Sergueï Sobianine : de Tioumen à Moscou

À l’occasion de sa réélection à la mairie de Moscou dimanche dernier, retour sur la carrière de Sergueï Sobianine, de l’administration régionale du nord de l’Oural à la mairie de Moscou.

Sergueï Sobianine est passé de l’ombre à la lumière en 2010. Avant sa nomination à la mairie de Moscou en remplacement de l’historique Youri Loujkov, bien peu connaissaient ce fidèle de Vladimir Poutine et Dimitri Medvedev, passé d’une carrière brillante dans l’administration régionale du district des Khanty-Mansis à un rôle d’homme de l’ombre de l’administration présidentielle.

Depuis, le maire de Moscou s’est forgé la réputation d’un rénovateur n’hésitant pas à lancer de grands chantiers pour concrétiser sa vision urbanistique moderne et faire de Moscou l’égale des grandes métropoles européennes… au risque d’apparaître comme brutal.

Une carrière construite loin de Moscou

Sergueï Sobianine est un représentant de l’une des dernières générations de fonctionnaires soviétiques. Il nait en 1958 dans le village de Nyaksimvol, dans le district des Khanty-Mansis au nord de l’Oural, dans la région de Tioumen. Il achève en 1980 des études d’ingénieur en mécanique. Parallèlement, il devient membre du Parti Communiste, et en 1989, achève de secondes études, de droit cette fois-ci. Jusqu’en 1990, il évolue dans la bureaucratie du PCUS.

Après la chute de l’URSS, Sergueï Sobianine entame sa nouvelle carrière, celle d’un fonctionnaire de la toute jeune Fédération de Russie, passant par l’inspection fiscale, l’administration du village de Kolaguim, puis est remarqué par le gouverneur du district des Khanty-Mansis, qui en fait son premier adjoint en charge des questions économiques.

Il est élu à l’assemblée régionale en 1994 et dès 1995, fait son entrée au Conseil de la Fédération, la chambre haute du Parlement russe. Il y demeure jusqu’en 1999, lorsqu’il rejoint le parti politique "Toute la Russie", qui sera rapidement absorbé par la coalition présidentielle "Russie Unie".

En 2000, M. Sobianine est nommé par le nouveau président russe Vladimir Poutine au poste de premier adjoint du représentant présidentiel (l’équivalent d’un préfet) dans le district de l’Oural.

Dès 2001, il est élu gouverneur de la région de Tioumen, en partie grâce au soutien des grandes entreprises de l’industrie pétrochimique locale, dont il a su se faire des alliés lors de son service dans le district des Khantys-Mansis. Il s’y fait remarquer à la fois par la rénovation rapide des infrastructures et par sa tendance à la centralisation du pouvoir.

Service dans l’ombre

En 2005, il devient directeur de l’administration présidentielle pour remplacer Dimitri Medvedev, tout juste nommé Premier Ministre. Lorsque, en 2007, celui-ci se porte candidat à l’élection présidentielle avec le soutien de Vladimir Poutine, Sergueï Sobianine devient son directeur de campagne. Après la victoire de Medvedev, alors que Vladimir Poutine devient, lui, premier ministre, Sergueï Sobianine est nommé vice-premier ministre. Il reste alors pratiquement inconnu du grand public.
Pourtant, c’est à ce poste qu’il se charge d’une réforme de taille : la numérisation de l’administration russe et l’accessibilité des services d’État sur internet. En 2010, il passe brusquement de l’ombre à la lumière.

Nomination à la mairie de Moscou

Le 28 septembre 2010, l’historique Youri Loujkov, maire de Moscou depuis 1992, est révoqué par Dimitri Medvedev, sur une formule lapidaire : "perte de la confiance du président". Les multiples accusations de corruption entourant l’édile ont fini par avoir raison de lui.

Dimitri Medvedev propose Sergueï Sobianine pour le remplacer. Ce dernier est élu par le parlement de Moscou par 32 voix contre deux.

"Despote éclairé"

À son nouveau poste, Sergueï Sobianine fait à nouveau montre des tendances centralisatrices voire autoritaires, et de la vision urbanistique, qu’il avait montré dix ans plus tôt à Tioumen. Ses partisans louent le verdissement massif du centre-ville, la rénovation des parcs historiques de Moscou par son adjoint Sergueï Kapkov, le développement rapide des transports en commun pour lutter contre les encombrements, l’élargissement des trottoirs et la piétonisation de certaines rues historiques du centre-ville de Moscou dans le cadre du très ambitieux programme "Ma rue".

Moscou se convertit aussi à la démocratie directe électronique avec la mise en ligne du site internet « Citoyen actif », bientôt doublé d’une application mobile. Le contraste avec le tout-automobile et les gigantesques centres commerciaux construits en dépit du bon sens par l’ancien maire est frappant.

"C’est beaucoup mieux avec Sobianine qu’avec Loujkov" confirme Andreï, moscovite depuis dix ans. "Mais l’absence de démocratie n’est toujours pas acceptable".

Le nouveau maire de Moscou est en effet critiqué pour sa gouvernance autoritaire. En décembre 2015, au cours de ce que la presse russe surnommera par la suite "La nuit des longues pelleteuses", une centaine de magasins illégaux implantés depuis des dizaines d’années près des stations de métro moscovites sont détruits en une seule nuit, certains alors même que des tribunaux avaient affirmé leur légalité.

Dans d’autres, les vendeurs sont obligés de s’enfuir précipitamment en emportant ce qu’ils peuvent sauver de marchandise. Si les moscovites s’accordent généralement pour approuver le résultat, la manière laisse des traces.

Les témoignages d’entrepreneurs expropriés sans préavis ni indemnité choquent. En février 2017, l’annonce d’un plan massif de destruction des "khrouchtchevka", ces immeubles de cinq étages construits dans les années 1960 par Nikita Khrouchtchev pour loger des millions de russes, provoque le même choc.

Des manifestations massives mobilisent les moscovites contre un projet perçu comme autoritaire et injuste, qui jettera les classes populaires hors du centre-ville. Là encore, si peu de spécialistes contestent la nécessité de remplacer ces immeubles vétustes et peu confortables, la communication brutale et l’inflexibilité du maire marquent les esprits.

Le journaliste et historien russe Grirogi Revzine définissait ainsi la politique de Sergueï Sobianine : "à défaut de vous permettre de devenir des citoyens à l’européenne, on fera de vous des citadins à l’européenne".

En d’autres termes, Sobianine incarne le contrat social tacite des années 2000 en Russie : le gouvernement assure un niveau de vie correct et la stabilité politique à la population, celle-ci, en échange, le laisse mener la vie politique sans contestations.

On prête d’ailleurs à Sergueï Sobianine des ambitions nationales : pour les kremlinologues, le maire de Moscou fait partie des candidats naturels à la succession de Vladimir Poutine.

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