russes n’ont plus de recul car ils subissent des lavages de cerveaux intenses par le Kremlin et les médias. Il pense également que c’est seulement quand le régime de Poutine tombera que la Russie s’en sortira. C’est dramatique de penser que Poutine agit seul, car il reste porté par la population russe dont il est issu et dont il a le même langage.

En réalité, la grande difficulté des Américains est de comprendre la pensée et le langage de l’Autre. Et la difficulté pour Obama lorsqu’il regarde Poutine, c’est qu’il ne se voit pas en face, et cela, il ne le comprend pas. Il ne comprend pas non plus que leurs intérêts puissent être profondément divergents.

Russie Info : Décoder la Russie d’aujourd’hui signifie t-il forcément comprendre qui est Poutine ?

Stéphane Dupuy : En partie. Pour cela, il suffit de lire le premier livre d’entretiens que Poutine a publié en 1999 ; le Poutine de cette époque est le même que celui de 2014. C’est l’enfant bagarreur des arrières cours, le dur à cuire, celui qui n’est pas du tout dans la diplomatie, d’ailleurs quand il dit qu’il faudra aller "buter les terroristes jusque dans les chiottes", il ne le fait pas dire par quelqu’un d’autre.

Vladimir Poutine a été fortement marqué par l’éducation soviétique. Petit, il a adoré l’épopée Gagarine et voulait être cosmonaute. Il raconte qu’il regardait les feuilletons sur les espions et ceux qui travaillaient pour la grandeur soviétique. Poutine a une très haute estime de l’Etat soviétique, de la grandeur et de la puissance de son pays ; il a été très marqué par le fait que son pays constitué de paysans a été le premier à envoyer un homme dans l’espace. Puis brutalement à la chute de l’URSS, il s’est retrouvé à Berlin abandonné par Moscou. A l’instar de tous les Russes pendant les années 1990, il sait ce que c’est d’être abandonné par l’Etat.

Cette humiliation est un puissant moteur de ressentiment. Cela, l’Occident ne l’a pas mesuré.

Par ailleurs, quand on lit les écrits sur Poutine on se rend compte qu’il s’attache davantage à son fauteuil de président, non pas pour l’argent ni pour le pouvoir, mais parce qu’il ne veut pas que les Occidentaux mettent à bas tout ce qu’il a construit depuis son premier mandat. Il a l’impression d’avoir remis de l’ordre dans la maison Russie et refuse que sa politique soit réduite à néant par des Occidentaux qui ne pensent qu’aux droits de l’homme et à la démocratie, et seraient prêts à faire revivre aux Russes les désordres des années 1990.

Russie Info : Les Occidentaux doivent-ils comprendre de leur côté qu’il faut rassurer la Russie qui aurait un très fort complexe d’infériorité?

Stéphane Dupuy : Forcément. Les Etats-Unis sont une "hyperpuissance" qui gère le Monde et regardent la Russie comme une zone parmi les autres, c’est-à-dire comme une puissance régionale. Cela est inadmissible pour Poutine.

En fait, ce qu’Obama ne comprend pas et qui est essentiel, c’est que la Russie a été l’Union soviétique, elle a été un empire et la deuxième puissance mondiale. C’est pour cela qu’elle n’accepte pas d’être une puissance régionale. Les Russes sont fiers de ce qu’ils ont été, et il ne faut surtout pas le banaliser.

D’ailleurs, l’Etat russe travaille en permanence pour dire que la Russie est une grande puissance et qu’elle n’usurpe pas ce titre. C’est aussi pour cela qu’elle communique autant sur les fascistes à Kiev, elle crée du lien avec sa victoire pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Kremlin travaille énergiquement pour que la Russie redevienne rapidement une grande puissance. Déjà en 1992, le Premier ministre des Affaires étrangères de l’époque avait fait un discours en expliquant que la Russie était une puissance "momentanément affaiblit". Cela signifie que depuis toujours elle aspire à redevenir une grande puissance et qu’elle ne lâchera pas.
La Russie ne se vit pas comme un pays normal, ni comme un pays parmi d’autres.

Son rêve de grande puissance passe évidemment par l’Union eurasienne et pour cela, elle a besoin de l’Ukraine. Vladimir Poutine a compris que le monde fonctionnait en blocs, et il sait que la Russie ne sera jamais intégrée dans le bloc occidental. Il ne le souhaite pas non plus car pour lui l’Union européenne n’est ni sérieuse ni crédible, c’est l’image de la faiblesse incarnée avec des pays incapables de s’entendre. L’Otan ? Les Russes n’en veulent pas non plus car c’est contrôlé par les Etats-Unis. Poutine veut donc créer le sien naturellement dans l’espace post-soviétique.

Les Russes sont ainsi convaincus que les évènements ukrainiens sont survenus pour casser ce projet d’Union et empêcher la Russie de redevenir puissante. Donc s’il faut se brouiller avec les Occidentaux à travers la crise ukrainienne, Poutine ira jusqu’au bout. A la grande surprise d’Obama qui ne pensait pas qu’il irait si loin.

Russie Info : Finalement, comment interprétez-vous l’implication américaine en Ukraine ?

Stéphane Dupuy : Le plan d’Obama était de déléguer aux Européens les affaires européennes afin que l’Amérique puisse se concentrer sur l’Asie. Sauf que l’Union européenne, encore divisée, sans politique étrangère, sans défense commune et empêtrée dans son élargissement trop rapide, a été incapable de gérer la crise ukrainienne. Encore une fois, les Etats-Unis gèrent le Monde et pas seulement une petite Crimée qui ne représente rien pour eux. S’ils étaient vraiment impliqués alors ils enverraient des troupes et auraient un discours beaucoup plus fort, ce n’est pas le cas : ils passent leur temps à téléphoner à Poutine pour lui demander de revenir à la raison.
Cela fait d’ailleurs du tord à Obama qui tergiverse alors qu’il a la majorité au Congrès sur cette question. Les Républicains interprètent son inaction clairement comme une faiblesse.

Désormais, l’Occident est persuadé que le problème de l’Ukraine se résoudra seulement quand la Russie le voudra bien. Sans la Russie, il n’y aura pas de solution.

Finalement, dans cette affaire, Poutine a mal joué auprès des Occidentaux. Il a abimé son image de dirigeant sérieux et celui de la Russie. Les Occidentaux ne lui font plus confiance comme Poutine ne leur fait plus confiance. Aujourd’hui, il est aussi clair que la Russie a perdu l’Ukraine qui lui est devenue farouchement opposée et où la cohabitation avec les russophones va être très difficile car ils vont être soupçonnés d’être un cheval de Troie de Moscou.

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