Russie : Pourquoi l’affaire du journaliste Golounov est importante ?

En Russie, l’affaire Golounov a eu pour effet de lancer un véritable débat sur la liberté de la presse et les abus policiers, et au-delà, de pointer du doigt le fameux article 228 de la législation russe.

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Photo Lavie.fr

Rappel des faits

Ivan Golounov, 36 ans, est un journaliste d'investigation russe. Il a travaillé pour Forbes, Vedomosti, RBK et Meduza. Il est l'auteur de nombreuses enquêtes visant notamment la corruption des élites et les malversations dans des secteurs opaques comme les pompes funèbres et le microcrédit.

Le 6 juin, le journaliste Ivan Golounov est interpellé dans le centre de Moscou. D'après la version officielle initiale, un sachet contenant près de 4 grammes de drogue de synthèse a été trouvé dans son sac à dos et d'autres sachets de stupéfiants auraient été découverts à son domicile. Golounov a clamé son innocence, en affirmant que les drogues ont été placées à son insu.

Le 8 juin, le journaliste est libéré sous contrôle judiciaire et assigné à résidence par un tribunal de Moscou.

Le 11 juin, les poursuites contre Golounov sont abandonnées en raison de l'absence de preuve de culpabilité. Le ministre de l'Intérieur Vladimir Kolokoltsev déclare qu’il va demander au président Vladimir Poutine de révoquer deux policiers de haut rang.

Le 13 juin, Vladimir Poutine limoge deux généraux de la police russe impliqués dans l’affaire Ivan Golounov.

"Une affaire montée"

Les défenseurs du journaliste ont pointé du doigt de nombreuses violations du protocole dans l'affaire d’Ivan Golounov. Dans un premier temps, les policiers lui ont permis de voir son avocat seulement au bout de 14 heures de détention. Ensuite, le journaliste s'est vu refuser le droit de passer un appel téléphonique pour prévenir ses proches. En outre, les policiers n'ont pas pris la peine d'effectuer des prélèvements ADN sur ses mains ou sur son sac comme il l'avait demandé afin de prouver son innocence.

Le bien fondé des accusations a été mis en question dès le début de cette affaire. La police a diffusé des photographies de l’appartement de Golounov transformé en atelier de narcotrafiquant avant de reconnaître qu’elles n’avaient pas été prises chez le journaliste. Ses analyses sanguines n’ont montré aucune trace de drogue, et aucun des sachets saisis ne portaient ses empreintes.

Golounov affirme que son arrestation est liée à son activité journalistique. Correspondant pour le journal Meduza, il a révélé qu'il avait reçu des menaces ces derniers mois en raison d'une enquête sur laquelle il travaillait.

Une solidarité de grande ampleur

L'arrestation du journaliste d'investigation a provoqué une mobilisation sans précédant en Russie. Lors de son arrestation, de nombreuses personnes ont manifesté devant la cour de justice Nikoulinski, le Ministère de l'intérieur et le bureau du Procureur Général. Les manifestations en soutien à Golunov ont eu lieu dans plusieurs villes de Russie.

En outre, les trois principaux journaux russes, Kommersant, Vedomosti et RBK, ont consacré leur Une au journaliste, en titrant : "Je suis, nous sommes Ivan Golounov".

De la presse d'opposition aux chaînes gouvernementales, aux artistes et même à certains hauts responsables politiques, l'affaire Golounov a provoqué une onde de solidarité.

Au moins trois grandes manifestations en soutien du journaliste d'investigation et la liberté de presse et d'expression et contre les abus de la police ont eu lieu a Moscou les 12, 16 et hier le 23 juin.

L’article populaire

Mais au-delà de la liberté de la presse, les Russes pointent du doigt le fameux article 228. Il s’agit de l’article sur l'acquisition, la détention, le transport et la fabrication illicite de stupéfiants que les Russes surnomment l’article populaire, car c’est l’un des plus utilisés par la police pour justifier les arrestations. Comme le notent les défenseurs des droits de l'homme, la police utilise cet article aussi bien pour faire du chiffre que pour se débarrasser de personnages encombrants.

Selon les chiffres du département judiciaire de la Cour Suprême de la Fédération de Russie, une condamnation sur sept est prononcée au titre de l'article 228. Au total, en 2018, 658 300 personnes ont été condamnées en Russie. L'article 228 représente 13,4% de toutes les condamnations.

D'après les organisations de défense des droits de l'homme, en Russie dans certains cas l'article 228 est devenu un puissant outil de lutte contre les militants de l'opposition et les journalistes.

Ainsi actuellement, il y aurait trois procès controversés contre des militants et des journalistes accusés de détention ou de vente de drogue : Zhalaudi Geriev, journaliste tchétchène, correspondant du Nœud caucasien, condamné à trois ans de prison "pour possession de drogue". Selon Geriev, il a été enlevé en avril 2016 par des hommes armés sur le chemin de l’aéroport en Tchétchénie. Ces personnes l'ont emmené dans une forêt ou ils l’ont accusé d’agir contre les autorités tchétchènes, l’ont torturé et contraint à admettre posséder de la drogue. Lors du procès Geriev a renié ses aveux extorqués sous la violence.

Oïoub Titiev, le responsable de l’ONG russe de défense des droits humains Mémorial, condamné à quatre ans de colonie pénitentiaire pour "acquisition, détention, et stockage de stupéfiants". Lors de son procès, il a affirmé que les forces de l’ordre avaient elles-mêmes placé un sachet de marijuana dans son véhicule. La défense du responsable de Mémorial a clamé son innocence et affirmé que affaire avait été fabriquée de toutes pièces.

Lia Milushkina et Artem Milushkine, activistes, le verdict les concernant n’a pas encore été rendu. Lia Milushkina, le coordinateur de l’organisation Russie Ouverte dans la région de Pskov, et son mari Artem ont été arrêtés en janvier 2019 "pour vente de drogue". Aucune trace de stupéfiants n’a été trouvée dans les prélèvements ADN de leurs mains. T
oute l'accusation repose sur le témoignage d'un témoin secret. Le 16 mai, le tribunal de Pskov a placé Artem Milushkine en détention provisoire. Sa femme Lia a été placée en résidence surveillée. Les militants eux-mêmes affirment que leur arrestation est illégale. Ils dénoncent une provocation de la police qui vise à mettre fin à leurs activités politiques.

La décriminalisation de l’article 228 ?

L’affaire Golounov a eu pour effet de lancer un véritable débat en Russie sur les abus de la police et l’invocation de l'article 228.
Il est à noter que l'article 228 sur l'acquisition, la détention, le transport et la fabrication illicite de stupéfiants prévoit jusqu'à 15 ans de détention. L'article 228.1 sur la vente de drogues prévoit jusqu'à 20 ans de prison.

Les défenseurs des droits de l'homme proposent d'atténuer les peines de détention de drogues en grande quantité sans but de vente. Car force est de constater qu’une grande quantité est souvent reconnue (en réalité) une petite quantité de drogue.

Les députés devraient déposer avant la fin de la session parlementaire de printemps (jusqu'au 28 juillet) un projet de loi visant à atténuer la peine pour la détention de stupéfiants sans but de vente. Il propose de modifier les parties 2 et 3 de l'article 228 du Code pénal (acquisition et stockage de drogues de grande taille sans but de vente).

En particulier, la détention de quantités importantes de drogue pourrait entraîner de 2 à 5 ans de détention et non plus de 3 à 9 ans comme c’est le cas actuellement.

Néanmoins, le 20 juin dernier lors du grand débat télévisé, le président Vladimir Poutine s'est opposé à la décriminalisation de l'article 228.
"La menace pour le pays, pour la nation, pour notre peuple est très grande. Par conséquent, si une personne stocke, transporte, et distribue illégalement, même de petits volumes de drogue, il faut qu’elle en assume la responsabilité. Il ne peut y avoir de libéralisation ici", a-t-il dit.

En attendant que la législation change, l’affaire Golounov reste un cas unique en Russie, de par son dénouement sans précédent qui offre à la société civile une grande victoire avec l’acquittement du journaliste.

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