Russie: Yakutsk, un dynamisme qui vient de l’est

L’image de la ville la plus froide du monde colle à la peau de Yakoutsk. Mais la ville a bien plus à proposer que des images de rues enneigées et de températures extrêmes.

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L'été les habitants aiment se baigner soit dans la Lena soit dans l’Amga. Photo:V. Magrangeas

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Carte
Localisation de Yakutsk

Yakoutsk, à 4883 km de Moscou très exactement est la capitale de la Yakoutie, région grande comme l’Inde, et couvre 20 % du territoire russe.

Une ville construite sur le permafrost

Cette région est la plus froide de Russie avec 40 % du territoire yakoute qui jouxte le cercle polaire. Yakoutsk est bâtie sur le permafrost, un sol qui est gelé en permanence. Le long de la rivière Vilyuy, la terre est prise dans les glaces sur plus d’un kilomètre de profondeur. C’est aussi dans cette région que les mammouths ont gelé le plus rapidement : on en a même retrouvé avec de la peau sur les os et un brin d’herbe dans la bouche.

L’hiver, entre novembre et fin février, les températures sont extrêmes mais les écoles ne ferment que lorsque le thermomètre atteint les moins 50 degrés. Ce climat rude oblige à fixer les bâtiments sur des piliers de béton qui peuvent aller jusqu’à 12 mètres de profondeur, sans quoi ils bougeraient dès le début du dégel. Toutes les conduites de gaz et d’électricité sont hors sol, donnant un visage particulier à la ville, surtout en été. C’est le seul moyen de pouvoir procéder à des réparations.

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Conduites hors sol
V.Masgrangeas

Puis quand le printemps arrive, il n’est pas rare que le permafrost exerce une pression qui fait ressurgir toutes sortes d’objets, comme des ossements ou des pièces de métal.

Les habitudes locales permettent de faire face à un tel froid. Comme porter trois couches de vêtements superposées et revêtir un manteau et des bottes en peau de renne. Le renne étant le seul animal dont la peau, grâce à ses micropores, permet la ventilation de l’organisme, ce qui évite de se refroidir. Un proverbe russe dit qu’ "il n’y a pas de mauvais temps mais seulement des mauvais vêtements".

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Bottes yakoutes
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Autre habitude : ne pas éteindre le moteur des voitures quand elles ne sont pas garées dans un parking chauffé, sous peine de ne pouvoir la redémarrer qu’au printemps suivant. Une deuxième paroi vitrée est très souvent rajoutée tout autour et une technologie a été développée à Yakoutsk, qui permet de brancher sa voiture sur l’électricité afin de chauffer le moteur. Quand il fait - 45°, les téléphones ne fonctionnent plus et les verres de lunettes claquent et peuvent se fissurer.

Certains optent pour des lentilles et d’autres enduisent leurs verres d’huile avant de sortir. Les Yakoutes sont des gens optimistes et considèrent le froid comme un avantage : "le balcon sert de frigidaire en hiver et des vestiges archéologiques ressurgissent en été".

Les étés sont par contre très chauds, avec des températures pouvant monter jusqu’à 40 degrés. Les habitants aiment alors aller se baigner soit dans la Lena soit dans l’Amga.

C’est en Yakoutie que le taux d’ensoleillement est le plus important du pays avec 228 jours de soleil par an !

385 ans d’appartenance à la Russie

C’est en 1632 que Peter Beketov, un cosaque explorateur, fonde Yakoutsk Ostrog sur la berge droite de la Lena, l’ancêtre de la future ville de Yakoutsk. A cette même date, la Yakoutie rejoint la Russie. Au 18ème siècle, les peuples indigènes, les Evens et les Evensk entre autres, sont massivement christianisés, l’instruction se développe, ainsi que la littérature locale.

Au 19ème siècle la Yakoutie devient la destination des exilés politiques. La distance depuis le centre de la Russie est suffisamment longue et le climat sévère représente une peine supplémentaire. On compte parmi eux les Décembristes, les participants à la révolution polonaise de 1863, les révolutionnaires socialistes, des centaines de prêtres et de moines accusés de mauvaise conduite et de débauche, et enfin des intellectuels comme Chernyshevsky et Korolenko.
Au début du 20ème siècle, la ville de Yakoutsk est l’un des centres idéologiques de la révolution. Dans les années 1920, l’industrie minière se développe.

1922 marque l’établissement de la République Socialiste Soviétique Autonome de Yakoutie. Dans les années 30, le port de Tiksi est construit dans l’estuaire de la Lena et c’est le début des premières navigations sur les routes maritimes du nord.

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Cathédrale de la Transfiguration
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Tour Ostrog
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Des habitants attachés à leurs traditions

Le peuple yakoute reste attaché à ses traditions et on trouve encore des chamans férus de chants traditionnels et de dance nationale osuokhay. Aux alentours du 21 juin, lors du solstice d’été, on fête le nouvel an yakoute. Près de la capitale, à Ys Khatyn, une grande fête est organisée, appelée Ysyakh. C’est l’occasion d’honorer les dieux Aiy et de célébrer la renaissance de la nature après le long hiver.

Des rituels s’enchaînent : on prie, on consomme du Koumiss (du lait de jument fermenté), on danse, on joue, on organise des courses de chevaux et on campe sur place pour assister au lever du soleil qui est très matinal. En effet, en été le soleil ne se couche quasiment pas. La partie essentielle de la fête est la salutation du soleil, accompagnée de musique au khomus, une harpe juive. Les Yakoutes revêtent leur costume traditionnel et des bijoux en argent : le kelin kebixer (collier souvent en deux parties portées sur la poitrine et dans le dos), le bastina (un serre tête) et un bracelet. Cette année 16.620 personnes s’étaient costumées pour l’occasion.

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Assemblée traditionelle
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Tenues traditionelles
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Un réseau des transports crucial

Jusqu’à peu, le seul moyen de transport était la rivière Lena, qui tient son nom de la langue even, Elyu-Ene, qui veut dire grande rivière. Longue de 4400 km, elle prend sa source dans les montagnes du Baïkal et se jette dans la mer Laptev. Elle voit passer sur ses eaux tout le fret du nord mais seulement une partie de l’année. Ses principaux ports sont Osetrovo, Kirensk et Lensk et actuellement la construction d’un pont est en projet, d’une longueur de 3,1 km.

Ce projet, lancé à l’époque soviétique, a été constamment ajourné pour des raisons budgétaires. Il coûtera en effet autour de 80 milliards de roubles (environ 1,25 milliards d’euros), ce qui en fera le pont le plus cher de Russie. Il reliera les deux parties de la Yakoutie et connectera la région aux infrastructures du pays.

Le rail commence à supplanter le fluvial avec la liaison Berkatit, Tommot, Yakoutsk qui est devenue le projet du siècle pour la région. C’est l’un des tronçons principaux de la liaison Amour Yakoutsk, qui est toujours en construction entre Tommot et Yakoutsk et qui reliera le transibérien et la ligne Baïkal Amour.

Des salaires plus élevés qu’à Saint-Pétersbourg

La république de Yakoutie compte aujourd’hui un million d’habitants dont 300 000 Yakoutes. En 2010, elle est peuplée à 48,7 % de Yakoutes, à 36,9 % de Russes puis des Evensk, des Ukrainiens, des Evens, des Tatares, des Bouriates, de Dolgans, des Yukaghir et des Chukchi. Les deux langues officielles sont le russe et le yakoute et il n’est pas rare qu’en famille on parle les deux en même temps.

La ville de Yakoutsk se développe, dans un Extrême Orient russe pourtant en perte de vitesse démographique. La population est passée de 240 000 personnes en 2000 à 304 500 en 2012. Partout dans la ville, des immeubles sont en construction.

Les salaires y sont plus élevés qu’à Saint-Pétersbourg. Le salaire moyen à Yakoutsk en 2017 est en effet de 55 331 roubles (environ 850 euros) contre 31 183 roubles en moyenne en Russie et 50 020 roubles à Saint-Pétersbourg.

Le taux de naissance y est le plus élevé de Russie avec 16,02 pour mille contre 12,90 en Russie.

"Quand Dieu a survolé la Yakoutie un jour d’hiver, ses mains ont gelé et il a ainsi laissé échapper tous ses trésors"

La première industrie de la Yakoutie reste celle du diamant. Après la découverte d’importants gisements dans l’Ouest de la république dans les années 50, le secteur s’est fortement développé. Il représente aujourd’hui 24 % de la production mondiale.

Selon la légende yakoute, il y a très longtemps, quand Dieu a survolé la Yakoutie un jour d’hiver, ses mains ont gelé et il a ainsi laissé échapper tous ses trésors. C’est pourquoi cette terre est si riche en minéraux, pierres précieuses et métaux non ferreux. Comme l’affirme Nicolaï, habitant de la ville et jeune entrepreneur, "on trouve ici toutes les pierres de la table de Mendeleev !".

Aujourd’hui la société ALROSA (ALmazy Rossii SAkha) exploite les carrières de diamant. Auparavant une dizaine de compagnies étaient chargées du polissage et de la vente mais la crise est passée par là et seules deux sociétés subsistent : ЕРЛ diamond et DDK diamond. La société canadienne Silver Bear exploite quant à elle les mines d’argent.

On trouve également du pétrole, du gaz, de l’uranium et du charbon, mais aussi un dynamisme croissant dans le domaine industriel, les transports et l’ingénierie électrique. En témoignent ainsi les nombreux investissements dans divers domaines : le parc industriel de Kangalassy (1 318 milliards de roubles), des projets de constructions de logements (plus de 20 milliards de roubles), la création de deux centres logistiques dont un spécialement dédié aux légumes (6805 millions de roubles), le développement dans l’agriculture avec l’expansion d’un élevage de porc et le développement de la technologie de fabrication de papier d’emballage pour le stockage à long terme des fruits et légumes.

C’est à Yakoutsk que sont notamment faits les tests sous températures négatives sur les avions civils russes et étrangers comme le Boeing 747 8F. L’hiver prochain est attendu le Boeing 787 Dreamliner.

Des starts-up dynamiques

Les domaines des télécommunications, de l’informatique et des technologies de l’information sont aussi présents avec notamment des concepteurs de jeux vidéo comme Mytona ou des startups locales internet dynamiques comme le site One click Yakoutsk qui connecte les habitants à l’administration de la région dans leurs problèmes quotidiens.

Ce site est très populaire, même chez les personnes âgées :quand les habitants ont des soucis d’ordre matériel, ils appellent par téléphone ou envoient des messages et des équipes viennent faire les réparations. Cela peut concerner des problèmes suite au froid, au permafrost, des fuites d’eau, des soucis liés à l’évacuation des déchets… Ils reçoivent en moyenne 50 appels par semaine en hiver et environ la moitié en été.

L’équipe de One Click Yakoutsk s’est aperçue que la plupart des habitants de Yakoutsk connaissait mal l’histoire de leur ville. En 2014, ils ont donc décidé de soutenir des projets sociaux dont le but est de préserver la ville et prendre conscience de son histoire, comme l’un des premiers projets baptisé "l’histoire de ma rue". La même année, One Click Yakoutsk a reçu le prix de la meilleure pratique municipale.

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Margarita Popova de One click
V.Masgrangeas

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