Russie : les babouchkas, gardiennes de musée

Elles ont l'âge de la retraite légale en Russie mais continuent de travailler pour compenser leur faible pension, et sont, depuis toujours, les gardiennes légitimes des musées.

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Les gardiennes du musée Tropinine

Elles s’appellent Larissa, Irina, Natalia, Galina ou encore Natacha. Elles ont été économistes, restauratrices d’art, vendeuses, expertes en micro-électronique. Mues par un mélange de nécessité et de passion, elles sont devenues surveillantes de musées, une fois retraitées. Après 55 ans, âge légal de la retraite en Russie, une seconde vie professionnelle s’ouvre à elles.

En France, les gardiens des musées d’Etat sont des agents du Ministère de la Culture, recrutés sur concours et reconnaissables à leur uniforme. En Russie, ce sont les babouchkas (ce qui signifie littéralement grand-mère mais désigne également une femme d’un âge avancé) qui en sont les gardiennes. Elles le sont aussi dans l'insconscient collectif. Natacha du musée Tropinine est formelle : "dans ma jeunesse, c’était ancré dans ma tête, la surveillante doit être une grand-mère, quelqu’un d’âgé qui ne peut plus travailler ailleurs."

Comme avec leurs petits-enfants dont elles assurent souvent l’éducation, les babouchkas sont encore les garantes d’une autorité morale très forte. Qui mieux alors que ces grands-mères pour faire respecter le règlement et veiller avec la plus grande attention sur les oeuvres ?

A l’époque soviétique, les musées, comme d’autres institutions intellectuelles, ont permis aux nobles qui étaient restés en Russie après la révolution de se reconvertir, grâce à leurs connaissances et leurs savoirs acquis dans leur jeunesse. Olga, professeur de russe à l’Université de l’Amitié des Peuples, se rappelle : "je me souviens très bien de ces surveillantes qui en savaient bien plus que les guides. Il y avait à cette époque, dans les années 1960 – 1970, des nobles et une des babouchkas avait été princesse avant la Révolution. J’étais très impressionnée."
Galina, qui travaille au Musée Pouchkine, se souvient qu’ "à l’époque soviétique, tout était organisé différemment, les surveillantes étaient des intellectuelles."

Aujourd’hui, la plupart des musées qui emploient les babouchkas demandent essentiellement qu’elles aient toutes fait des études supérieures, sans connaissances particulières dans le domaine artistique. Le plus important est le sourire.

"C’est ma deuxième maison ici, c’est ma vie, ma raison d’être"

La grande majorité d’entre-elles a fait ce choix pour percevoir un complément à leur pension de retraite qui est très faible. Mais pas seulement, car on comprend vite qu’il y a bien d’autres motivations, notamment celle d’éviter de penser à la vieillesse. Larissa confie : "quand vous allez travailler au musée, tous vos ennuis restent derrière la porte. Vous souriez et vous pensez que tout va bien, que vous avez beaucoup de chance".
Et Olga d’ajouter : "et puis, que faire à la maison ? Rester assise sur un banc ?".
Car ces femmes ont fait partie d’une génération de femmes actives : dans les années 1970, le taux d’emploi des femmes russes en âge de travailler s’élevait à 90%, 92%. Elles étaient indépendantes et entendent toujours l’être.

Certaines retrouvent même au sein du musée une nouvelle famille comme Irina du musée Tolstoï : "c’est ma deuxième maison ici, c’est ma vie, ma raison d’être" et d’ajouter que parmi ce qu’elle aime le plus dans son travail ce sont ses collègues qui sont devenues comme des soeurs.

Les Russes sont très fiers de leur patrimoine artistique et ce qui frappe également le visiteur qui se promène dans les musées, c’est le degré d’implication de ces femmes dans le travail : la vigilance farouche pour le respect du règlement (qui ne s’est pas fait reprendre pour avoir parlé dans une salle de musée), n’est que l’expression d’un amour dévot pour les oeuvres qu’elles doivent protéger. Galina avoue qu’elle aime particulièrement "quand les gens viennent et sont attentifs aux expositions, qu’ils regardent avec intérêt les oeuvres."

Il ne leur est pas demandé d’intervenir ou de commenter les oeuvres aux visiteurs, ce rôle étant dévolu aux guides et aux conférenciers. Mais souvent elles ne peuvent s’en empêcher, heureuses de pouvoir partager leur intérêt avec les visiteurs.

Servir à quelque chose de supérieur

Héritage de l’époque soviétique, c’est aussi pour beaucoup de ces femmes, l’occasion de servir à quelque chose de supérieur. Larissa, qui travaille au Musée des Beaux-Arts Pouchkine, est enthousiaste pour tous les événements organisés comme les nocturnes, la Nuit des Musées, les concerts, même si elle doit rentrer plus tard que d’habitude. Elle est convaincue que "la vie n’est pas comblée avec les magasins et les objets mais par le beau". Natalia du Musée Tropinine nous confie "qu’être ici, parmi les gens, cela élève l’esprit."

Et puis, travailler au musée, c’est également une belle occasion de se réaliser sur le plan artistique, de vivre une vie parallèle.
Galina, qui a travaillé en tant qu’économiste, confie à demi-mot qu’elle n’a pas pu faire ce qu’elle voulait étant jeune et qu’elle a suivi le chemin tracé par ses parents : "j’aime le beau, les artistes, les musées, j’aime lire. Les musées répondent à mes passions".

Au sein du musée Tropinine, Natalia s’est aussi découvert une passion pour les perles de verre au travers des pièces d’art décoratifs détenues par le musée. Elle fait désormais de la broderie avec ces perles de verre, "pendant la nuit...".

Malgré leur âge, elles ne comptent pas s’arrêter. Et de façon unanime, elles expriment le souhait de travailler le plus tard possible.
"Jusqu’à ma mort" laisse échapper Irina, surveillante au musée Tolstoi, avant bien sûr de se reprendre, "tant que j’ai la santé et tant qu’ils voudront bien de moi".

Larissa ne cesse de repousser la date de son départ : "Sûrement jusqu’au Nouvel An, et après, je me repose. Que les jeunes travaillent ! Je prie pour que le Seigneur me donne la santé de travailler jusqu’à la Nouvelle Année. Et si quelque chose me manque une fois à la retraite, je reviendrai".
Elle nous confie aussi que si ses fils connaissaient son salaire, ils lui intimeraient d’arrêter de travailler. "Je ne travaille pas pour l’argent. Je reçois de la satisfaction de ce que je fais".
A 69 ans, Galina, surveillante du musée Pouchkine, espère "que son contrat sera reconduit et travailler tant qu’elle en aura la force".

L'absence d'hommes dans le milieu des gardiens de musées se fait ressentir : une première explication réside bien sûr dans le fort déséquilibre du rapport démographique homme/femme en Russie, surtout à un âge déjà avancé, mais la raison du salaire revient sur toutes les lèvres. Au musée des Beaux-Arts Pouchkine, parmi les nombreuses surveillantes, il y a cependant deux hommes : un étudiant et un vieux retraité mais c’est l’exception.
"Le salaire est trop faible pour la dignité d’un homme" pense Larissa.

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Guardians de
Andy Freeberg

Ces femmes ont inspiré le photographe américain, Andy Freeberg. En 2008, alors qu’il visitait le musée de l’Hermitage à Saint-Pétersbourg, il a été surpris par la présence de ces babouchkas en tenue de tous les jours, qui s’accordaient si bien aux oeuvres qu’elles surveillaient. Il est allé à leur rencontre dans les principaux musées à Moscou et à Saint-Pétersbourg ; il en a fait le thème de son travail, intitulé Guardians. Il les a photographiées à côté de l’oeuvre de leur choix et le résultat est surprenant, tant ces femmes font écho ou prolongent la toile ou la sculpture. Un mimétisme favorisé par la proximité quotidienne avec les oeuvres, même si les surveillantes changent de salle tous les jours.

Certaines avouent même leur parler, comme Natalia du musée Tropinine qui dit que "les toiles sont comme des personnes vivantes. On leur dit bonjour." Larissa également au musée des Beaux-Arts Pouchkine, aime beaucoup le portrait de Jeanne Samary par Renoir : "j’arrive dans la salle et je parle aux tableaux, Jeannette, comment vas-tu aujourd’hui?"

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2nd Century Mummy Masks, Pushkin Museum
Andy Freeberg

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Kugach’s Before the Dance, State Tretyakov Gallery
Andy Freeberg

La fin d’une époque ?

Les nouveaux musées qui ouvrent à Moscou sont principalement financés par des oligarques qui n’embauchent plus ces figures traditionnelles. L’Institut d’Art Réaliste Russe, qui a ouvert en 2011, n’emploie quasiment que des hommes en uniforme et de tous âges. Il n’y a désormais plus de différence avec les musées américains ou français.

Alors que la loi autorise le travail rémunéré en complément de la retraite, le gouvernement depuis cette année, dans l’optique de faire des économies, n’indexe plus sur le coût de la vie les pensions-vieillesse des retraités qui travaillent au-delà de l’âge de la retraite. Pour aller plus loin, le gouvernement discute depuis peu de la possibilité de cesser complètement de verser la pension à ceux qui travaillent.
Pour le moment, il ne s’agit que de discussions mais l’adoption éventuelle d’une telle loi risquerait de sonner le glas pour le travail des babouchkas des musées russes.

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