Russie/Arabie saoudite: "les prix du pétrole plus importants que l’idéologie"

Que signifie la visite à Moscou du roi d’Arabie saoudite ? Un événement finement analysé par le Centre Carnegie de Moscou.

Le roi Salmane et Vladimir Poutine à Moscou le 5 octobre 2017 - Photo: Kremlin.ru

La toute première visite d’un roi d’Arabie saoudite à Moscou confirme une nouvelle fois que la conjoncture actuelle est absolument unique pour le développement des relations entre les deux pays. Cependant, la Russie ne parviendra sans doute pas à supplanter les Etats-Unis comme premier partenaire économique des Saoudiens. Le rapprochement actuel de Moscou et Riad est principalement dicté par des convergences d’intérêts politiques, et pourrait s’interrompre si ces intérêts venaient à diverger à nouveau.

Le 5 octobre marque le début de la toute première visite officielle en Russie d’un roi d’Arabie saoudite. Le président russe ne s’est rendu qu’une seule fois en Arabie saoudite, en 2007 : la réciproque s’est fait attendre dix ans. Les deux parties espèrent que cette visite sera plus qu’un simple échange de politesses et débouchera sur des résultats concrets sur le plan politique et économique. Le prix du pétrole, la lutte contre le terrorisme, les investissements, le commerce bilatéral et la coopération militaire seront à l’ordre du jour de la rencontre.

Une histoire complexe

Les relations entre les deux pays ont toujours été en dents de scie. L’URSS était le premier pays au monde à reconnaître l’indépendance du royaume saoudien, établissant des relations diplomatiques dès 1926. Dix ans plus tard, la représentation soviétique était fermée et les relations rompues. Elles ne furent complètement rétablies qu’en 1990, pendant la première guerre du Golfe entre l’Irak et le Koweït.

Mais même alors, il était prématuré de parler de réelle coopération, en particulier en raison de la guerre de Tchétchénie : Moscou était furieux du soutien des monarchies du Golfe aux extrémistes du Caucase. Et d’une manière générale, durant les années 1990, Moscou n’était pas particulièrement impliquée dans les affaires du Moyen-Orient.

Ce n’est qu’en 2000 que la Russie se mit à construire progressivement ses relations avec les pays de la région. "Après la visite du président Poutine à Riad en 2007, les relations entre les deux pays se développèrent rapidement pendant plusieurs années, mais les évènements du Printemps Arabe mirent un terme à ce développement", explique Oleg Ozerov, ancien ambassadeur russe en Arabie Saoudite et directeur adjoint du Département africain du Ministère russe des Affaires Etrangères.

Le début de la guerre en Syrie en 2011 vit les deux pays se placer dans des camps radicalement opposés. Riad exigeait la démission du président Assad et dépensa des moyens considérables pour financer et armer l’opposition, y compris des groupes que Moscou considérait encore récemment comme terroristes. La Russie, au contraire, soutenait Bachar Al-Assad et insistait sur la participation de l’Iran à la résolution du conflit. Vu de Riad, la position russe sur la Syrie était ouvertement hostile.

Trois causes de rapprochement

La situation commença à évoluer en 2015 en raison de la convergence de trois facteurs différents.

Tout d’abord, le pouvoir changea de mains en Arabie Saoudite. Le roi Salman monta sur le trône à la mort de son frère Abdallah, et le fils du nouveau roi, le prince Mohammed ben Salman, occupa alors un rôle important dans la vie du pays. Il fut nommé second héritier, puis deux ans plus tard, prince héritier.
À l’été 2015, Mohammed ben Salman participa au Forum Economique Mondial de Saint-Pétersbourg, où il rencontra le président Poutine. À en juger par la régularité de leurs contacts depuis cette date, les deux politiciens établirent de bonnes relations personnelles malgré leur différence d’âge.

La seconde cause de ce rapprochement soudain est la brutale chute des cours du pétrole à la fin de l’année 2014 et du début de l’année 2015. La Russie et l’Arabie saoudite, qui représente à elle seule 25% de la production mondiale de pétrole, firent face aux mêmes défis économiques. En 2015, le royaume arabe enregistra son plus grand déficit budgétaire en un quart de siècle : 97 milliards de dollars, 15% du PIB du pays. Le programme Vision-2030 fut lancé à l’initiative du prince Mohammed ben Salman, avec pour objectif de diversifier l’économie pour réduire la dépendance du pays au pétrole.

La Russie poursuit des objectifs similaires ; mais les deux pays s’accordent à dire qu’il leur sera plus aisé de diversifier leur économie si les prix du pétrole étaient stables. Les accords conclus l’année dernière entre Moscou et Riad ont permis d’obtenir un accord de réduction de la production entre les pays de l’OPEP et les producteurs indépendants. Cet accord a ouvert une nouvelle page des relations russo-saoudiennes, les deux pays comprenant qu’un dialogue était possible.

L’accord expire fin mars 2018, et il est temps pour les deux pays de définir leur prochaine étape. Le président lui-même a confirmé que la question de la coordination des actions des deux pays en matière d’extraction de pétrole serait à l’ordre du jour, et n’a pas exclu la possibilité d’une prolongation de l’accord. Tout dépendra de la situation du marché pétrolier au printemps. Pour le moment, tout porte à croire qu’il sera prolongé tant que cela reste dans l’intérêt de Moscou et Riad.

Enfin, la troisième raison du rapprochement russo-saoudien est l’intervention militaire russe en Syrie, quoique Riad ne soit en rien un allié de Moscou dans cette opération. Au contraire, on aurait pu croire que la participation de la Russie aux combats en Syrie aux côtés du président Assad aurait fait empirer ses relations avec l’Arabie saoudite. Mais Moscou a démontré sa capacité et sa volonté à s’impliquer activement dans la situation au Proche-Orient, et les pays de la région comprennent et respectent les démonstrations de force, de même que la volonté de la Russie de rechercher un compromis entre les différentes puissances régionales, en s’appuyant sur sa propre puissance militaire. Riad a accepté le rôle de Moscou comme intermédiaire dans la résolution des conflits proche-orientaux.

La visite du roi se produit à un moment délicat dans la résolution du conflit syrien. Des zones de désescalades, bien qu’imparfaites, ont été mises en place. L’étape suivante est la séparation de zones d’influence entre les différents pays participant au règlement, et la définition de la future structure politique de la Syrie. Le royaume a depuis longtemps cessé d’exiger la démission immédiate d’Assad, pour le plus grand plaisir de Moscou. La Russie, elle, apprécie les efforts des Saoudiens pour unifier l’opposition.

Le problème de l’Iran demeure entier, il est même devenu encore plus pressant. Riad pose une exigence claire : eux ou nous. Moscou louvoie comme elle sait bien le faire. Elle a besoin des deux partenaires et préfère les avoir comme amis que comme ennemis. La Russie ne fera donc pas pression sur Téhéran pour obtenir le retrait de l’Iran de Syrie ; mais elle ne refusera pas non plus directement la demande des Saoudiens et ne critiquera pas ouvertement leurs actions dans la région comme elle se le permettait autrefois, et comme elle le fait aujourd’hui avec les Etats-Unis. La stabilité des relations entre les deux pays est trop importante. Les prix du pétrole sont devenus plus importants que l’idéologie.

Dépasser le milliard

Cependant, un accord pétrolier n’est pas suffisant pour constituer une base solide permettant de développer des relations bilatérales. Une coopération économique plus diversifiée est nécessaire.

Pour les Saoudiens, la visite du roi est un appel à l’action. "Très souvent, lorsque nous discutons avec eux de potentiels accords entre nos deux pays, les Saoudiens répondent qu’ils ne peuvent pas coopérer avec la Russie tant que le roi ne s’y est pas rendu. C’est important pour eux", affirme l’un des diplomates russes en poste en Arabie Saoudite. Maintenant que les derniers obstacles sont levés, plus rien ne doit empêcher la coopération.

La partie économique de la visite a commencé avec la visite du forum des investisseurs, auquel participent plus de deux cent compagnies, y compris la plus grande major pétrolière du monde, Saudi Aramco, ainsi que Gazprom Neft, Sibur, Aeroflot et Fosagro. La visite du roi coïncide avec la Semaine de l’énergie en Russie. Plus de 20 ministres-clés sont en visite à Moscou, plusieurs viennent des pays membres de l’OPEP. Bien entendu, cette partie des discussions russo-saoudiennes se passera dans le cadre de cette Semaine de l’énergie.

Le programme précis des accords devant être signés n’a pas été rendu public avant la visite. On peut cependant citer les plans du Fond Russe des investissements directs (RFPI) et de l’Arabie Saoudite de créer deux fonds communs d’un montant de deux milliards de dollars, dans les domaines de la technologie et de l’énergie. En 2015, le RFPI et le fond souverain saoudien (Public Investment Fund, PIF) avaient déjà signé un accord de création d’un fond commun d’un montant de dix milliards de dollars. Le plan est prévu pour 4 à 5 ans. En outre, selon Alexandre Novak, le ministre russe de l’énergie, la pétrochimie devrait aussi être au cœur de la coopération entre les deux pays.

Mais le risque est grand que ces annonces fracassantes sur le développement des relations russo-saoudiennes ne restent purement théoriques, comme cela fut le cas en 2003 lorsque le futur roi d’Arabie Saoudite, le prince héritier Abdallah in Abdul-Aziz al-Saoud, et en 2007, après la visite de Vladimir Poutine à Riad.

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Vladimir Poutine et Salmane ben Abdelaziz Al Saoud en 2007
Kremlin.ru

Ces visites n’ont pourtant pas été totalement vaines : les échanges économiques entre les deux pays ont commencé à croître régulièrement, passant de 235 millions de dollars en 2005 à un milliard de dollars en 2012, et se sont maintenus à ce niveau pendant deux ans. Sans toutefois être comparables avec les échanges américano-saoudiens qui dépassaient alors les 70 milliards de dollars, et tout en gardant à l’esprit que les relations entre les deux pays se sont construites à partir de zéro dans les années 2000, ce résultat peut être considéré comme un succès.

Cependant, avec la chute des prix du pétrole en 2015-2016, les échanges commerciaux ont été divisés par deux, s’élevant à 430 millions de dollars au premier semestre 2017. Les exportations russes en Arabie Saoudite sont deux fois supérieures aux importations, la Russie vendant principalement des céréales et des produits chimiques et achetant des matériaux plastiques.

Le sort des contrats d’armement

La coopération militaire pourrait être un bon indicateur de la volonté réelle des deux parties de développer le commerce. Au mois de juillet, Sergueï Tchemezov, directeur général de l’entreprise d’Etat Rostech, déclarait dans une interview à l’agence TASS que la Russie et l’Arabie saoudite avaient conclu un accord préalable prévoyant la vente d’armements et de matériels militaires russes pour un montant de 3,5 milliards de dollars.

Ce montant n’est en réalité pas contraignant. Mais les industriels russes de l’armement espèrent que la situation sera clarifiée durant les discussions entre le roi Salman et le président Poutine. Selon M. Tchemezov, des contrats d’un montant de 20 milliards avaient été signés il y a cinq ans, mais rien n’en était sorti.

"Les Saoudiens se sont moqués de nous, ils nous ont expliqué que si nous renoncions à vendre nos missiles sol-air S-300 à l’Iran, ils nous achèteraient des tanks et d’autres équipements". Mais cet engagement ne se concrétisa jamais.

La situation actuelle est encore plus complexe. Avec l’adoption du programme Vision-2030, les Saoudiens misent sur la localisation de la production. La Russie n’a pas coutume de pratiquer des transferts de technologie dans le domaine militaire. Selon Sergueï Tchemezov, le plus simple serait à l’heure actuelle de construire en Arabie saoudite une usine d’armes à feu.

Les Saoudiens ont eux aussi leurs propositions. Durant une conférence de presse donnée à l’agence RIA Novosti, Majid Abdul-Aziz at-Turki, directeur général du Centre d’études arabo-russes, avait suggéré la fondation par Moscou et Riad sur le territoire saoudien d’usines de production de pièces détachées pour l’entretien de l’équipement militaire, de caoutchouc et de batteries au lithium, soulignant que le moment était idéal pour démarrer une coopération. Il y a environ un mois, l’Arabie saoudite a créé une entreprise d’armement dans le but d’attirer dans le pays des technologies militaires étrangères. Des discussions pour créer des joint-ventures sont en cours avec des dizaines de pays, "malheureusement, aucun russe n’y participe".

Une volonté politique est indispensable de la part des deux parties. Sans elle, aucune entreprise russe ne pourra s’associer à des projets militaires.

Bien entendu, la défiance des industriels russes de l’armement envers leurs partenaires saoudiens joue elle aussi un rôle important. Les espoirs déçus ont été nombreux. Il est évident pour tout le monde que Washington reste le premier fournisseur d’armes à l’Arabie Saoudite. Rien que lors de la visite du président américain Donald Trump à Riad, 110 milliards de dollars de contrats d’armement ont été signés. Mais selon M. Ozerov, le royaume coopère également avec la Chine et d’autres pays hors de l’OTAN.

Le diplomate considère que même si la visite du roi saoudien ne donne pas de résultats immédiats dans le secteur de l’armement et dans d’autres secteurs, le plus important est le lancement d’une dynamique, et que les accords finiront par se faire. Un programme à long terme de développement des relations a déjà été établi, et sera discuté lors de la prochaine session de la commission intergouvernementale russo-saoudienne à la fin du mois d’octobre.

Les raisons d’espérer sont là : la conjoncture n’a jamais été aussi favorable pour le développement des relations entre les deux pays. Mais la visite du roi ne doit pas non plus inciter à l’optimisme forcené : la Russie ne parviendra sans doute jamais à faire concurrence aux Etats-Unis pour le rôle de premier partenaire économique de l’Arabie saoudite, elle pourra tout au plus réduire légèrement son retard.

Le rapprochement spectaculaire de Moscou et Riad vient avant tout de la convergence des intérêts politiques des deux pays, et les relations pourraient empirer tout aussi spectaculairement si ces intérêts venaient à nouveau à diverger.

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