Saint-Pétersbourg : Matisse célébré à l'Ermitage

Pour le 150ème anniversaire d’Henri Matisse, le musée de l’Ermitage célèbre l'artiste au travers de son livre "Jazz" qui montre que Matisse n’était pas uniquement un artiste mais également un auteur de textes.

Henri Matisse est né le dernier jour de 1869. Le musée de l’Ermitage a décidé de célébrer le 150ème anniversaire de l’une des principales figures de l’art du XXème siècle, d’une façon modeste, au travers de son livre "Jazz" qui montre que Matisse n’était pas uniquement un artiste mais également un auteur de textes.
Un exemplaire unique de ce livre avait été donné par Matisse à son assistante russe Lydia Délectorskaya.

La critique d’art russe Kira Dolinina nous le présente.

Avant l’ère du conceptualisme, les artistes ne s’embarrassaient pas de parler et encore moins d’écrire. Sauf peut-être pour les manifestes, l’édification d’une théorie ou des mémoires.
Matisse lui-même s'est exprimé de façon catégorique sur ce sujet : "Qui veut se donner à la peinture doit commencer par se faire couper la langue".

Toute sa peinture ne fait que confirmer cette thèse : il est difficile de trouver un art moins narratif que celui de Matisse. Ici il n'y a pas de mots, tout est couleur, ligne, pureté sans langue. Cependant, après avoir eu l’idée du livre, sous l’influence persistante et créatrice de l’éditeur Tériade en 1941, il a violé son interdiction.

Pour Kira Dolinina, ce livre est devenu à la fois un manifeste d’une nouvelle période de son travail, un journal et une collection d'aphorismes. Dans le même temps, Matisse lui-même semble avoir attribué au texte un rôle exclusivement décoratif : "ces pages ne servent que d'accompagnement à mes couleurs comme des asters aident dans la composition d'un bouquet de fleurs d'une plus grande importance."

La mémoire, les ciseaux, le papier

Le livre "Jazz" de Matisse comprend 20 compositions colorées, entrecoupées de pages avec du texte écrit à la main avec une grande écriture. Le rythme clair des constructions qui se succèdent ressemble à une composition musicale : deux pages en noir et blanc avant les compositions de pleine page, quatre avant les doubles pages.

A l’origine, le nom du livre aurait dû être "Cirque", mais le changement de nom a clairement élargi le champ. Les sujets de la plupart des compositions ne sont pas clairs à première vue, elles nous sont connues grâce à l'enregistrement de Lydia Délectorskaya. Il y a des clowns, un lanceur de couteaux, un cow-boy, des acrobates, le cauchemar d'un éléphant blanc, une nageuse dans l’aquarium, le célèbre dresseur Monsieur Loyal, le loup du petit Chaperon Rouge, Icare et même les Funérailles de Pierrot.

À de rares exceptions près, comme le loup, qui, avec "ses yeux sanguinaires et sa gueule prête à mordre", au début des années 1940, se lisait comme une référence à Hitler, ils deviennent de plus en plus abstraits sans temps ni lieu dans son travail.

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Alexandre Koriakov
Kommersant

Les textes ne parlent ni de cirque ni de jazz, ils se déroulent comme un discours sur le sujet l’essence de l’art. Matisse explique l'intrigue : "ces images aux timbres vifs et violents sont venues de cristallisations de souvenirs de cirque, de contes populaires ou de voyage. J'ai écrit des pages manuscrites pour atténuer l'impact simultané de mes improvisations colorées et rythmées".

Matisse parle de l'outil de l'artiste : "la main n'est que le prolongement de la sensibilité et de l’intelligence. Plus elle est souple, plus elle est obéissante. Il ne faut pas que la servante devienne maîtresse".

Matisse admet son classicisme: "Mes courbes ne sont pas folles". Et surtout, il revendique à sa nouvelle façon d'expression, le découpage, le droit, d'exister :"dessiner avec des ciseaux, découper à vif dans la couleur me rappelle la taille directe des sculpteurs".

Alité par une opération chirurgicale visant à éliminer une tumeur cancéreuse de l'estomac en 1941, l'artiste commence à travailler sur la technique du découpage, transformant cette technique en une période de travail de plus de dix ans..

Le premier ouvrage de découpage fut le livre "Jazz", l'un des derniers, son testament, "La Chapelle du Rosaire" à Vence.
La couleur (une feuille de couleur est prise comme base) et la ligne (elle est dirigée par des ciseaux) ont toujours été la base de son langage pictural, mais le découpage les a transformés en une formule pure.

Pour le musée de l'Ermitage, Matisse n’est certainement pas "un son vide pour le cœur", indique Kira Dolinina. Dans ce musée, pour être honnête, il y a le meilleur Matisse du monde, car celui qui possède la "Danse", la "Musique" et la "Desserte Rouge" détient la clé du mystère de cet artiste.

Célébrer l'anniversaire du génie avec une exposition sur un petit livre, en plus d'une période tardive, est un fait étrange. Mais même si cela a été fait très probablement parce qu’il fallait faire quelque chose, le spectateur est gagnant. Ce Matisse là n’est pas connu en Russie et il est nécessaire de le connaître. Ne serait-ce que parce que nous connaissons précisément le début du long voyage de l'artiste, qui a vu dans l'art la joie de vivre et qui l'a servie toute sa vie. Et avec cet angle de vue, de la "Danse" au "Jazz", il n'y a que quelques étapes, et elles valent la peine d'être franchies.

Traduction de l'article Память, ножницы, бумага publié dans le journal russe Kommersant

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