Russie : Yamal LNG, un projet pionnier à l’extrémité du monde

En 2017, les premières livraisons de gaz naturel liquéfié partiront de la péninsule de Yamal, située en Russie arctique. Ce projet, aux multiples défis, mené par Novatek, Total et des actionnaires chinois, est totalement pionnier dans cette partie du monde isolée et glacée.

Le projet Yamal LNG en Russie est l'un des projets énergétiques les plus importants du moment. Le défi est grand, puisque jamais une telle usine de liquéfaction de gaz naturel n'a été construite en Arctique, là où la glace règne, et que le gaz liquéfié et chargé dans des bateaux sera délivré par une route maritime nouvelle longeant le Grand Nord russe (Route Maritime du Nord).

Ce méga projet placera la Russie parmi les grands exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL).

Yamal, l’extrémité du monde

Découvert en 1963, ce gisement de gaz est situé dans le district autonome de Yamalo-Nenetsie, soit l'un des endroits les plus reculés de Russie, à environ 2400 km de la capitale. Nous sommes au-delà du cercle arctique, sur un territoire sans route et peuplé de tribus Nenets nomades. Dans la langue autochtone, Yamal veut dire "extrémité du monde".
Les conditions sont en effet extrêmes : la nuit y règne totalement trois mois et le sol en surface y est gelé entre sept et neuf mois par an. En hiver, on distingue difficilement la limite séparant terre et mer.

Dans les profondeurs de cette péninsule, de larges réserves de gaz naturel sont concentrées. Sur le gisement de Yamal, 208 puits seront forés, pour produire 16.5 millions de tonnes de GNL par an. C'est Novatek, deuxième plus gros producteur russe de gaz, qui a décidé d'exploiter ce nouveau gisement, d'en liquéfier le gaz extrait et surtout de l'envoyer par bateau en Asie, à travers les eaux glacées.

Pour mener ce méga projet chiffré à plus de 27 milliards de dollars, une joint-venture inédite s'est montée entre le russe Novatek qui détient 50,1% du projet, le français Total (20%) et les chinois CNPC (20%) et China’s Silk Road Fund (9.9%).
Le défi est aussi là : créer ex-nihilo une entreprise totalement nouvelle Yamal LNG, rassemblant à toutes les strates de l’organisation des hommes de culture différente: russes, chinois, et français principalement.

Comment construire sur le Permafrost ?

Dans cet environnement, ce n'est pas tant le froid, la principale contrainte, mais la glace, maîtresse des lieux une bonne partie de l'année. Le premier challenge est de construire l’usine sur le permafrost, nom donné au sol gelé de ces régions arctiques. Le permafrost, en permanence gelé sur une profondeur d’environ 500m sur Yamal, est recouvert par une fine couche de terre de deux mètres qui dégèle en été. Il faut, de fait, prévoir une construction capable de gérer ce terrain, prenant en compte aussi les contraintes de réchauffement climatique. Les fondations pour Yamal LNG sont donc constituées de plus de 35 000 pieux enfoncés dans le sol et qui soutiennent toute l’usine.

Le défi logistique

Les conditions extrêmes ont un autre impact sur la construction : il est plus facile et moins coûteux de construire l’usine par modules, préfabriqués ailleurs, que de faire l'assemblage sur place. Ce sont plus de 180 modules, de plusieurs milliers de tonnes chacun, qui vont ainsi traverser les mers du monde sur d’énormes barges, depuis l’Asie via le Canal de Suez mais aussi en été par le détroit de Béring jusqu’au site de Yamal.

La logistique qui découle de cette organisation est l’un des principaux défis à gérer par les équipes : il faut acheminer les matériaux, les modules, les hommes, sans transport routier, dans un endroit pris par les glaces.

Un port entier avec 6 quais a été construit sur ce bord de mer arctique et constitue le principal centre logistique du chantier. Grâce aux brise-glaces d'AtomFlot à propulsion nucléaire qui ouvrent la voie, les bateaux viennent y décharger leurs volumineuses livraisons de matériaux nécessaires à la construction. Quand le site sera opérationnel, ce sont des méthaniers (bateaux dédiés au transport de GNL) remplis de 170 000 m³ du gaz qui quitteront le port toutes les 40 heures.

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Novatek

Près d'un vol par jour

Pour pallier l'absence de routes et l’éloignement du site, un aéroport international a aussi été construit. C'est par la voie aérienne que les 15 000 hommes présents sur le site arrivent et repartent. Avant 2015, date de la mise en service de l'aéroport, les relèves se faisaient par hélicoptère depuis Novy Urengoy, une des villes les plus proches mais à 600 km de distance.

Désormais des avions long-courriers, au départ de plusieurs villes de Russie atterrissent quotidiennement dans ce désert arctique, transportant hommes et nourriture. Cet aéroport est le point d'entrée de cette région inaccessible, que la Russie ambitionne de développer.

Les hommes effectuent des rotations sur le chantier toutes les 4 à 6 semaines ; les conditions sont difficiles mais les Russes sont habitués à ce genre de contraintes ; la législation russe du travail est d'ailleurs très précise là-dessus et une série de règles organise le planning d'une journée de travail dans le grand Nord. La plupart des hommes sur place sont gérés par les principaux prestataires du projet, Technip pour l'usine de GNL en association avec des Japonais JGC et Chiyoda et le groupe Vinci qui construit les réservoirs de stockage GNL.

Une nouvelle route maritime pour le gaz

Mais la grande innovation de ce projet réside dans l'expédition du gaz via un nouveau chemin jusqu'alors inexploité, la Route maritime Est du Nord qui longe la côte Nord de la Russie jusqu’au détroit de Béring, et ceci, grâce à un schéma logistique très élaboré.

En été uniquement, le gaz sera acheminé vers l’Asie par cette route totalement nouvelle pour le GNL. Cette voie difficile car prise continuellement par les glaces est stratégique : elle permet aux Russes d’acheminer leur gaz à moindre coût et plus rapidement vers les pays asiatiques. En été, le trajet sera réduit à 18 jours, au lieu de la grande route classique de 28 jours par le canal de Suez.

En hiver, quand la route du Nord est trop prise par la glace, c’est la route du l’Ouest qui sera utilisée, vers l'Europe.
Au final, 80 % environ du gaz est destiné à l'Asie.

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Novatek

Des méthaniers brise-glaces jamais construits à ce jour

Pourquoi désormais cette route maritime est-elle exploitable ? Ce n’est pas le réchauffement climatique qui le permet mais la création de bateaux totalement nouveaux : des méthaniers brise-glaces (Arc7). Les méthaniers aujourd’hui transportent partout le GNL dans le monde mais ceux du projet Yamal sont les premiers bateaux brise-glaces de ce genre à pouvoir naviguer de façon autonome dans les glaces de l’Arctique. Jusqu'à présent, utiliser cette route a toujours nécessité la présence continue d'un brise-glace russe.

Construire de tels bateaux n'a rien d’évident car naviguer dans la glace implique une grande manœuvrabilité. Ces nouveaux bateaux avanceront en marche avant en mer et dans la glace légère mais aussi en marche arrière lorsque la glace est épaisse, jusqu’à 2,1m de glace. Le premier navire sur les 15 prévus a été mis à la mer en ce début d'année.

Ces méthaniers, utilisés l'été vers la route du Nord, se dirigeront l'hiver vers l'Ouest et l'Europe avec comme première et principale destination le port de Zebbruge. C'est là où le gaz sera transbordé sur des bateaux GNL conventionnels, capables de livrer tous les clients finaux.

La rentabilité du projet

Face à de tels investissements et de telles conditions, la question se pose de la rentabilité, d'autant plus que les prix du marché sont à la baisse, fortement impactés par la production du gaz de schiste américain et la chute des prix du pétrole.

A cela, Stéphane le Galles, Surface (usine, réservoirs et centrale électrique) Project Manager du projet nous répond que le gisement a le gros avantage d’être "sous l'usine", donc directement extrait et liquéfié sans système de production offshore ou pipeline. Pour l'autre usine LNG en Russie située sur Sakhaline, le gaz est extrait au nord de l’île, puis transporté dans le sud jusqu’à l'usine de liquéfaction à travers 850 km de pipeline, ce qui augmente sensiblement le coût de production.
Ce sont surtout les frais d'expédition qui impactent le coût du GNL produit sur le site de Yamal , d'où la nécessité d'optimiser la livraison du gaz par la route du Nord.

Selon les actionnaires, la rentabilité du projet Yamal LNG sera maintenue dans ce contexte de baisse des prix du pétrole. Le coût bas de la production et de la transformation des hydrocarbures, couplé avec une augmentation de 10% de la capacité de l'usine permettra de garder la rentabilité à un niveau élevé face à la concurrence sur les marchés internationaux. 


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