Russie: rencontre avec un peintre d’icônes pas ordinaire

Conversation avec Ivan Kiritchénko, peintre d’icônes mais aussi peintre profane. Il raconte son travail de l’URSS à nos jours, sa famille et sa vie à la frontière des mondes réel et spirituel.

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Ivan Kiritchénko, peintre d'icônes, peintre profane et musicien

Russie Info : La création d’icônes est une histoire de famille chez vous. Comment cela était-il compatible avec la vie soviétique ?

Ivan Kiritchénko : Depuis mon enfance, je suis près des icônes. Mon père, Vladimir Kiritchénko, était conservateur en chef de 1964 à 1979 au musée d’art russe ancien Andreï Roublev. Il a quitté le musée pour devenir lecteur dans une église. Mon père suivait et suit toujours les principes de l’ascétisme. Ce qu’il estime le plus au monde, c’est la vie privée, la liberté personnelle et la possibilité d’être en communion avec la nature.
Ma mère, Kira Tikhomirova est critique d’art, restauratrice, peintre et, depuis les années 1970, peintre d’icônes. A partir de 1983, elle travaillait dans l’atelier orthodoxe Alexeyevsky (Après la Seconde Guerre mondiale, un atelier d’icônes a été ouvert dans le couvent de Novodievitchi. En 1961, il a été déplacé au village Alexéévskoyé près de Moscou. Ivan parle de la filiale restée dans la capitale russe). Pendant et après la perestroïka, ma mère était peintre et consultante pour d’autres ateliers.

Notre famille est orthodoxe et croyante, c’est pourquoi l’organisation de notre vie sous l’URSS, ne ressemblait pas à celles dictées par le soviétisme. Ma famille était dans le refus des habitudes soviétiques, elle faisait les carêmes, et refusait l’agitation de la vie et le besoin d’acquérir des biens matériaux. Il me fallait vivre simultanément dans deux mondes très différents : hors de moi et à l'intérieur de moi. Mes parents m’ont vite expliqué qu’il était impossible de répéter à l’école ce qu’on disait dans la famille.

Russie Info : Pourtant vous étiez pionnier ?

Ivan Kiritchénko : Oui, mais je n'ai pas été komsomoletz (le komsomol était une organisation idéologique pour la jeunesse communiste. Après avoir été pionniers (de 9 à 14 ans), les adolescents devenaient komsomoletz avant de devenir membre du parti. On ne pouvait pas intégrer le parti sans avoir été komsomoletz, ndlr). J’ai annoncé honnêtement que je ne serai pas komsomoletz car j’étais croyant et je ne savais pas comment faire pour rendre compatible les deux. Les membres ont alors organisé une réunion et annoncé : "Notre Ivan est croyant !" C’était déjà une époque relativement douce, pourtant psychologiquement, c’était traumatisant. Le collectif soviétique était agressif. Lui et le régime vous cernaient, et même si vous refusiez le système, vous étiez à l’intérieur sans possibilité de vous échapper.

Je me souviens des dix dernières années de l’URSS, c'était le calme plat, la vie était réglée distinctement avec ses jours de travail et de repos, ses dates précises d’acompte et de salaire obligatoire, les cercles de copains qui pouvaient vous procurer telle ou telle chose. Cette réalité où rien n’arrive, rien ne se passe, certains Russes la tiennent aujourd'hui pour une oasis de paix par rapport au monde contemporain où il faut agir pour ne pas mourir de faim. Pourtant, cette vie ressemblait plus à celle des insectes qu’à celle des hommes.

Au fond, ma famille était hors de tout ça. Autrefois, on ne pouvait travailler que dans des organisations étatiques. Les exceptions, comme peindre des icônes étaient rarissimes. Dans les années 1970, les commandes ne provenaient pas de l’Union des peintres mais de la patriarchie de Moscou. C’est un fait peu connu.

Russie Info : Comment êtes-vous devenu peintre d’icônes ?

Ivan Kiritchénko : Je ne voulais pas créer d’icônes, je voulais jouer de la guitare dans un groupe. Je me souviens qu’au début des années 1990, j’avais 16 ou 17 ans, ma mère avait besoin d’un coup de main pour un grand projet. J’ai dû être béni pour pouvoir travailler dans l’atelier et être faire le levka (les couches d'un mélange de colle et de poudre d'albâtre qu'on met sur une planche de bois avant y appliquer une image). Pendant longtemps, j’ai été apprenti et on me confiait des menus travaux. Il existait un autre atelier de création d’icônes où ma mère travaillait comme directeur artistique. En 2000, l’organisatrice de cet atelier m’y a invité en tant que peintre. Cependant, je n’étais pas reconnu comme tel mais comme le fils de ma mère. En fait, je n’avais pas assez d’expérience, mais j’ai compris qu’il me fallait travailler comme les grands maîtres qui m’entouraient et j’ai commencé à assimiler le processus. A vrai dire, c'était plutôt mon envie débordante d’être le meilleur qui m'inspirait. Il y avait beaucoup d’insolence et d’immaturité chez moi à cette époque.

Vers la fin des années 1990, ma mère est tombée malade et ne pouvait presque plus travailler. Comme les gens continuaient à lui commander des icônes, je les accomplissais sous sa direction. C’était très difficile, le savoir-faire me manquait. C’est à ce moment qu’il a fallu choisir : la guitare ou les icônes. Vous savez, Dieu nous pousse délicatement, peu à peu. Envers moi, Il a été charitable. C’est pourquoi, je suis resté dans le métier.

Je pense que si grâce à Dieu on peut créer des icônes en respectant les canons et les règles techniques, et en étant en pleine conscience de ce que l’on fait et pourquoi on le fait, alors on est un professionnel. Je m’efforce de l’être mais il y a beaucoup de doutes, de tentations, et de manque de foi.

Russie Info : Puis vous avez travaillé au Musée privé des icônes russes…

Ivan Kiritchénko : A la fin de l’année 2010, un client a tardé à récupérer sa commande, une grande icône. Elle était chez mes parents et moi, j’étais sans argent, sans force pour une nouvelle commande, sans perspective. Nikolay Zadorozchny, directeur du Musée privé des icônes russes, est venu voir mes parents et a vu l’icône. Il m’a alors contacté pour travailler dans le musée et j’ai accepté avec reconnaissance sa proposition d’être peintre et guide dans "l’atelier des icônes". J’ai alors compris pourquoi cette icône était restée longtemps chez mes parents : quelqu’un m’empêchait de dévier de ce travail. Parfois, je me considère comme un être de laboratoire d’une grande expérience nommée "la vie humaine". Je regarde de l’extérieur ce qui arrive et je vois la logique, je comprend QUI en est l’auteur.

Pourtant, il est difficile d’accepter ses échecs intérieurs parce que j’ai un idéal devant moi, ce sont mes parents. Leur vie est limpide ! Je ne parviens pas à vivre de la même façon. Je me dis parfois que c’est le sens de ma vie: passer par tout, endurer tout, accepter tout et, si possible, comprendre tout.

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Icône réalisé par
Ivan Kiritchénko

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Icône réalisé par
Ivan Kiritchénko

Russie Info : Est-ce vrai que vous travaillez aussi comme peintre laïc ?

Ivan Kiritchénko : C’est vrai, mais je n'expose pas. Se dépenser pour créer, je le comprends, mais se manifester auprès du public est incompréhensible pour moi. J’ai environ 30 ou 40 graphiques. Ils pourraient être plus nombreux mais il me faut du temps pour créer les icônes. C’est par elles, que je m’ouvre aux gens, alors que le dessin est le journal de mon âme dans le monde, mon atelier intérieur. Je suis très attentif à ce que je vois, ce que j’écoute. Mes dessins représentent la réunion d’un état spirituel avec des fragments de la vie réelle.

Dans mes œuvres, j’existe dans un monde fragile. J’examine mon âme, et interroge Dieu : est-ce que je fais ce qu’il faut ? Est-ce que ce n’est pas contre Toi ? Finalement, tous mes graphiques ont un lien avec les icônes.
L’icône est essentielle, le pivot de la vie, elle aide à structurer l’espace. Elle apprend la discipline. Tout ce que je fais correspond plus au moins au processus de la création des icônes.

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Dessein au crayon d'
Ivan Kiritchénko

Russie Info : Vous composez aussi de la musique

Ivan Kiritchénko : Mon premier souvenir musical : j’ai 5 ans, je suis sur un pot de chambre et la radio proclame : « Ostrovsky. Enfantés par la tempête ». Dans la pièce voisine, ma grand-mère travaille sur une partition, elle était compositeur et créait une musique très fine. C’était le fond musical de mon enfance : le radio quand les parents n’entendaient pas (ils m'interdisaient la propagande soviétique) et le travail de ma grand-mère derrière le mur.

Puis, à l’âge de 11 ans, j’ai été frappé par Vladimir Vyssotski. C’était si sauvage et frais ! La liberté était là, me semblait-il. Ensuite, j’ai écouté du heavy metal. Imaginez mes pauvres parents, des gens cultivés initiés à la culture orthodoxe ! Enfin, je me suis mis à la guitare. Avec un ami, j’ai créé un groupe. Nous répétions, donnions des concerts. Mais un jour, j’ai réalisé que dans le monde il y avait le Silence et qu’il y avait le Bruit : les hurlements, les grondements qui engendrent un troisième espace, mystérieux, hors des règles et des clichés. J’ai abandonné les gammes, les arpèges, les accords et pendant les concerts, j’improvisais une sorte de paysage étendu. Le travail dans un studio m’a fait découvrir que le monde autour moi pouvait être saisi, enregistré et entrelacé dans le tissu d’une oeuvre. J’ai compris que les sons et les bruits sont les questions que le monde nous pose, et je lui réponds.

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