Russie: Une secte islamiste souterraine découverte dans le Tatarstan

Au delà du fait divers, notre partenaire Rue 89 rappelle que cette étrange affaire intervient «dans un contexte régional de tensions politiques et religieuses intenses».

Photo : lareleve.ma

Soixante-dix personnes, dont vingt à vingt-sept enfants, ont passé des années sous terre avec leur prophète autoproclamé de 85 ans, avant d’être découverts le 1er août.

Leurs visages pâles, barbus et enturbannés pour les hommes, voilés pour les femmes, sont exhibés devant les caméras de la police à la sortie de leur bunker, situé dans les environs de la ville de Kazan, au Tatarstan, à plus de 700 km à l’est de Moscou.

Eux qui n’ont « pas vu le jour depuis dix ans » ne sont-ils pas l’exemple parfait et spectaculaire d’une pratique religieuse refermée sur elle-même, illuminée et sectaire ? Comme son chef, Fayzrhaman Sattarov, qui avait déclaré
avant de s’enfermer dans son bunker :
« Nous attendons le jour du jugement et quand il viendra, seul notre site sera sacré et restera intact, car nous vivons à l’écart du Mal. »

Certains brandissent le poing sous le nez des policiers. Fâchés, sans doute, qu’on ait trouvé leur cachette et qu’on les en sorte manu militari pour hospitaliser leurs enfants, les envoyer dans des orphelinats et poursuivre les parents en justice.
« Ils pensent que leurs enfants vivaient dans des conditions normales », a commenté une porte-parole du ministère public.

Fin d’un fait divers qui a fait le tour de la planète, repris par les grandes agences de presse (AP, Reuters) pour son caractère exceptionnel et mystérieux.
Mais ce que les articles de la rubrique insolite ne disent pas, c’est que l’affaire intervient dans un contexte régional de tensions politiques et religieuses intenses.

Attentats contre deux chefs religieux

La secte souterraine a en effet été découverte « par hasard » lors d’une perquisition à Kazan, la capitale du Tatarstan.

Dans cette ville, la police déployée en masse enquêtait en fait sur les attentats qui ont visé deux chefs religieux musulmans en juillet. Ils ont été revendiqués par un militant islamiste qui les trouvait trop modérés, et a menacé de lancer d’autres attaques.

La voiture d’un mufti avait explosé en pleine rue à Kazan, en le blessant sans le tuer. Son adjoint a été tué par balles le même jour.
Les deux muftis avaient pris position contre l’islam radical et le second avait, coïncidence, parlé de la secte souterraine en 2007 :
« Cette secte n’est pas islamique. Comme dans tous les courants totalitaires, tout est axé sur les profits, qu’empoche le chef de la secte. »

Ces attentats viennent couronner la montée progressive des tensions dans la république autonome autrefois paisible du Tatarstan, peuplée de deux millions de musulmans et deux millions d’orthodoxes. « Epargné par les confrontation inter-religieuses, le Tatarstan s’érige en exemple de multiculturalisme réussi”, écrivait
pourtant Euronews en mai.

“Une armée wahhabite souterraine”

Mais depuis quelques années, la situation se dirige vers un “scénario caucasien”, comme le craint Hugo Natowicz dans une tribune publiée par Ria Novosti (agence de presse étatique russe) :
L’islam traditionnel qui domine au Tatarstan constitue un modèle discret d’entente confessionnelle.Il est pourtant déstabilisé et concurrencé depuis quelques années par les tenants d’un islam radical et supranational, qui a largement pénétré le territoire russe à la faveur des conflits qui ont ensanglanté le Caucase russe.

En 2010, le théologien Rais Suleimanov, établi à Kazan, s’inquiétait déjà de voir des militants armés apparaître dans des vidéos :
Il y a une armée wahhabite souterraine au Tartastan, sans aucun doute.”

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Poutine lance le FSB dans la province

L’activité des mouvements séparatistes islamistes, habituellement contenue (par la force) en Tchétchénie, au Daguestan et en Ingouchie a cette fois débordé jusqu’au paisible Tatarstan.

C’en est trop pour Vladimir Poutine, qui craint que la situation ne devienne aussi explosive que dans les républiques voisines. Le président russe prend le parti des leaders musulmans modérés contre les mouvements islamistes.

Peu après les attentats, il ordonne aux responsables du FSB de traquer et punir les responsables. Cinq suspects avaient été arrêtés le lendemain, deux le 4 août. Les membres de la secte souterraine ne sont que les victimes collatérales d’un conflit en cours au-dessus du sol.

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