Tchernobyl 2019, de la série à l’hommage aux oubliés

Le succès de la série Tchernobyl sortie sur HBO en mai 2019 rappelle que la catastrophe de Tchernobyl est, et sera toujours, d’actualité.

En détrônant les séries Breaking Bad et Games of Throne, le nucléaire prouve que c’est un sujet encore brûlant. On aurait pu s’attendre à une énième diatribe américaine contre l’Empire du mal de l’époque soviétique mais la série est factuelle et bien réalisée. Et globalement la psychologie de l’homosovieticus a été plutôt bien cernée malgré quelques stéréotypes comme l’omniprésence de la vodka, des mitraillettes, du gentil versus le méchant.

Il aurait aussi fallu insister sur l’héroïsme des vrais protagonistes. Contrairement à ce que montre la série, personne n’a essayé de se défiler ou n’a été menacé d’une arme pour aller se faire irradier. C’était normal et un devoir que de servir la patrie. Le système exigeait de s’impliquer, physiquement y compris. C’est pourquoi il faut regarder la série et la voir comme un hommage aux victimes de Tchernobyl.

La série met en lumière la lutte silencieuse de ces milliers d’hommes qui pensaient que même la littérature et l’art les avaient oubliés, et rappelle au grand public les faits chronologiques de la catastrophe, qui a, sans doute, précipité la chute de l’URSS selon les propres dires de M. Gorbatchev.

"Pourquoi s’inquiéter d’une chose qui n’a aucune chance d’arriver ?" Extraite d’un dialogue d’un des cinq épisodes, cette phrase illustre à elle seule la formidable suite d’erreurs ayant engendré la catastrophe que l’on connaît.

26 avril 1986, 1H23

Une date gravée dans l’atome. La fusion accidentelle du réacteur n°4 de la centrale atomique Lénine de Tchernobyl provoque la plus grande catastrophe écologique du monde, 400 fois la bombe d’Hiroshima. Jamais vous ne serez assez loin pour imaginer ne pas être concerné.

Depuis Moscou, 2 petites heures d’avion jusqu’à Kiev et 97 km de bus local suffisent pour s’y rendre. Les formalités sont assez simples, auprès d’agences spécialisées gérées par l’état ukrainien. Une demande d’autorisation avec lettre de motivation sommaire et une somme plutôt raisonnable selon si l’on veut être seul ou en groupe. Les visites avaient été quasi suspendues depuis les évènements de la place Maïdan en 2013 mais les Américains ont relancé le commerce avec la sortie de la série.

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Une salle de classe
Emmanuelle Sacchet

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Monument aux morts devant le réacteur n°4
Emmanuelle Sacchet

En 2013, au 1er check point au km 30, la décharge signée pour visiter le site posait les conditions suivantes : avoir plus de 18 ans, ne pas être enceinte ou désireuse de l’être, ne pas avoir de contre-indication médicale et porter des chaussures et vêtements bien fermés. Et bien sûr, suivre les consignes de son guide, ne rien toucher ni rapporter, et enfin, ne pas fumer.

Mesures cornéliennes à Чернобыль

Passés les paysages de fade campagne où l’on pourrait être n’importe où, on arrive à Tchernobyl où ne restent que 800 habitants sur les 40 000 de 1986. On s’étonne presque devant l’incongruité du panneau Чорнобиль (en ukrainien) tant le nom est devenu un symbole qui fait peur ; et pourtant la ville est à 30 km de la centrale. Pour les Russes, c’est celui de Prypiat, ville à 3 km du réacteur qui évoque cette terreur. A priori, rien ne rappelle la catastrophe si ce n’est un monument aux sept premiers pompiers décédés et la maquette en béton représentant la zone interdite des 30 km. Les 96 panneaux des villages évacués sont plantés dans la terre en rangs serrés, tels un cimetière.

Le compteur Geiger attribué d’office indique 0,15 micro röntgen/heure.

"Tout a été nettoyé !" assure le jeune guide sympathique. 0,13 étant considéré comme la norme de sécurité.

A Paris nous avons 0,10. Il faut dire que l’on s’embrouille avec les mesures car le Röntgen (du nom du découvreur des rayons X) est une ancienne unité que l’on n’utilise plus. Les Becquerels, autrefois Curies, mesurent la puissance d’une source radioactive. La dose absorbée est mesurée en Grays et micrograys pour les plantes, le sol et les objets. Pour calculer les doses reçues par l’homme, on utilise les millisieverts, généralement exprimés en mSv/h pour les sources artificielles dangereuses. En France, la limite autorisée de la population aux rayonnements est de 1mSv/an, 20 mSv pour le personnel en centrale nucléaire.

Malfaisante nature

Passage du 2ème check point militaire au km 10. La nature est verte et semble inoffensive. Pourtant, le soudain crépitement du compteur Geiger avertit du danger invisible : aux racines d’un arbre, on mesure quelques 5,83 mSv/h. C’est énorme, la nature est un poison. La terre est contaminée, rien de bon ne pourra plus en sortir pendant des millénaires.

Derrière ces mêmes arbres, une ancienne école que l’on visite avec malaise. Tout est ouvert, les locaux ont été pillés et dévastés depuis longtemps, du radiateur à l’interrupteur. On parierait pour une mise en scène artificielle, comme un décor installé pour donner des sensations. A l’instar de cette poupée en plastique défraîchi gisant par terre devant la sortie : cela fait 33 ans qu’elle tend les bras vers un enfant qui ne reviendra plus. Soudain, on se demande bien ce que l’on fait là, en prise à un immense doute de voyeurisme malsain d’un tourisme de catastrophe.

Pompéi des temps modernes version triste et moche

Prypiat qui n’aura été habitée que seize ans, est une ville fantôme et interdite, digne d’un décor de film d’horreur ou du jeu vidéo Stalker. C’était pourtant une ville modèle de l’architecture soviétique, inaugurée en 1970 pour les employés de la centrale nucléaire. Il y eut jusqu’à 50 000 habitants, dont la moyenne d’âge était de 26 ans. Aujourd’hui, les bâtiments, les halls d’immeubles, les écoles, les hôpitaux, le cinéma, le grand restaurant, les magasins, la fête foraine qui n’a pas eu le temps d’être inaugurée… tout est gagné par une végétation sauvage.

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La fête foraine de Prypiat devait être inaugurée le 1er mai 1986
Emmanuelle Sacchet

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Tchernobyl, la piscine a fonctionné longtemps après l’accident
Emmanuelle Sacchet

Tout est grand ouvert, portes et fenêtres ont été volées depuis longtemps, Dieu seul sait quels lieux elles sont allées contaminer. Les sols sont jonchés de poussières suspicieuses, les murs sont exagérément écaillés, des masques à gaz dispersés dans les écoles, des livres éparpillés par centaines, des posters de propagande aux murs, des débris de vaisselles dans les cantines, des vestiaires vidés de leurs pauvres biens, des appartements dévastés… Les bâtiments sont tellement démantelés qu’on a du mal à comprendre leur fonction première, comme cet hôpital où seules les lettres cyrilliques de l’entrée permettent d’en décrypter l’usage.

On tourne en rond dans des couloirs et des pièces, montant descendant des escaliers dangereux et c’est à se perdre tant la désolation est partout semblable. Il paraît que s’y trouvent encore les vêtements des premiers pompiers, là où ils avaient été jetés.

La visite du complexe sportif est édifiante, la grande béance du bassin donne le vertige. L’absence d’humanité est perturbante, tout est vide. Mort. Pas une voiture. Les rues achèvent de disparaitre sous les arbres.

Avec Prypiat, il y a 95 autres villages pareillement abandonnés. Ou presque. Des habitants sont revenus y vivre illégalement, sans aucune commodité, dans une solitude inouïe. Ils ont reconstruit leurs maisons pillées. Le gouvernement leur envoie un camion d’épicerie une fois la semaine. Mais la plupart vivent en autarcie grâce à leur lopin de terre. Et quelle terre ! On compte ainsi quelques 1 500 âmes attendant sûrement la mort, mais chez eux. On les appelle les Samosioli (les colons individuels). Il paraît même que des gens étrangers aux lieux ont décidé de s’installer ici, fuyant qui une guerre, qui une prison. Leur radioactivité ne les autorisant plus à en partir, leur présence est tolérée.

Un quart d’heure compté

La tension monte à l’approche de la centrale nucléaire après le passage du dernier check point. Le silence est frappant autour de la centrale. Le temps sur place est compté, 15 mn tout au plus (3,38 mSv/h). En 2013, le fameux sarcophage héroïquement construit fin 1986 était encore visible.

Conçu pour durer 30 ans, cet immense ventre en plomb et béton armé ressemblait plus à une maquette d’engin spatial de la guerre des étoiles après une pluie de météorites : tout rouillé, fissuré, suintant sur les 20 tonnes de combustible nucléaire ne demandant qu’à jaillir. 150 m plus loin, là où la radioactivité est moindre, 2000 travailleurs du consortium français Novarka de Vinci et Bouygues ont joué la montre pour terminer à temps la construction de la nouvelle arche de confinement en 2017.

L’un des chantiers les plus impressionnants de l’histoire industrielle : une arche de 108 mètres de haut, 162 m de large et 270 m de long pour un poids de 20 000 tonnes, le tout transporté sur des rails. Une prouesse de 1,426 milliards d’euros qui devrait tenir 100 ans. Un rapport de l’IAEA (International Atomic Energy Agency) estime d’ailleurs le coût de la catastrophe de Tchernobyl sur 30 ans à 500 milliards de dollars. Mais concernant cette catastrophe, tous les chiffres sont sans fin contestés.

Une centaine de versions

Mais ce n’est pas à l’argent que l’on pense en de tels lieux. C’est au déroulement de l’accident, c’est à tous les mensonges et incohérences d’un système auquel les gens ont obéis aveuglément avec leur foi et patriotisme sincères. Quand on s’est aperçu au fil du temps et des années de l’ampleur du drame humain et écologique, ce n’est pas que Tchernobyl qui a explosé mais tout un système de valeurs du parti.

S’il existe une centaine de différentes versions des causes de la catastrophe, c’est bien pour masquer la réalité : l’accident est dû à l’erreur humaine d’une poignée de gens voulant tenter l’expérience d’arrêter la centrale pour tester l’alimentation électrique de secours en cas de panne de courant. Une série d’erreurs a violé les procédures de sécurité du réacteur qui avait à peine 3 ans, provoquant l’explosion qui a projeté les 1200 tonnes de la dalle de béton. En retombant, elle a fracturé le cœur du réacteur.

Une belle incandescence bleue

J+1, les décisions se firent attendre. Surtout celle de l’évacuation. Pire, on dédramatisait l’incident que chacun pouvait voir depuis sa fenêtre et qu’on se pressait de voir depuis un pont routier : une belle incandescence bleue dans la nuit.

Au petit matin, un magnifique soleil donnait envie de prendre l’air. Le même jour, le "marathon de la paix" est maintenu, 900 élèves âgés de 10 à 17 ans courent autour de la centrale devant des soldats protégés par des masques iodés en train d’effectuer des prélèvements. En vérité, les responsables et scientifiques sont dépassés par l’événement et ne savent comment réagir.

Mikhaïl Gorbatchev lui même n’est informé officiellement que le 27 avril et sera obligé de faire appel au KGB pour glaner des informations fiables. Quant à la communauté internationale, elle est alertée par la Suède, la première à enregistrer une activité radioactive anormale.

Ce n’est qu’au bout de 30 heures que Prypiat est évacuée avec interdiction de prendre des biens et surtout pas d’animaux. Toujours dans l’incertitude car l’on promet un retour sous 3 jours, le temps de désinfecter la ville. Mais les 50 000 personnes enrôlées dans un convoi de 20 km d’autobus ne reviendront jamais ! A Kiev, le fameux 1er mai bat son plein dans les rues alors qu’il aurait fallu rester enfermé chez soi. Par ailleurs, la contamination à l'Iode-131 aurait été amoindrie si toute la population avait bénéficié en temps voulu d’une distribution de tablettes d’iode stable (en revanche inefficace contre le Césium 137).

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Photo extraite de la série
Tchernobyl

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Photo extraite de la série
Tchernobyl

Les évacuations touchent au total environ 250 000 personnes de Biélorussie, de Russie et d’Ukraine aujourd’hui. Slavoutytch, une ville comptant plus de 30 000 habitants à la fin de l'année 1987 est créée ex nihilo 50 km plus loin. Ils sont nombreux à vouloir revenir sur les lieux du drame, sur leur passé. Une fois l’an, pour la Toussaint, l’Etat y organise gratuitement une journée pour les anciens habitants. Ils pleurent les vies et les biens perdus en allumant des bougies.

7 pompiers, 3 plongeurs et… 600 000 liquidateurs

Personne n’a voulu déclarer ce chiffre. Personne ne peut le croire, aujourd’hui encore : 600 000 personnes, civiles et militaires, sont intervenues pour éteindre le feu nucléaire. Surnommés les Liquidateurs, peu ont songé à refuser de se mettre en danger tant il était normal et évident de servir le pays.

De plus, un salaire triplé, un diplôme d’honneur, des promesses, cette impression de devenir un héros. Héros malgré eux car ils n’ont que trop tard compris le risque encouru. Les sept premiers pompiers morts en quelques jours, envoyés en bras de chemise éteindre une substance nucléaire qui ne réagit pas à l’eau, étaient tous des jeunes mariés : Ignatenko, Khodemtchouk, Vachtchouk, Kibenok, Titenok, Pravik et Tichtchoura.

"Vous ne devez pas oublier que ce n’est plus votre mari l’homme aimé qui se trouve devant vous, mais un objet radioactif avec un fort coefficient de contamination". Voilà ce que la femme de l’un d’eux rapportera plus tard dans le livre La supplication de la journaliste biélorusse Svetlana Alexievitch qui reçu le prix Nobel de littérature en 2015.

Braves soldats de plomb, plus de 1000 pilotes d’hélicoptère absorbant comme des boites noires l’information maléfique de 150 mSv en 10 secondes, ont balancé 5000 tonnes de sable, d’argile, de bore et de plomb pour étouffer l’incendie afin d’en limiter les rejets radioactifs.

Ensuite, on a ramassé les morceaux de graphites projetés sur le toit et les environs. Les robots téléguidés tombant aussitôt en panne à cause de la radioactivité, ce sont des hommes (surnommés les chats des toits puis les bio-robots) se relayant toutes les 30 secondes qui ont évacué les gravats mortels avec des pelles de fortune.

Un film au Musée National de Tchernobyl de Kiev les montre fiers et souriants devant la caméra, jouant avec leur dérisoire tenue de plomb de 25 kg. Ils ne savaient pas le risque qu’ils encouraient. On estime qu'il y avait sur le toit de 10 000 à 12 000 röntgens par heure ; sachant que la dose mortelle est d'à peu près 400 röntgens en une année. Mais grâce à eux et aux mineurs de Toula creusant un tunnel titanesque sous la centrale, les travaux d'isolement du réacteur ont pu commencer et éviter qu’une deuxième explosion n’anéantisse toute l’Europe.

Ce pire a pu être évité également grâce à la prouesse de la réalisation d’un sarcophage ingénieux assemblé par hélicoptère. Les liquidateurs ont ensuite nettoyé les 30 km alentours : ils ont d’abord exterminé systématiquement tous les animaux, ont détruit et enterré les sites les plus touchés afin de lutter contre leur contamination. Ils ont enseveli 50 hectares de forêt roussie, ont retourné la terre, ont abondamment arrosé les demeures les moins touchées.

Enfin, les déchets, les outils, les vêtements et les engins utilisés ont été enterrés. Pas dans une fortification d’une complexité inouïe, mais dans de simples fosses entre des bâches plastiques. Et l’horreur et l’ignorance sont sans fin : on a découvert récemment qu’un immense sépulcre près du réacteur a disparu. Des tonnes de métaux, d’outils et de véhicules ont été vendues en pièces détachées dans les kolkhozes et sur les marchés.

La discipline du silence

Les liquidateurs avaient comme consigne absolue de ne rien divulguer, de ne pas communiquer avec la population ; en bref de nier toute contamination. Il fallait cacher la gravité de l’accident. De fait, le danger était invisible et inodore.

On avait préparé les Soviétiques à une guerre nucléaire ennemie mais pas à une défaillance de leur propre industrie dont ils étaient si fiers. Finalement le conflit a bien eu lieu, mais chez eux, du fait d’une politique de mensonges. On se taisait, c’était la consigne du parti communiste.
Et l’impensable s’est produit : les gens se sont remis à vivre comme avant, à manger leur potager, à boire le lait de leurs vaches. Le goût était normal après tout. Les plus avertis ont compris qu’il fallait se méfier de la nature mais que les bâtiments étaient sains. Ce qui est encore vrai aujourd’hui : le compteur Geiger était normal dans les maisons abandonnées, pas dehors. Une étrange génération d’enfants a vu le jour, grandissant dans les maisons, dans la peur des forêts et des lacs. Ils étaient pâles, inattentifs, fatigués à l’école.

4 000 cancers de la thyroïde au lieu des 50 statistiquement attendus ont été constatés chez les jeunes enfants de la région. Le Centre international de recherche sur le cancer a évalué à 16 000 le nombre de décès par cancer attribuables à l'accident de Tchernobyl. Plus de 200 000 avortements volontaires ont été enregistrés.
Mais encore, en 1993, l’espérance de vie des hommes est tombée à 59 ans, soit six ans de moins qu’en 1987.

Pendant 15 ans, seuls les 56 premiers décès seront reconnus par les autorités. Difficile de chiffrer le bilan humain. Entre 4000 et 93 000. Il y aurait eu 35 000 victimes parmi les liquidateurs. Et les autres ? On avance des nombres inimaginables... Greenpeace évoque 200 000 décès en Russie, Biélorussie et Ukraine. Et qu’à l’avenir, 250 000 cancers (mortels pour moitié) découleront de la catastrophe.

Encore une fois, ce ne sont pas des chiffres dont il faut se souvenir mais bien de tout un peuple courageux qui a sauvé la vie d’autres personnes. Pour qu’ils ne restent pas des âmes mortes au pays des Soviets.

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