Svetlana Alexievitch: "l’Europe passe un examen d’humanité"

L’écrivaine biélorusse, Svetlana Alexievitch, vient de recevoir le prix Nobel de littérature. Si elle n’est pas très connue en Russie, ses œuvres, en revanche, sont traduites dans 20 langues et publiées régulièrement en Europe.

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Svetlana Alexievitch, lauréate du Prix Nobel de Littérature 2015. Image de Wikimedia Commons.

Svetlana Alexievitch s'est confiée à la journaliste Katerina Gordeeva, du site Médusa, une semaine avant d’être honorée du prix Nobel de littérature.

Comment vous identifiez-vous: comme une écrivaine soviétique, biélorusse, russe ou européenne ?

Je suis née en Ukraine, dans une famille biélorusse-ukrainienne qui a déménagé en Biélorussie après ma naissance. Dans ma biographie et mes livres, il y a plus d’Européens. Telles ont été les circonstances. J’ai passé plus de 12 ans hors de mon pays natal. J’ai habité en Italie, en Allemagne, en France, en Suède et il y a 2 ans, je suis revenue à Minsk.

La Supplication (tiré à plus de 4 millions d’exemplaires en Occident) est-il toujours votre livre le plus demandé ?

Pour le moment, c’est La fin de l’homme rouge (une oeuvre consacrée aux années 1990) qui suscite aujourd’hui le plus d’intérêt.

Il me semble que seuls les post-soviétiques s’intéressent à cette époque.

Pas du tout, c’est une tendance mondiale : on se rappelle des années 1990, on veut les comprendre, comme si on les revivait de nouveau, à l’intérieur de soi. Je dois vous dire que l’Europe était toute autre pendant cette décennie. J’y habitais à l’époque. Je me rappelle qu’une fois, avec l’une de mes amies, nous nous sommes perdues dans une province allemande et nous ne pouvions pas retrouver notre chemin. Nous avons alors demandé la route à un couple allemand. Oh mon dieu ! Quand ils ont appris que nous étions russes, ils nous serraient dans leurs bras, nous embrassaient, nous tapaient sur l'épaule. Ils étaient si heureux de nous rencontrer. Vous savez, après cela, j’ai passé beaucoup de temps en Allemagne. Qu’un Allemand se jette sur un inconnu en pleine rue pour l’embrasser… c’est juste incroyable ! A l’époque, tout le monde était saisi par une sorte de folie.

Et maintenant, en est-il autrement ?

Il en est tout autrement. L’Europe a changé. Elle a changé de centre d’intérêt.

Qu’est-ce qui agite l’Europe contemporaine ?

L’Europe contemporaine passe un examen d’humanité. Et il me semble qu’elle le passe sans faute. Je viens de visiter la ville ancienne de Mantoue, en Italie. Ses intellectuels m’ont invitée à "La Marche des nu-pieds" : les gens se déchaussent et marche pieds-nus à travers la ville en signe de solidarité avec les réfugiés. La première marche fût organisée à Venise et le phénomène s’est répandu dans d’autres villes. Si vous voyiez les visages de ces gens. Et c’est en Italie, où le nationalisme est, disons, très fort. Bref, l’Europe se tire avec honneur de cette épreuve qui lui tombe dessus.

N’a t-elle pas peur des conséquences ?

Mais en 1917 l’Europe a accueilli 3 millions de Russes. Elle les a assimilés, absorbés. Et elle n’a pas disparu ! Et elle continue, même dans des moments historiques difficiles, d’accueillir régulièrement des milliers de réfugiés. Si je ne me trompe pas, le dernier afflux important de réfugiés fuyait Khomeiny (le guide spirituel de la révolution islamique de 1979 en Iran). Et ils ont été accueillis.

Cet hiver, Paris a été au centre d’actualités plutôt effrayantes

C’est vrai. Mais l’Europe a pu surmonter cela. Et elle continue à vivre. En Europe, Marine Le Pen semble être la seule à parler de peur, et de la fin proche des valeurs européennes à cause de ceux qui y cherchent un refuge.

Lors de mon récent voyage en Italie, j’ai logé chez une copine. Un matin, je me suis réveillée car, derrière ma fenêtre, quelqu’un chantait très joliment et très fort, comme cela arrive souvent en Italie. Le chanteur sous mes fenêtres était le concierge. Je suis sortie de la maison et on a commencé à parler. Entre autres, il m’a dit qu’il voulait accueillir une famille de réfugiés. "J’ai une maisonnette. Pourquoi ne pas la proposer à ceux qui en ont besoin ?" C’est une attitude très européenne. Et il est extrêmement important que ces points de vue et ces intentions se transmettent depuis la couche cultivée de la population. Et la société entière ainsi les accepte.

Vous pensez donc que c’est la minorité éduquée, cette élite qui fait débat chez nous, qui impose son avis en Europe ? Vous le croyez vraiment? L’avez-vous vu de vos propres yeux ?

Oui. Il y a longtemps que tout le monde a compris que la voie matérialiste du développement humain était une impasse. L’Europe éclairée croit que l’homme humaniste sauvera le monde. Et si nous ne croyons pas en cet homme, nous périrons.

La responsabilité de ce futur et les réflexions sur cet avenir sont confiées aux personnalités du monde de la culture. Et actuellement, tout le monde l’affirme, en permanence, partout, lors des réunions, des débats et même à la télévision.
En France, par exemple, quand on allume la télé, on tombe presque toujours sur une émission de débat. Et elles n’ont rien à voir avec les nôtres, où l’on parle pendant dix minutes et puis il y a deux heures de musique et de divertissement. Non. Un intervenant parle pendant une demi-heure, puis un autre... On discute de tout, on explique tout indéfiniment pour que tout le monde comprenne.
Et je l’ai non seulement vu de mes propres yeux, mais j’y ai participé ! Il n’y a pas longtemps, par exemple, j’ai parlé en public auprès du ministre allemand de la Culture. Nous avons parlé de la haine qui s’accumule dans le monde. Et il s’est mis debout ! Et il a raconté son enfance d’une façon très émouvante, de ce qui lui avait manqué, comment il avait été privé de droits civiques, de la façon dont il est venu à bout de ses émotions et comment il travaille sur lui-même aujourd’hui.
Et j’ai été frappée : ce n’était pas une machine bureaucratique sans visage qui avait pris la parole. C’était un homme qui parlait.

Les conversations sur la haine et sur la façon dont on peut adoucir les mœurs sont aussi des thèmes internationaux. Pourtant, les Russes et les Biélorusses ont tous l’impression que ce problème n’existe que chez eux. Non ?

Mais ces conversations se situent à des niveaux différents. Ce que nous avons dans nos pays pour le moment, c’est l’escalade de la haine pour autrui – c’est de la sauvagerie tout simplement. Cela contredit tout ce qui arrive dans le monde. C'est une sorte de folie qui inonde la nation. Bien sûr, cela n’est pas seulement arrivé seulement en Russie. Les Allemands, les Japonais ont connu cela aussi.

A chaque fois, c’est un chemin extrêmement difficile. En Allemagne, si vous vous en rappelez, les Allemands n’ont parlé de rien pendant les vingt premières années qui ont suivi la guerre, jusqu’à ce que le président Weizsäcker, soutenu par les intellectuels, parle de la nécessité de la pénitence nationale. Les Allemands ont eu besoin de vingt années pour commencer à y travailler. Et ils y travaillent toujours ! Il y a quelque temps, j’ai parlé avec une Allemande et je lui ai demandé :" Mais combien de temps peut-on encore parler de tout ça du matin au soir ? Enfin c’est irréversible, et point !" Et elle m’a dit : "Non, notre gouvernement connaît notre peuple", c’est-à-dire, il connaît la nature humaine. Et ils répètent sans fin cette leçon apprise.
Le monde aussi a aidé l’Allemagne, l’Amérique, et le Japon à venir à bout de cette maladie de la haine, de ce mal empoisonné. Je pense que pour les Japonais cela a été le plus compliqué. Quel choc cette nation a-t-elle éprouvé après la bombe ! Mais des idées sont apparues, émanant encore une fois des intellectuels, et elles ont aidé le Japon à s’en remettre.
(…)

Aussi, je pense qu'il est temps de parler de la responsabilité des idées. Et, si vous me le demandez, je dirai que c’est un bon moment pour l'élite intellectuelle. Ces idées sont demandées. Et, bien évidemment, les idées produites par les intellectuels ne sont pas si dangereuses.

Je ne vous dévoilerai pas un secret en disant qu’en Russie, à l’inverse, on prend les décisions en fonction de l’opinion de la majorité et qu’il est indécent d’écouter la minorité ou de s’apercevoir de sa présence tout simplement.

Mes sentiments envers la Russie sont extrêmement lourds pour le moment. Je ne sens pas qu’en Russie, les intellectuels aient, sur les questions principales, une opinion commune, ou un point de vue uni. Il n’y a pas d’intellectuels. Tous sont divisés et isolés.

De quels intellectuels, Svetlana Alexievitch, êtes-vous isolée concrètement ?

Eh bien par exemple, il y a moi. Il y a aussi Zakhar Prilepine qui est écrivain. Il prétend au rôle de l’élite et sur Facebook, il a beaucoup d’admirateurs qui suivent chacun de ses gestes, chacune de ses idées. Il exerce une vraie influence.

Est-ce le nombre d’admirateurs sur Facebook qui fait qu’une personne est un intellectuel ?

Prenez un autre exemple : Alexandre Douguine et moi-même. Nous sommes isolés aussi. Mais, même sans passer complètement dans le côté opposé, il n’y a pratiquement pas d’intellectuels libéraux unis. Beaucoup de mes amis libéraux... Savez-vous ce qu’il leur est arrivé ? Ils sont tous devenus partisans de l’idée nationale, comme un seul homme !

Pourquoi ?

On peut parler sans aucun doute d’un complexe de Weimar ! Il ne faut pas humilier la Russie longtemps, c’est dangereux. Les années d’humiliation qu’elle a endurées ne pouvaient pas ne pas laisser de traces. Le ressort devait se desserrer et il s’est desserré de cette façon-là. Ceci est bien évidement lié au caractère russe, et absolument personne ne l’a compris.
Dans La fin de l’homme rouge, il y a un récit sur l’amour : une femme quitte ses enfants et tout ce qu’elle possède et part vivre chez un ancien prisonnier qu’elle ne connaît pas et pour lequel elle sacrifie tout. Cette histoire m’a profondément frappée... Comment imaginions-nous la division de notre pays ? Les communistes, les capitalistes, les socialistes.

Mais dans le quotidien profond des gens, c’était tout autre chose. Il y a toujours des femmes qui continuent à écrire des lettres aux geôliers comme autrefois, vous comprenez ? Ils font n’importe quoi avec ces femmes. Et les femmes attendent, attendent, attendent un je-ne-sais-quoi. Dans la vie de tous les jours, il n’est ni question de liberté, ni d’une certaine démocratie. Ces villages russes n’ont pas été atteints par l’écho des grands changements. Tout est toujours pareil. Et ça ne changera pas de sitôt. Car la couche cultivée de la société qui aurait pu s’occuper sérieusement de l'instruction a été exterminée en 1917. Puis il y a eu les répressions et la guerre. Et voilà, il n’y a plus personne. Plus du tout. Et même la foi a disparu.

Cela fait-il longtemps que l’avez compris ?

La première fois, c’est lorsque j’écrivais La guerre n’a pas un visage de femme. Je regardais les femmes avec lesquelles je parlais et je comprenais : il n’y aura plus jamais de femmes comme elles, qui croyaient en leur pays, en son avenir, en ce "nous avons remporté la victoire".

Mais selon moi, ce livre montre que l’homme ordinaire, sa vie et sa mort sont plus importants que ce "nous avons remporté la victoire"

Bien sûr que non. Ce livre a été créé à partir de mots à propos desquels mes interlocutrices m’ont dit : "Svetlana, il ne faut pas publier ça". J’ai eu des conflits avec elles quand je leur donnais à lire les témoignages que j’avais choisis. Puis j’ai cessé de le faire, je me suis imaginée ce que serait L'Archipel du Goulag si les personnages avaient pu le réécrire. En les lisant, beaucoup de mes héroïnes ont été choquées par leurs mots. Car, bien sûr, c’était le "nous avons vaincu" qui était derrière toutes ces histoires qu’elles m’avaient racontées. Le prix de la victoire n’est pas important. Et ce n’est pas important qu’aucune de ces souffrances n’aient été converties en liberté. Vous comprenez ? La vie n’a aucune valeur. Dans notre pays, le XXe siècle a réduit à néant le prix de la vie humaine.

Mais la demande des changements existait quand même. Où est-elle partie ? Pourquoi, si en pensée, nous collons les années 1984 à 2014, c’est comme si il n’y avait pas eu de changements dramatiques ? Ce sont toujours les mêmes marches en rangs, les mêmes votes unanimes, les mêmes mépris, pogroms et parades collectifs.

Moi aussi, je le pense. Pas de leçon, pas de récompense pour ces épreuves si dures des années 1990. RIEN ! C’est une question très compliquée. D’une part, cela s’explique par des éléments mentaux : une mentalité historique d'esclave par exemple. D’autre part, c’est l’inertie de la vie. L’inertie d’un monde confortable, dans lequel on s’est enseveli entièrement. On ne veut aucune épreuve, on ne veut rien voir ni se mêler de rien. Je pense à ce qui se passe chaque jour dans les rues et dans les prisons. C’est à vous déchirer le cœur, ça donne envie de hurler – et il faudrait hurler. Mais nous avons un travail, des proches, des choses que nous aimons. Et l’être remplit son espace de ces choses. Et il se tait.

Jadis, je disais à mon père : "Comment as-tu pu ? Comment pouvais-tu te taire ?" Il faisait ses études à la faculté de journalisme de Minsk. Et à cette époque, quand il revenait des vacances, il ne restait que deux ou trois professeurs connus, les autres avaient disparu dans les camps, les meilleurs étudiants aussi. Je disais à mon père : "Mais pourquoi vous taisiez-vous ?" Et une fois, j’ai vu des larmes dans ses yeux. Maintenant je ne lui poserai plus cette question idiote. Parce que nous nous taisons aussi. Pourquoi ? Parce que. C’est toujours la même chose : le conformisme intérieur, l’empressement à se mettre dans le rang. Tous ceux qui se taisent ont des raisons de se cacher. Et pendant ce temps, les jeunes gens de la place Bolotnaya prennent des peines de prison ferme. Nemtsov a été assassiné. Combien de gens sont sortis dans la rue ?

Quelques dizaines de milliers

C’est trop peu. C’est rien en comparaison de ce qui se passe. Pourtant des gens sont sortis, d’autres ont mis des likes sur Facebook sur les photos de ceux qui avaient participé. Et tous se respectent assez pour être tranquilles.

Dans La fin de l’homme rouge, il y a l’histoire d’un garçon amoureux de sa tante Olya. Puis il apprend qu’elle a trahi son frère et qu’il a succombé quelque part dans un camp stalinien. Cela le tourmentait. Et quand il a appris que sa tante Olya se mourrait, il est allé la voir et lui a dit : "Tante Olya, tu te rappelle l’année 1937 ?" Elle lui a dit : "Oui, en 1937, j’étais heureuse, on m’aimait et moi, j’aimais aussi". Et il ose demander : "Et l’oncle Sasha ?" Et elle lui répond : "Va-t’en, toi, en 1937, trouver quelqu’un d’honnête…" Le mal humain, la bassesse humaine, ce n’est pas Staline et Beria, c’est la jolie tata Olya.

La quotidienneté du mal ?

Bien sûr. Combien de ces bassesses mesquines voyons-nous en ce moment-même et pour lesquelles nous nous taisons ? Les gens normaux cherchent déjà à sauver leurs enfants et fuient en pensant que, dans un autre milieu, ils pourront les protéger. Mais les personnes qui ne tolèrent pas le mal sont rares.
Et le peuple – ce peuple que nous aimons évoquer, et à qui nous faisons si souvent appel – il se tait. Il est probablement bien à l'aise. Et nous n’y comprenons rien.
J’appartiens à la génération qui a vécu la Perestroïka comme une histoire personnelle, qui l’a soutenue, qui y croyait. Et pour nous, la question la plus douloureuse est : pourquoi tout ce qui est arrivé est vain ? Pourquoi est-ce que le peuple se tait ? Il est sorti, il a fait tomber la statue de Dzerjinski et il est parti. C’est tout.

Et ce n’est pas sa faute ?

Bien sûr que non. Je suis de plus en plus prête à parler de notre faute, de la faute des intellectuels, coupables de l’échec des années 1990. Mais cette conversation sera très, très douloureuse. Et très longue. Et avec des conséquences imprévues.
Vous savez, jadis, une grande poétesse arménienne, Silva Kapoutikyan, qui est presque une divinité dans le Haut-Karabakh, est montée sur une scène et a dit : "Nous, les intellectuels, sommes coupables de ce chaos, de cette tragédie qui arrive." C’était tout. Alors qu’elle retournait à sa place, on lui a craché dessus. Sur une femme. Une poétesse. Voilà. Bref, un travail incroyablement difficile nous attend : il nous faut comprendre les années 1990, assumer les torts de ce qui est arrivé. Et ce n’est pas seulement lié à cette époque-là. Chez nous, les dernières cent années de notre histoire ne sont ni étudiées ni comprises. Les années 1990 sont simplement plus proches historiquement. Et il y a encore des choses à en dire, il reste des témoins.

(…)

L’intégralité sur le site de Meduza.io

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