Russie: un chef d’orchestre anglais invité au Bolchoï

Après avoir travaillé pour plusieurs grandes maisons d'opéras du monde, William Lacey est aujourd’hui régulièrement invité à Moscou, pour diriger des pièces dans les prestigieux théâtres du Bolchoï ou du Stanislavski. Rencontre.

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Au Bolchoï, "Don Giovanni" by W.A. Mozart. Zerlina - Daria Terekhova, Don Giovanni - Dmitry Ulyanov © Oleg Chernous

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William
Lacey

William Lacey dirige actuellement Don Giovanni de Mozart au Stanislavski, et Les Noces du Figaro au Bolchoï, à Moscou. Le chef d’orchestre anglais confie son plaisir à travailler en Russie, dans deux des plus grands théâtres du pays.

RUSSIE INFO: Comment êtes-vous arrivé en Russie ?

William Lacey: Pour diriger un opéra, composé par un anglais, Benjamin Britten, à partir d'une œuvre d'un autre anglais non moins connu, William Shakespeare. Le théâtre Stanislavski et Nemirovich-Danchenko à Moscou m'a appelé en 2012 pour diriger Le songe d’une nuit d’été.

Ce fut une première expérience très positive pour moi car cette pièce a rencontré un vrai succès, malgré un début un peu stressant : la représentation résolument moderne a dû passer au préalable par un contrôle du ministère de la Culture russe pour des soupçons d’immoralité.
Mais comme dirait Shakespeare, ce fut beaucoup de bruit pour rien. La pièce a été validée avec très peu de modifications dans la mise en scène et le public russe a été au rendez-vous.

Nous avons même reçu les Golden Mask Awards qui priment les meilleures productions musicales et théâtrales en Russie. Et c'est finalement en Angleterre que nous avons rencontré le plus de critiques. Cela peut se comprendre car Benjamin Britten et William Shakespeare sont deux monuments ultra connus de la culture anglaise. Finalement le public russe s’est montré réceptif à la modernité de la représentation et enclin à expérimenter de nouvelles choses.

Cette pièce n'avait pas été représentée à Moscou depuis presque 50 ans et de fait, elle n'était pas familière aux chanteurs et à l'orchestre. Mais après beaucoup de travail, (notamment sur la prononciation du texte anglais par les chanteurs russes), je pense que la performance a été vraiment excellente et elle a été hautement appréciée par le public moscovite.

RUSSIE INFO: Qu'avez-vous découvert au Bolchoï ?

William Lacey: Pour les Noces du Figaro, je travaille avec une équipe de jeunes chanteurs russes et c’est une expérience extraordinaire. Ils ne collent pas à l’image traditionnelle des chanteurs russes, aux voix fortes et théâtrales, qui pourrait manquer de souplesse. Là, ces jeunes ont des voix très fines, souples, d’un tout autre style. Je prends beaucoup de plaisir à les diriger. Je travaille très bien également avec le metteur en scène Evgueni Pissarev, avec qui je partage le même âge et les mêmes goûts.

Ce théâtre me fascine. C’est je crois, le plus grand opéra du monde avec ses 14 étages et ses 5 niveaux en sous -sol. On peut marcher 20 minutes d'un bout à l'autre. Il emploie 3500 personnes.

C'est sûr qu'il a traversé une période difficile avec les scandales mais un autre chapitre s'est ouvert avec le nouveau Directeur. Entre autres détails, les répétitions commencent maintenant toujours à l’heure.

RUSSIE INFO: Qu'est-ce qui vous plaît dans les orchestres que vous dirigez ?

William Lacey: J'aime travailler au Bolchoï car il y a beaucoup de grands talents parmi les artistes et musiciens. Ils ont une remarquable habilité technique qui leur permet de tout jouer tout de suite. Ce n'est pas le cas partout. Peut-être est-ce dû au fait qu'en Russie, ils commencent la musique très tôt et que la formation y est excellente. Il me semble qu'ils ont un très bon instinct musical. Et je m'entends très bien avec eux.

Les artistes russes sont aussi habitués à travailler très dur. Par comparaison, en suède ou en Norvège, on ne répète que 4 heures par jour et pas les week-ends. Au Bolchoï, je peux répéter du matin jusqu'au soir tard. Et nous travaillons aussi samedi et dimanche. Les gens n'ont pas d'autre choix que d'être entièrement dévoués à leur vie sur scène.

RUSSIE INFO: Rencontrez-vous parfois quelques difficultés ?

William Lacey: Non pas spécialement. Il faut juste bien comprendre comment cela fonctionne et intégrer le fait qu’en Russie, c’est le système du répertoire qui est en place. Cela signifie que si une pièce a du succès, elle peut être jouée pendant longtemps et reprogrammée à plusieurs reprises. Par exemple, la première de Boris Godounov au Bolchoï a eu lieu en 1948. Les costumes sont d’époque et la direction artistique aussi.
Avec ce système, tout le monde est donc très occupé et ne peut se concentrer que sur une seule production. Je dois ainsi accepter qu'un de mes chanteurs soit fatigué suite à sa représentation pour un autre opéra. Il faut respecter cette organisation et connaître l’agenda de ses musiciens. Une fois cela compris (personne me l’avait vraiment expliqué et je l'ai découvert au fur et à mesure), on arrive à gérer.

RUSSIE INFO: Que pensez-vous du public ?

William Lacey: L'audience est extraordinaire. Aller à l’opéra semble faire partie du quotidien en Russie, comme d'ailleurs dans une bonne partie de l’Europe de l'Est. Aux États-Unis, à San Francisco notamment où j'ai exercé, aller à l’opéra est un luxe peu accessible. Ici, la musique classique est normale, ce n'est pas réservé aux vieilles personnes. En Russie, on sent la musique, c’est un langage familier.

RUSSIE INFO: Les théâtres font-ils souvent appel à des chefs d'orchestre étrangers ?

William Lacey: Je dirai que ce n'est pas la tendance du moment en Russie où ils souhaitent, à raison, utiliser leurs musiciens. Quand ils font venir des chefs d'orchestre étrangers comme moi, c'est pour une compétence particulière. En ce qui me concerne, c’est ma connaissance d’un certain répertoire et notamment de Mozart qui m’a permis de mettre ma baguette dans le monde russe.

Mais c’est justement ce que j'aime ici, ils sont moins mondialisés. La plupart des musiciens sont russes, leurs parents travaillaient parfois eux-mêmes au Bolchoï. Ceci leur donne un son qui leur est propre alors que l’on observe aujourd’hui une tendance à la similarité dans les orchestres nationaux, tant il y a d'échanges entre eux.

RUSSIE INFO: Y-a-t-il une manière spéciale de diriger un orchestre en Russie ?

William Lacey: Non, les façons de diriger sont internationales. Mais il y a différentes manières de jouer dans un orchestre. Par exemple, la tradition du violon russe accentue les legato et les vibratos. Le son est très bon ainsi que la technique.

RUSSIE INFO: Quelles sont les musiques russes que vous conseillez ?

William Lacey: Je mentionnerai trois opéras russes, deux de Moussorgski et un de Tchaïkovski, que j'ai vus à Moscou et qui m'ont impressionné. J'aime aussi beaucoup la production historique de Boris Godounov au Bolchoï depuis 1948. C'est comme un voyage au sein d'un opulent musée de l'opéra, et je dis cela dans un sens positif.

A l'autre extrémité plus moderne du spectre, Eugène Oneguine au Bolchoï est une production fascinante, avec le metteur en scène Dimitri Tcherniakov qui propose un nouvel éclairage sur une pièce familière.

Au Stanislavski, ils jouent une nouvelle belle production de Khovanshina. C'est musicalement un des opéras russes les plus riches, et la direction de mon collègue, Aleaxandre Lazarev, est superbe. Et en février prochain, j'irai écouter Katarina Izmailova de Chostakovitch au Bolchoï, avec l'excellent directeur musical du Bolchoï, Tugan Sokhiev, comme chef d’orchestre.

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