Russie: mais qui sont les Pussy Riot ?

Les punkettes anti-Poutine ont écopé de deux ans de prison. Bastenaire, spécialiste du punk russe, replace le groupe dans le contexte musical et politique du pays. Entretien de notre partenaire Rue 89.

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Yekaterina Samutsevich, Maria Alyokhina et Nadezhda Tolokonnikova des Pussy Riot à Moscou avant le jugement, le 17 août 2012 (ANDREY SMIRNOV/AFP)

Joël Bastenaire met en perspective le procès ultra-médiatisé des Pussy Riot. Attaché culturel à Moscou puis conseiller culturel en Géorgie jusqu’en 2011, Joël Bastenaire est un fin connaisseur de la Russie.

En 1987, il crée une structure de production dédiée aux artistes de rock russe et publie cette année « Back in the USSR, une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie » (éd. Le Mot et le reste).

Le procès des Pussy Riot ferait presque oublier qui elles sont : quelle place occupent-elles au sein de la scène musicale russe ?

Joël Bastenaire : D’abord, les filles ne viennent pas de la musique. Elles ont émergé à partir des années 2009-2010. A l’origine, c’est un groupe composite qui a cinq membres et qui en a même eu neuf à un moment. Les trois filles arrêtées sont les trois idéologues : ce sont elles qui pensent le plus, qui écrivent les textes. Elles sont plus ou moins en ménage avec le milieu de l’art contemporain. Notamment la jolie brunette qu’on voit partout, Nadezhda Tolokonnikova, qui est la compagne de Peotr Versilov, un membre du groupe Voïna, qui veut dire « guerre » en russe.

Voïna est un groupe d’« actionnistes » qui font des performances contre l’Etat policier. Au début, ils faisaient un peu de l’art brut, des choses agressives et drôles.

Ils ont eu des problèmes avec l’Eglise, puis avec la police à partir des années 2007-2009 et se sont acharnés sur ces deux institutions. Ils avaient fait une exposition très remarquée à Moscou en 2007 qui s’appelait « Attention, religion ».

A l’époque, les Pussy Riot n’existaient pas encore, elles ont démarré en collaborant à des actions avec eux.

Les personnes de Voïna ont-elles fait de la prison, comme les Pussy Riot ?

J.B: Non. Au niveau de la police, il y a eu des condamnations à des amendes, mais assez faibles finalement. A l’époque de Medvedev, la volonté était de faire le moins de bruit possible autour de ce genre de choses. Mais tout a changé avec le processus électoral : d’abord avec la contestation des élections législatives en automne dernier, ensuite avec la mise en scène de la passation de pouvoir entre les deux dirigeants. Des millions de personnes se sont exprimées contre et c’est sur ce ras-le-bol qu’ont surfé les Pussy Riot.

Les Pussy Riot sont issues de la scène punk. Sont-elles si radicales que ça ?

J.B : Les Pussy Riot procèdent d’une activité extrémiste qui, jusque-là, était plutôt mal perçue par la société. Elles se sont fait connaître avec leur happening sur la place Rouge, l’hiver dernier.
D’ailleurs, à ce moment-là, elles n’ont pas été inquiétées. Le rassemblement a juste été dispersé par la police.
Ensuite, elles ont chanté une chanson dans la rue, devant la principale prison de Moscou. A ce moment-là, elles sont devenues des soutiens des opposants qui manifestent tous les 31 de chaque mois en Russie. Disons qu’elles sont très pacifiques mais radicales dans le ton.

Mais attention, la Russie, c’est pas la dictature communiste. Il ne faut pas croire : les Russes s’expriment clairement, ça n’est pas le goulag. Si on me permet la comparaison, c’est assez comparable au second Empire français : un pouvoir policier extrêmement efficace, manipulateur, qui contrôle toute la société, mais qui, pour des raisons d’image, n’est pas tout à fait répressif. De sorte que les opposants, malgré de possibles condamnations, s’autorisent une certaine agressivité. Cette agressivité, jusqu’aux manifestations de décembre, était très violente.

Pourquoi, selon vous, le gouvernement de Poutine a réagi à la performance des Pussy Riot dans une cathédrale et pas à n’importe quelle autre ?

J.B : Les Pussy et beaucoup d’activistes dénoncent un régime complètement mafieux et policier qui contrôle tout, jusqu’à l’Eglise. Quand les Pussy vont dans une cathédrale mettre le souk, elles y vont pour démontrer que l’Eglise est une émanation de la police. C’est ça leur projet, et elles réussissent admirablement.

Comment réagit le milieu musical russe ?

J.B: Dans l’absolu, l’attitude des Pussy n’est pas vraiment nouvelle. Il existait des phénomènes de ce genre, avec des artistes qui faisaient des choses analogues, à partir de 1983 et jusqu’en 90. Et c’étaient aussi des gens qui jouaient mal de la musique, qui faisaient de l’anti-musique et faisaient plutôt de l’idéologie. Il y a une véritable tradition en Russie. A cause ou grâce à ça, il y a une vraie mobilisation en Russie.

Quand on regarde les sites russes, y compris les sites musicaux, tout le monde s’interroge. Les mecs disent : « Mais on les connaît pas ces nénettes. » Certains disent qu’elles ont monté leur groupe depuis six mois, qu’elles ne jouent pas de la musique, qu’elles sont nulles.

Mais à côté de ce mépris parfois un peu macho pour ces filles, il y a une envie d’être solidaire. Les vieux rockers des années 80 se sont amplement retrouvés autour de l’opération « L’Album blanc », lors de laquelle environ 200 morceaux ont été offerts aux Pussy par 170 groupes différents. C’est colossal.

On parle beaucoup des Pussy. Masquent-elles d’autres groupes également inquiétés par l’Etat Poutinien ?

J.B: Aujourd’hui, il n’y a pas vraiment d’autres attaques de l’Etat poutinien contre la musique. Et c’est ce qui étonne les Russes, quand ils voient Yoko Ono, Madonna ou Sting. C’est comme si, tout à coup, on se figurait qu’on avait mis les Sex Pistols en Prison. Mais ça n’est pas les Sex Pistols qu’on met en prison.

Ma théorie est la suivante : la mise en prison des Pussy Riot et le discours du pouvoir sur le « faut-il être sévère ou non ? » est au service de la conduite de la politique intérieure.

En apparence, l’Etat poutinien contrôle tout et s’enrichit, et tout le monde est d’accord. L’Eglise et les riches lui sont favorables, et les pauvres... il y en a de moins en moins. En un mot, tout va bien. Mais pendant les manifs de décembre, l’Etat s’est rendu compte qu’il y avait une partie de la droite et une partie des très riches qui appelaient à un pouvoir plus humain, plus démocratique, plus ouvert. Et éventuellement moins corrompu. Tout à coup, des gens qui avaient toujours été dans l’Etat et pour l’Etat ont rallié l’opposition.

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Poutine avait besoin de montrer une image de fermeté. Ensuite, il voulait démontrer qu’il protégeait tous les croyants et faire peur à la droite conservatrice qui commençait à le contester à cause de la corruption. C’est une manière de leur dire : « Regardez, dès qu’on va ouvrir la marmite, l’Eglise va être profanée.» Il joue sur les minorités religieuses, très importantes en Russie.

L’argument du pouvoir est celui-là : si on n’emprisonne pas les gens qui font ces choses dans les églises, on aura des problèmes dans les synagogues et les mosquées.

Mais à la limite, sur les Pussy Riot, la question n’est plus seulement celle du verdict, mais de l’effet social qu’a eu ce débat. Il a exacerbé un dialogue fondamental. Aujourd’hui, beaucoup de gens disent : « Il faut se libérer de Poutine

Pas seulement parce que c’est un dictateur ou pour des histoires de corruption, mais parce que le régime n’est plus efficace. Aujourd’hui, des intellectuels français signent des pétitions contre Poutine, et si une partie des grands bourgeois oligarques, et même toutes les élites (depuis la pétition lancée le 25 juin) aimeraient libérer les Pussy, c’est qu’ils pensent que le régime Poutine-Medvedev va dans le mur.

L'intégralité de l'article sur le site de Rue 89

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