Russie: Valaam, l’île fermée, interdite aux laïcs

L’île Valaam, en Carélie, attire de nombreux touristes qui viennent pour son parc ornithologique, sa nature préservée et son monastère au bord du lac Ladoga. Les visiteurs ne soupçonnent pas que ce paradis boréal est aussi le lieu d’un sérieux conflit qui oppose depuis 2006 les religieux et les insulaires laïcs.

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Valaam et son monastère - Photo: Alexey Lostchilov

Le monastère de Valaam est connu depuis le XIVe, et depuis toujours, les habitants de l’île et les membres du clergé vivaient en bonne entente. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les moines ont quitté ce lieu pour ne revenir que dans les années 1990. Les insulaires se sont alors réjouis de leur retour, les ont aidés à restaurer le monastère, et ont partagé avec eux leurs récoltes quand les deux magasins de l’île étaient vides, après la perestroïka.

Mais depuis 2006, depuis qu’une partie de l’île de Valaam est devenue propriété exclusive de l’Eglise, les représentants du monastère, soutenus par l’église orthodoxe, ont commencé à expulser les habitants de l’île vers le continent, dans la ville de Sortavala, afin de récupérer les logements.

Le monastère a besoin de nouveaux appartements pour ses pèlerins, pour les employés de ses services de tourisme et de commerce de détail, et enfin pour ses mécènes. Même les paroissiens et les descendants des prêtres exilés à Valaam par le pouvoir soviétique ont reçu leur avis d’expulsion.

Devant l’entrée de la cathédrale aujourd’hui, ainsi que devant les immeubles des anciens insulaires, sont postés des gardiens. Et le long des murs du monastère sont garées des Land Rover et des Mercedes que les prêtres utilisent pour se déplacer d’un ermitage à l’autre.

Aujourd’hui, le monastère possède presque toute l’île, en dehors de la station météo et du service forestier dont la brigade est composée d’une unique personne.

Pour les insulaires, vivant depuis plusieurs générations à Valaam, cette situation est révoltante d’autant plus que ces expulsions signifient la perte de leur travail, de leur vie rurale et de leurs liens sociaux. Ils se battent contre ce déracinement car la plupart considèrent Valaam comme étant leur patrie.

L’article de Marina Boncharova sur le site Takiedela.ru raconte l’histoire de ces habitants.

Elena et sa fille vivent dans une petite pièce appartenant au musée. Chaque soir, elle traverse la rue pour aller dans son ancien appartement pour y prendre quelques affaires. Elle a la permission d’y aller juste une heure.

Elena habitait dans un bâtiment en brique qui s’appelait autrefois L’hôtel Hivernal, bien qu’il n’ait jamais été un hôtel, et qui est aujourd’hui en cours de démolition. Après la Deuxième Guerre mondiale, ce bâtiment était un internat pour les invalides, et dès 1984, une demeure pour les scientifiques venus à Valaam pour travailler dans la réserve du parc.

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Elena récupère ses affaires dans l'hôtel Hivernal
Photo: Alexey Lostchilov

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Ancien appartement d'Elena
Photo: Alexey Lostchilov

Elena est ornithologiste, elle y est arrivée en 1990. L’année dernière, elle a été expulsée de son logement et elle a perdu son travail dans la foulée: le département de la protection de l'environnement du parc a été fermé.

Après son expulsion, Elena s’est réfugiée dans l’ancien musée de la réserve, également propriété du monastère.

Incendie

Philippe Mouskévitch est le premier insulaire à avoir reçu son avis d’expulsion. Pendant six ans il a été en procès avec le monastère, mais en vain : sa famille devait quitter son logement. Jusqu’à l’année dernière, Philippe et sa famille habitaient chez des amis dans L’hôtel Hivernal, mais le 1 mai 2016 le bâtiment a pris feu.

C’était le matin de Pâques, les habitants étaient chez eux, la plupart dormaient. Ce matin-là, l’eau était coupée pour une raison inconnue. La quasi-totalité des appartements et l’école ont brûlés.

Les insulaires affirment qu’il s’agit d’un incendie criminel et s’obstinent à ne pas quitter l’île. Certains vivent même dans les parties incendiés du bâtiment, d’autres dans le club de village qui appartient aussi au monastère. Et bien que le Supérieur soit mécontent de cette situation, la directrice du club s’indigne en disant "qu’elle ne peut pas laisser les gens dormir dans la rue."

L’église luthérienne de la ville de Sortaval a envoyé du continent des aides humanitaires aux sinistrés, tandis que le monastère de Valaam a soutenu uniquement ses employés.

Négociations

Vera habite aussi dans le bâtiment du musée. C’est une voisine d’Elena. Elle est employée au monastère et pense que les problèmes des insulaires sont de leur faute:

"Il fallait négocier avec le monastère, accepter un compromis. La réserve du parc, l’école et l’hôpital sont fermés, le service forestier aussi ou presque, le village se détériore depuis longtemps. Il n’y a de travail qu’au monastère. L’île sera fermée."

Selon les dires des habitants, le parc a cherché un accord avec le monastère mais celui-ci a refusé tout compromis. "Nous ne souhaitions pas le poursuivre en justice pendant longtemps car nous voulions vivre paisiblement. Le monastère n’était pas notre ennemi, il aidait l’école et le club. Mais en haut, il y a une politique dure qui refuse que des laïcs habitent ici", suppose Elena.

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Rivage du lac Lagoda
Photo: Alexey Lostchilov

Une terre de discorde

Les insulaires expliquent le conflit qui les oppose au monastère en suggérant, qu’en tant que témoins des changements urbains et écologiques défavorables survenus sur l’île, ils deviennent gênants pour l’Eglise:

"Nous voyions tous les changements, explique Philippe. Nous vivions indépendamment et le monastère voulait que tous ici vivent selon sa charte".

Elena continue: "Les services monastiques pensent qu’ils peuvent faire tout ce qu’ils veulent : comme déverser de l’argile dans le lac. Comme on ne peut pas y élever de poisson, ils imaginent que ce n’est pas la peine d’en prendre soin."

Avec l’équipe du parc, Elena s’est plaint du monastère au Ministère de ressources naturelles de Carélie. Ils ont décrit les chantiers illégaux que le monastère menait dans l’île, mais n’ont reçu aucune réponse.

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Bateau cassé sur le lac
Photo: Alexey Lostchilov

Très souvent Valaam est visitée par des hauts fonctionnaires et de riches sponsors du monastère, dont le principal donateur est le fonds d’Elena et Guennady Timtchenko. Le Patriarche vient également chaque année et bénit les nouveaux bâtiments. Et alors que les constructions sont interdites sur l’île, on y construit des ermitages et des résidences privées. Comme celle du patriarche Kirill, qui a été édifiée non loin du village, car ce dernier n’aimait pas la résidence de son prédécesseur, le patriarche Alexis II.

Les enfants de Valaam

Dasha et Yelissey ont 20 ans. Ils se souviennent de l’île Valaam où l’on pouvait vivre librement. Dasha se rappelle de l’oncle Sacha, pilote d'hélicoptère, qui les transportait sur l’île pour 700 roubles (11 euros). Aujourd’hui il est parti. Actuellement, le vol pour se rendre à Valaam coûte environ 30 000 roubles (environ 470 euros) et tous les hélicoptères sont privés.

Dasha a grandi dans l’île, mais elle habite désormais à Saint-Pétersbourg. Elle sait que pour visiter Valaam aujourd’hui, il faut se plier à certaines contraintes. C’est pourquoi ce soir, elle va à confesse, et en été, elle aura la permission de se rendre dans la ferme monastique.

Yelissey, lui, vivait dans L’hôtel Hivernal. Après l’incendie, il a aussi déménagé à Saint-Pétersbourg. Là-bas, lui et Dasha ont fondé le groupe Judy Rain et consacré quelques chansons aux évènements de Valaam.

L’une d’elles raconte:
"Chez nous, à Valaam, il y avait une guerre mais elle n’a abouti à rien.
Où nous sommes-nous donc retrouvés ?
"

L’article dans son intégralité : https://takiedela.ru/2017/05/zakrytyi-ostrov/

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