Russie: les tourneuses de l’usine de khokhloma

Le khokhloma est l’art décoratif qui fait la fierté de la région de Nijni Novgorod, et plus particulièrement de la ville de Semionov. Une fois par an, son usine de peinture sur bois ouvre ses portes à l’occasion du festival du "Khokhloma doré".

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Le khokhloma est l’art décoratif traditionnel de la ville de Semionov

Fima, Liouba, Assia et Anna, sont tourneuses depuis 40 ans à l’usine "khokhlama" de peinture sur bois de Semionov. Galina est à la retraite, elle est venue féliciter à grands renforts de vodka ses ex-collègues qui ont reçu une récompense du ministère de la Culture à l’occasion du 12e festival international du "Khokhloma doré" organisé les 6 et 7 juin dans la petite ville de 25 000 habitants.
Galina a rencontré son mari au lycée professionnel technique juste avant d’aller à l’usine, ils ont travaillé toute leur vie côte à côte dans le même atelier. Son mari est encore-là, au bout du couloir, à couper du bois, tandis qu’elle est désormais occupée à veiller sur leurs cinq petits-enfants.

Dans la première coopérative locale de peinture sur bois, créée en 1931 à Semionov, il y avait les grand-mères et les grand-pères d’ouvrières locales comme Liouba et Galina. Bien avant eux, leurs ancêtres vieux croyants réfugiés à la fin du XVIIe siècle dans les forêts et les prairies peu fertiles au confluent des rivières Kerjenets et Ouzola (emplacement actuel de Semionov). Faute de pouvoir subsister autrement, ils se sont livrés au commerce de vaisselle en bois décorée.

Une des ouvrières cite l’écrivain local Pavel Melnikov : "La forêt nourrit l’homme de la Volga. L’homme de la Volga affûte et peint lui-même ses cuillères, ses bols, ses tasses et ses plats. Tout ce que la forêt lui donne, il le prend". Au milieu du XIXe siècle, les cuillères des artisans dits "de la rivière Kerjenets" étaient réputées dans tout l’empire ; et même en Perse, en Inde et dans le monde anglo-saxon, si l’on en croit le site internet de l’usine.

Un travail dangereux

Anna et ses camarades ne sont pas juste des ouvrières, elles sont membres de l’atelier artistique de tournage, et leur profession, selon elles, est d’une complexité qui ne laisse rien à envier aux artistes peintres.
"Toutes les professions sont compliquées, mais les bons tourneurs sont beaucoup plus difficiles à trouver que les bons peintres", indique Anna. "Tout le monde n’a pas l’endurance physique et la patience, car le métier est assez long à apprendre après l’école. C’est délicat, une fois devant son ouvrage, de garder le contrôle de la machine-outil. On a peur de se couper les jambes, les bras et le dos fatiguent vite, il faut taper au rythme de la machine de coupe".

"Toute la journée, nous sommes debout devant notre machine-outil et nous tapons avec un marteau parfois lourd de trois kilogrammes", racontent les anciennes collègues de Galina. Les quatre ouvrières ont quitté les bancs de l’école à 17 ans pour aller travailler.
Il faut apprendre le métier à 17 ans maximum, affirme Anna qui explique qu’elles ont plus de mal avec les apprentis plus âgés qui ont davantage peur de se faire du mal avec tous ces énormes instruments de coupe.

"Notre savoir-faire est très ancien. Nous essayons de le transmettre à nos petits enfants, mais cela m’étonnerait qu’ils viennent travailler à l’usine", confie Galina. En attendant, les anciens travaillent jusqu’au bout de leurs forces, sans penser à la retraite. Les cinq femmes ne tarissent pas d’éloges à l’égard d’un de leur ancien collègue qui a quitté l’usine à l’âge de 77 ans : "Il pouvait tout faire les yeux fermés, il travaillait en continu, comme une chaîne d’assemblage".

"Nous avons des vieux tourneurs très expérimentés ici, et ils ne veulent pas nous quitter parce qu’ils ont une grande maîtrise de leur travail et qu’ils sont pour l’instant irremplaçables", conclut Anna.

Un trône offert à Boris Eltsine

Le travail s’est encore complexifié avec le temps, explique la guide de la Maison de la cuillère, musée municipal de la khokhloma. Tasses, cuillères, vases, chaises, commodes, tables - tout cela ne remplit que le premier étage de l’édifice. L’usine khokhloma, depuis la fermeture de l’usine "Souvenirs de Semionov" dans les années 1990 et la concentration de la production locale qui s’en est suivie, est devenue un gros fabriquant de matriochkas, le troisième plus gros producteur agréé en Russie.
En outre, les peintres et les ouvriers de l’usine, depuis la chute de l’Union soviétique, font face à des commandes toujours plus extravagantes : du fameux trône offert à Boris Eltsine et occupé ensuite par le gouverneur Valéri Chansov à la matriochka des Jeux olympiques 2014 de Sotchi, en passant par le phoenix, le bateau en forme de canard et autres oeuvres de grande envergure qui ont fait le prestige des premiers festivals du Khokhloma doré dans les années 2000.

De plus, il n’y a aucun doute que la perspective de la Coupe du monde 2018, dont l’affiche officielle pour Nijni Novgorod représente un joueur de football au corps composé de motifs khokhlomas, ne sera pas de tout repos pour le personnel dont le travail commence par le placage, l’affûtage et le traitement du bois - principalement du tilleul.

Il faut des jambes de fer, des mains en or, et surtout la tête froide

L’usine de Semionov, le mois dernier, a assemblé una matriochka géante. La fabrication de la tête a pris toute une journée, racontent les tourneuses.
"Le marteau était trop lourd pour donner des coups répétitifs, il fallait tamponner un petit coup puis interrompre le mécanisme", explique Anna.
Les équipes de l’atelier de tournage, pour pouvoir relever tous les défis, sont équipées d’une machine de coupe à plusieurs vitesses que l’ouvrier arrête régulièrement en tournant une clé. "Parce qu’il peut tuer quelqu’un avec le marteau qu’il tient dans ses mains", précise Liouba après quelques gorgées de vodka.
"Puis il faut veiller à ce que la pièce n’éclate pas au cours du processus, qu’elle soit taillée dans la bonne forme. Il faut avoir des jambes de fer, des mains en or, et surtout la tête froide. En un mot, il faut être bon à tout".

Une qualité inégalée

De toute évidence, Semionov est un endroit qui peut faire changer d’avis le touriste réfractaire à acheter des matriochkas par refus du cliché. "J’aurai beaucoup de peine si notre production se mettait à décliner", avoue Anna. Pour elle, il y a une différence de taille entre les matriochkas de son usine et les matriochkas des particuliers qui sont vendues deux fois moins cher.

"Vous avez vu notre boutique et notre musée, les couleurs sont éblouissantes, ça brûle. La peinture, le lissage, le vernissage, la garniture, tout est d’une autre qualité. Je vois tout de suite la différence entre notre vernissage manuel et un vernissage à la machine, le vernissage fait à la main résiste pendant des décenies. J’avais des matriochkas décorées par ma mère artiste-peintre et fabriquées par mon père qui était tourneur lui aussi, elles ont le même âge que moi et elles s’emboîtent toujours aussi bien malgré les années".

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