Traditions des Tatars en Russie : "L'assimilation est le problème N° 1"

La Russie est un pays aux mille visages qui distingue la citoyenneté de la nationalité. Plus de 100 groupes ethniques la compose parmi lesquels les Tchétchènes, les Bouriates, les Tchouvaches, les Tatars et bien d'autres.

Russie Info a rencontré Farit FARISSOV, vice-président du Conseil des muftis de Russie et président de l’organisation "Autonomie culturelle des Tatars de Moscou".

Il nous parle de l’histoire des Tatars, et déplore la perte de leur culture et de leurs traditions.

Rappel : Les Tatars représentent la première ethnie non slave en Russie, avec une représentation de 6 millions de personnes, qui ont leur propre langue – le tatar – qui est la 2e langue du pays. La plupart d’entre eux vivent au centre et au sud de la Russie, principalement dans la République du Tatarstan (50%).

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Farit Farissov
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L'appellation Tatar désigne à l'origine un ancien peuple turc qui, au XIe siècle, nomadisait entre la partie orientale de la Mongolie et l'actuel Kazakhstan. Les Tatars représentent une ethnie turcophone dont la majorité est de confession musulmane sunnite. L’on compte également une petite minorité de Tatars chrétiens, les Kriachènes, convertis au XVIe siècle après la conquête de la région par l'empire russe.

Les descendants de ce peuple se sont mélangés aux populations des territoires qu'ils ont conquis. Leur nom a été transmis à ces populations qui regroupent aujourd'hui diverses origines : les Tatars de Kazan, les Tatars d'Astrakhan, les Tatars de Sibérie, les Tatars de Perm, etc.

Russie Info : Il y a des Tatars sur tout le territoire russe, de la Sibérie, à l'Oural, de la Volga-Oural à la Volga. D'où viennent-ils ?

Farit Farissov : Beaucoup pensent que les Tatars viennent de Gengis Khan mais c'est une grossière erreur. Il est aujourd'hui prouvé que les toutes premières mentions des Tatars se trouvent chez les Scythes, qui vivaient il y a 1 500 ans avant notre ère sur un territoire de l'Eurasie centrale. C'était une civilisation supérieure pour laquelle travaillaient les Grecs. Ils avaient du sang turc et ce sont nos ancêtres. Il est important de le savoir.

Russie Info : Vous êtes le président de l’organisation "l'Autonomie culturelle des Tatars de Moscou". D'où viennent les Tatars de Moscou ?

Farit Farissov : Les Tatars de Moscou vivent traditionnellement ici depuis des siècles, et ne sont pas venus du Tatarstan ou d'autres régions. Le nom des rues en témoigne, comme la rue de l’Arbat qui est d'origine tatare. Le Kremlin était une association tatare, et le tout premier monastère chrétien construit à l'intérieur, le monastère Chudov, du mot russe Чудов qui signifie miracle, a été élevé sur les ruines d'un palais que le Khan Djanibeg a offert au patriarche Alexis pour le remercier d'avoir guéri sa mère.

Mais avec le temps, l'influence des Tatars de Moscou a diminué. Cela ne s'est pas fait sous le règne d'Ivan le Terrible, après la prise de Kazan comme beaucoup le pensent. À cette époque, les Tatars avaient une grande influence, car ceux qui appartenaient à la noblesse tatare – représentée par les descendants de la famille régnante de Gengis Khan et des principaux officiers – participaient aux décisions politiques. Ils ont contribué à l'avènement de la dynastie des Romanov après celle des Riourkides.

Paradoxalement, c'est l'Empire ottoman qui a contribué à leur perte d’influence, et non la Russie Moscovite. L'Empire ottoman de Soleiman le Magnifique progressait partout en Europe, et pour ne pas avoir de concurrence, ils ont incité les Tatars de Crimée à combattre l'Empire Nogaï, le khanat de Kazan, le khanat de Sibérie.

Russie Info: À quels défis les Tatars de Moscou sont-ils confrontés de nos jours ?

Farit Farissov : Un problème important réside dans le recensement de la population tatare à Moscou. Des milliers de Tatars ont été oubliés au cours de l'ancien recensement qui date du début des années 2000. Avec environ 150.000 individus, les Tatars de Moscou représentaient la plus petite communauté tatare en Russie ce qui a entraîné chez nous des débats houleux.

Le prochain recensement est prévu en 2021 et nous recrutons actuellement des volontaires pour leur apprendre comment procéder et comment éviter les écueils.

Russie Info : Quels sont les enjeux pour vous ?

Farit Farissov : Pour notre communauté, il s’agit d’une question de principe, nous devons recompter la population pour arriver à un plus grand nombre. Nous sommes la deuxième ethnie après les Russes slaves, et nous ne devons pas perdre cette position. Malheureusement, les enfants issus de mariages mixtes ne sont déjà plus comptabilisés comme Tatars, mais comme Russes. Aussi, le nombre de Tatars est-il sous-estimé à 27%, mais aujourd'hui cette tendance semble s'arrêter. L'assimilation est le problème n°1 pour nous. Lorsqu’un Tatar vient à Moscou, s'il devient célèbre ou riche, alors ses enfants vont cesser de pratiquer les traditions, de prier, et les enfants de leurs enfants ne seront plus tatars.
Ce phénomène est moins vrai chez les Kriachènes.

Russie Info : Qui sont-ils ?

Farit Farissov : Les Kriachènes sont des Tatars orthodoxes. Selon le recensement russe de 2010, ils seraient environ 34.000 en Russie, mais certains scientifiques parlent de 300.000. Les Kriachènes vivent principalement au Tatarstan, ainsi qu'en Bachkirie, en Oudmourtie, dans la région de Tcheliabinsk et même au Kazakhstan.

Il y a actuellement deux versions différentes sur l'origine des Kriachènes. Une version selon laquelle leurs ancêtres professaient l'orthodoxie depuis le Khanat bulgare de la Volga, soit du IX au XIIIe siècle. La deuxième version est plus populaire : après la conquête du khanat de Kazan (1556) par Ivan IV, le christianisme s'est propagé dans la région de l'Oural-Volga. Les Kriachènes, feraient partie de la population de la région conquise qui s'est convertie à l'orthodoxie, s'est éloignée de la culture de son peuple et s'est formée de manière séparée sur le plan ethnographique et ethnique. Ils parlent une authentique et magnifique langue tatare, alors que nous avons – en tant que musulmans –une déformation de la langue liée à la présence de mots arabes.

Russie Info : Qui sont les grandes figures tatares ?

Farit Farissov : Deux figures sont très populaires : Ğabdulla Tuqay (ndlr : homme de lettres et poète tatar considéré comme le principal fondateur de la littérature tatare moderne) et Moussa Djalil grand poète tatar soviétique qui s'est également distingué pendant la Seconde Guerre mondiale.
Nous avons maintenant un ambassadeur qui représente la République du Tatarstan. En plus des activités publiques qui lui sont confiées, il a contribué à la construction du monument de Moussa Djalil, et œuvre maintenant pour obtenir que l'une des stations de métro de Moscou porte le nom de Moussa Djalil.

Russie Info : Parlez-nous des traditions des Tatars et des fêtes traditionnelles.

Farit Farissov : La vie d'une personne tatare est accompagnée de divers rites religieux et rites nationaux. Les fêtes religieuses sont celles propres à l'islam.
La fête la plus populaire et traditionnelle est le festival de Sabantuy célébré partout dans le monde où les communautés tatares sont représentées. Cette fête symbolise la fin des travaux des champs au printemps. Toute la journée, des animations folkloriques sont proposées avec des chanteurs et des danseurs, des jeux traditionnels, des démonstrations de lutte tatare "Kourach", de la découverte de l’artisanat et de la gastronomie tatare, ainsi que des rencontres avec les acteurs de la culture tatare.

Le 30 août, nous fêtons le jour de la République du Tatarstan. La journée de la culture du Tatarstan est également un événement à grande échelle qui a lieu à Moscou pour que les Moscovites se familiarisent avec la culture tatare.

Russie Info : Que conseilleriez-vous de lire, d'écouter ou de voir, à une personne qui ne connaît pas la culture tatare ?

Farit Farissov : Si vous en avez l'occasion, allez au théâtre Tatar Galiaskar Kamal à Kazan, sinon la troupe se produit également à Moscou lors de tournées. Ils réalisent des mises en scène basées sur des événements réels, dans un style qui peut être documentaire ou artistique. Il y a, par exemple, le spectacle intitulé "Le châle bleu" qui raconte l'histoire du peuple tatar à l'époque prérévolutionnaire au travers de la vie d'une femme ordinaire.

Un autre moyen de se familiariser avec la culture tatare est de goûter à sa cuisine. De façon générale, tous les plats comportent des pommes de terre, de la viande, et du poulet sous toutes ses formes. La soupe aux nouilles (cуп лапша) est proposée à n'importe quelle occasion. Nous aimons aussi les pelmenis et les mantis (autres sortes de raviolis qui peuvent être garnis de viande ou de légumes) ainsi que les "tchpotchmak" qui sont des chaussons à base de pâte levée garnis de viande, de pommes de terre et d'oignons. Ils sont célèbres pour sa forme triangulaire et son nom signifie littéralement "trois coins". Et enfin, pour le dessert il y a bien sûr le tchak-tchak, pâtisserie à base de miel.

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