"Toutes les façons d’aimer sont dans Anna Karénine"

A l’occasion de la sortie du film Anna Karénine de Joe Wright en Russie, Nadejda Buntman, professeur de littérature à l’Université de Moscou, décrypte ce chef d’œuvre russe et explique pourquoi Joe Wright signe une des meilleures versions cinématographiques du roman.

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Keira Knightley incarne Anna Karénine dans le film de Joe Wright

Aujourd’hui la Russie : Quel genre d’héroïne est Anna Karénine ?

Nadejda Buntman : Pour Tolstoï, la femme est une créature énigmatique et mystérieuse. C’était une extraterrestre qu’il n’a jamais comprise. Il a peur de la femme, il ne la comprend pas. Du coup, il a fait de Anna Karénine, une femme qui ne se comprend pas elle-même. Elle ne sait pas s’analyser et ne tire aucune conséquence de sa conduite. C’est une femme qui porte le malheur en elle. Elle n’arrive pas à profiter du moment présent, même au début de sa liaison avec Vronski où les mots « crimes » et « malheur »sortent de sa bouche.

ALR : On dit que Tolstoï s’est inspiré d’un fait divers pour écrire Anna Karénine, celui du suicide d’Anna Pirogova, qui abandonnée par son amant se jette sous un train. Est-ce nouveau de parler du suicide dans la littérature russe ?

N. B : Dans la société russe, le suicide était considéré comme un pêché mortel et il était inconcevable de l'envisager pour la haute société pétersbourgeoise ou moscovite. Alors que dans la littérature française, il devint à la mode juste après la révolution de 1789.

Anton Tchekov en parle toutefois dans ses romans mais pour montrer le désarroi des paysans. C’était donc très courageux de la part de Tolstoï d’évoquer le suicide au sein de l’aristocratie à cette époque. Cependant, il le fait à travers une femme et dans la littérature russe, il n’y a que les femmes et les paysans qui pensent au suicide. Anna Karénine est une des premières à sauter le pas.

Lorsque Léon Tolstoï écrit son roman, il est à un moment de sa vie où il réfléchit beaucoup sur la mort. Obsédé par cette question, il se rendra d’ailleurs à l’autopsie du corps d’Anna Pirogova qui lui inspira son héroïne. Il s’interroge: « jusqu’où peut-on diriger sa vie ? Peut-on décider de sa fin ? »
Au-delà du suicide, Tolstoï se pose finalement des questions sur la tentation en général. Ce n’est donc pas un hasard si dans Anna Karénine chaque personnage incarne une « faiblesse ». On y trouve ainsi une galerie de péchés capitaux, comme l’orgueil, la jalousie, la gourmandise…

ALR : Quel est le sens de ce roman ?

N. B : Anna Karénine est un roman sur l’amour. C’est une galerie de personnages qui aiment de manières différentes, ainsi toutes les façons d’aimer sont dans Anna Karénine. Une des premières versions cinématographiques muettes, avec Greta Garbo, s’intitulait d’ailleurs « L’amour ».
Dans le film de Joe Wright, la réplique finale de Lévine, lorsque le paysan lui demande « Est-ce que c’est par raison que tu as choisi ta femme ? », montre bien tout le dilemme qui se joue entre l’amour et la raison.
Tous les couples du roman sont pris dans ce choix tragique et cornélien, et personne n’arrive à choisir.

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ALR : Qu’avez-vous pensé de la version de Joe Wright ?

N. B : J’ai beaucoup aimé cette version. C’est la première qui ose mélanger le ridicule, le grotesque et le tragique qui sont présents dans le roman. C’est aussi la première qui parle de manière explicite des troubles psychologiques d’Anna, en montrant qu’elle est sous l’emprise de la morphine. L’étiquette du produit apparait ainsi plusieurs fois à l’écran. Le réalisateur utilise également le jeu de miroir pour montrer la folie de son héroïne. Utilisé dans beaucoup d’œuvres littéraires, comme dans le Horla de Maupassant, le miroir est le signe de la folie et du dédoublement chez un personnage.

ALR : Que pensez-vous de la mise en scène très originale du réalisateur qui allie scènes de théâtre et réalisme ?

N. B : Elle est très bien vue car elle n’est pas plate. Pour la première fois, l’intégralité du le volume de l’œuvre de Tolstoï a été traduit à l’écran grâce à cette mise en scène en trois dimensions. La profondeur de la scène montre la mise en abîme, et en filmant de haut en bas, le réalisateur montre la verticalité des relations sociales.

Enfin, avec le théâtre, le réalisateur montre la comédie humaine qui se joue dans cette vie mondaine. Les seuls moments « authentiques», ce sont les moments de Lévine à la campagne. N’oublions pas que Tolstoï est un adepte des thèses de Rousseau qui dit que la ville est un vice et la campagne est la vertu.
Il faut aussi rendre hommage à Tom Stoppard, le scénariste du film. Il a toujours été intéressé par la Russie, par son mélange tragique entre l’orient et l’occident. Pas par l’âme slave au sens gadget du terme, mais comme cette énigme que parfois les Russes eux-mêmes ne comprennent pas.

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