Trois Français installés à Moscou racontent leur Russie

Jean-Louis Nault, Elisabeth Gorodkov-Goutierre et Emmanuelle Allain Mouradian sont implantés en Russie depuis plus de vingt ans. Ils livrent à Aujourd’hui la Russie leur vision du pays, mais aussi celle de la France vue de Russie.

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Emmanuelle Allain Mouradian, Jean-Louis Nault, Elisabeth Gorodkov-Goutierre

Aujourd’hui la Russie : Pourquoi vivez-vous en Russie ?

Jean-Louis Nault : Je suis arrivé en URSS en 1986. Je travaillais alors pour la société Thomson qui avait un contrat avec Gazprom. J’étais responsable technique et informatique pour le déploiement du système de gestion du gaz, le long du gazoduc qui partait du nord de la Sibérie jusqu’à la frontière avec l’Ukraine. A 26 ans, j’avais envie de bouger, de partir à l’étranger, et j’étais d’accord pour n’importe quelle destination. C’est ensuite que ma femme m’a rejoint à Moscou, où nous sommes restés jusqu’en 1990. Nous sommes revenus en 2002 et aujourd’hui, cela fait plus de 25 ans que je travaille avec les Russes.

Elisabeth Gorodkov-Goutierre : J’étais en maîtrise de russe à la Sorbonne et je suis venue à Moscou en 1986 dans le cadre d’un échange universitaire. La période était difficile. Il n’y avait rien dans les magasins, juste le minimum. C’est à cette époque que j’ai rencontré mon futur mari que j’ai épousé en France en 1990. En août 1991, je suis venue passer des vacances dans la capitale russe avant de m’y installer définitivement quelques mois après. C’était au moment du putsch et j’étais sur les barricades… Quand on est jeune, on n’a peur de rien ! Mon mari n’avait pas l’intention de quitter la Russie, son travail –chercheur en cardiologie vasculaire- et ses parents puisqu’il est fils unique. A l’époque, on ne savait pas si l’on pouvait revenir en Russie après avoir quitté le pays donc c’était plus facile que ce soit moi qui m’installe à Moscou.

Emmanuelle Allain-Mouradian : Je suis arrivée pour la première fois en Russie en échange scolaire en 1988 à Petrozavodsk. J’ai tout de suite eu un coup de cœur grâce à la famille extraordinaire chez qui j’étais. Je suis revenue ensuite tous les ans chez eux. J’ai fait mon stage de fin d’études à Moscou, puis une fois diplômée, je suis revenue pour travailler en juillet 1994 et je ne suis jamais plus repartie. Depuis je me suis mariée avec un Russe et nous avons eu des enfants.

ALR : Quels changements vous ont le plus marqués au cours de ces 20 dernières années en Russie ?

Jean-Louis Nault : Aujourd’hui, on trouve tous les produits ce qui n’était pas le cas dans les années 1980. Tous les trois mois, je rentrais 15 jours en France et je revenais avec des cantines pleines notamment de boîtes de conserve et de papiers toilette. Je me rappelle qu’à l’époque, très peu de jeunes avaient une voiture. Celles de marques étrangères n’existaient pas d’ailleurs. Il n’y avait rien dans les magasins, donc les gens ne consommaient pas. Quand je suis parti en 1990, je n’imaginais pas qu’à notre retour en 2002, je verrais Moscou avec son premier grand hypermarché Auchan.

Elisabeth Gorodkov-Goutierre : Les gens entre 20 et 40 ans dans les années 1990 étaient des battants, qui ne se posaient aucune question, dévoués corps et âmes au travail, alors que les gens de 20-30 ans aujourd’hui ressemblent aux européens. Ils sont assez immatures, vivent encore chez leurs parents et s’intéressent plus aux loisirs et à leur confort. Cela est lié à deux choses. La première, ils ont vu leurs parents galérer, faire trois à quatre boulots et ne veulent pas de cela, et la seconde, ces parents ont beaucoup gâté leurs enfants parce que eux n’avaient rien eu, donc ces enfants moscovites n’ont jamais manqué de rien, et ce ne sont pas des battants.

Emmanuelle Allain-Mouradian : J’ai pu constater l’apparition de la classe moyenne et la société de consommation qui va avec dès le début des années 2000. Les Russes ont une manière de consommer différente des Français. Ils sont jusqu’au-boutistes et peuvent flamber puis manger des pâtes pendant trois mois. Mais aujourd’hui c’est déjà moins le cas, ils flambent moins car ils ont réalisé qu’ils ne devaient désormais compter que sur eux-mêmes pour avoir un appartement par exemple. Et donc pour cela, ils savent qu’il faut commencer à compter et à planifier.

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ALR : On dit qu’en Russie, on sait quand on arrive mais on ne sait pas quand on part. Un retour en France est-il possible ?

Jean-Louis Nault : C’est très vrai. On y vient d’abord pour le travail et on y reste pour des raisons personnelles. La première raison ? La chaleur humaine. S’il n’y avait pas cela je rentrerai en France. Les gens avec qui on travaille sont des gens avec qui on a envie de partager des expériences, de transmettre des savoirs. La seconde ? Je ne vois pas comment en France, je pourrais arriver à une telle satisfaction dans mon travail. Le matin, je me lève et je sais que je vais avoir des problèmes au boulot que je vais devoir toutes façons résoudre. Mais c’est ça qui fait le sel du travail en Russie.

Il y a des gens qui m’ont dit que je pourrais presque avoir la nationalité russe. Je ne prévois pas de rentrer en France avant ma retraite mais je me sens toujours français et très content de l’être. Je pense néanmoins avoir un peu de Russie en moi. On ne peut pas passer 25 ans au contact de la population sans s’en imprégner.

Elisabeth Gorodkov-Goutierre : C’est vrai que l’on ne sait pas quand on repart. C’est un pays où il y a beaucoup de choses à faire, à améliorer. Ici on souffle, on respire. En France, c’est compliqué. On manque de dynamisme et de souplesse. On est dans un carcan. Je suis française mais dans ma vie et mon organisation quotidienne, je suis devenue très russe. J’ai adopté le thé par exemple. Je ne pense pas qu’un retour en France soit envisageable à moins que le pays ne devienne trop dirigiste.

Emmanuelle Allain-Mouradian : Pour la retraite c’est sûr ! Dans la perspective où l’on ne travaille plus, on n’a pas intérêt à rester à Moscou qui est une ville trop grande, trop chère, trop polluée, trop peuplée. A Moscou, je ne suis pas russe, en France, je ne suis pas comme les autres. Mais ce qui me frappe en France, c’est que de plus en plus de gens pensent que l’Etat doit tout faire. C’est bizarre parce qu’ici, on est sorti de cet état d’esprit et les gens ont compris qu’il fallait travailler pour soi-même.

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