Russie : le secret des châles d’Orenbourg

Le châle d’Orenbourg, dont l’artisanat est internationalement reconnu, a bien failli disparaître après la Perestroïka. Retour sur un art vieux de 250 ans.

"Dans l’entrée, elle était encore en train de tirer ses longs gants glacés, puis elle avait jeté sur son chignon haut un châle d’Orenbourg fin comme de la dentelle".

Cet extrait de l’ouvrage Le livre du bonheur de Nina Berberova, écrit en 1936, évoque le raffinement de l’artisanat russe du XIXème siècle, né dans les steppes de l’Oural il y a plus de 250 ans.

Les Russes se sont familiarisés pour la première fois avec l’élevage de chèvres à la fin du XVIIe siècle, au début de la colonisation de l'Oural, parcequ'ils avaient constaté que leurs manteaux de fourrure ne les protégeaient pas du froid par vent fort alors que les Kalmouks et les Kazakhs pouvaient passer des jours dans la steppe glacée dans des vêtements légers en peaux de chèvre et en feutre.
Le secret était simple : ils mettaient sur eux des vestes matelassées en duvet de chèvre.

Les cosaques russes avertis ont rapidement adopté les habitudes de la population locale. Au XVIIIème siècle, Orenbourg était devenu un lieu important d’échanges avec l’Asie Centrale : on y importait des peaux d’agneaux de Boukhara et de Khiva des mousselines et du coton, et les Kalmouks et les Kirghizes y vendaient du poil de chèvre et de chameau.

Pierre Rytchkov, fonctionnaire, géographe et historien, envoyé de Saint-Pétersbourg, fut le premier à parler de la région d’Orenbourg et de ses richesses. Il décrit la vie de la steppe et de ses habitants dans une étude intitulée "Expérience sur les poils de chèvres", publiée en 1766, qui louait les propriétés curatives du duvet de chèvre, comme celles de favoriser la circulation sanguine ou de soulager des rhumatismes. Il suggéra même d’établir une petite entreprise de production dans la région.

Reconnaissance mondiale

Au fil du temps, des tricoteuses se sont unies pour créer de véritables objets d’art avec des broderies et de la dentelle, et le fameux châle d’Orenbourg. Cet artisanat, devenu plus organisé, acquit une forte renommée, notamment grâce à la foire internationale de Paris en 1857 où, pour la première fois, les châles en duvet de chèvres furent présentés aux publics parisien et européen.

La production de châles est alors devenue célèbre dans toute l’Europe et au-delà.
A la fin du XIXème siècle en Angleterre, des sociétés ont même tricoté des châles avec la mention "imitation d’Orenbourg".

Cette appellation châle d’Orenbourg revêt trois formes : le châle, réalisé en duvet épais et utilisé au quotidien, la toile d’araignée, ouvrage plus délicat et plus fin, fait à partir de duvet et de fils de soie pour une utilisation plus festive et solennelle, et l’étole. Les motifs très caractéristiques en nids d’abeille ou pattes de chats… sont passés de main en main depuis des générations.

Les chèvres d’Orenbourg, une race à part

Des tentatives d’élevage de chèvres d’Orenbourg ont eu lieu au XIXème siècle en France, en Amérique du Sud et en Angleterre, mais ont échoué.
Ainsi, en 1818, Louis XVIII envoya un orientaliste et diplomate français, Pierre Amédée Jaubert, rechercher la race des chèvres qui fournissaient le duvet avec lequel on fabriquait les châles du Cachemire.

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Chèvres d’Orenbourg
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En chemin pour le Tibet, il s’arrêta à Odessa et apprit qu’entre Orenbourg et Astrakhan, des bergers faisaient paître des chèvres descendantes du Cachemire. Le professeur Joubert étudia les poils du bouc d'Orenbourg et les trouva de bien meilleurs qualité que ceux de la race tibétaine. Sur les 13.000 chèvres qu’il fit expédier par bateau à Marseille, seulement un peu plus de 400 survécurent au voyage.

Malheureusement, le duvet aux qualités exceptionnelles se transforma en quelques années en poils durs et rêches, et il s’avéra que ce duvet ne pouvait se développer que si la chèvre était soumise à des conditions climatiques extrêmes comme celles que l‘on trouvait dans le sud de l’Oural soit des hivers longs et rigoureux, des vents forts et des étés chauds et secs.

L’alimentation trouvée dans les steppes a également son importance. La race des chèvres dites « d’Orenbourg » a été introduite dans la région au XIXème siècle en croisant plusieurs espèces locales. L’objectif était d’obtenir des poils de bonne qualité, doux, délicats et résistant pour la confection de vêtements dont le fameux châle d’Orenbourg.

Ce duvet est toujours considéré comme le plus mince au monde avec une épaisseur de 16 à 18 microns contre 22 à 24 microns pour des chèvres angora. Plus le fil est fin et plus il est doux. A la différence du cachemire qui est tissé, le duvet de chèvre d’Orenbourg est tricoté ce qui lui confère un aspect plus mousseux.

Un patrimoine en péril

Après la révolution russe de 1917, les tricoteuses se sont réunies dans des coopératives et des artels. En 1939, un des artels est appelé "Commune de Paris" et c’est sur la base de ce dernier qu’a été créée "la fabrique des châles en duvet d’Orenbourg" en 1960. Dès la période soviétique, la production devient plus industrielle avec l’acquisition de machines à tricoter mais tout en gardant un savoir-faire manuel.

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Châle d’Orenbourg
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Malheureusement, en même temps que l’éclatement de l’URSS, la production a commencé à péricliter et les ventes se sont effondrées.
Le renchérissement des coûts d’élevage a provoqué le délabrement de nombreuses fermes et le nombre de tête de bétail dans la région a chuté : de 150.000 en 1990 à 16.000 en 2002. Mais une autre raison de ce déclin est l’arrivée de nouvelles matières et de nouveaux produits : le châle en duvet est passé de mode et est devenu plus un souvenir régional de marque par analogie avec le pain d’épice de Toula ou la dentelle de Vologda.

A la fin des années 2000, pour sauver cet artisanat, les entreprises aidées par l’Etat, ont dû se restructurer drastiquement et réaliser de gros investissements en machines à tricoter modernes. Elles ont également introduit de nouvelles matières couplées au duvet comme des fils synthétiques, du coton, et ont importé du duvet d’autres régions de Russie.

Les deux entreprises qui produisent le fameux châle, et même les créateurs de mode, proposent à nouveau de traiter le foulard non pas comme un souvenir, mais comme un vêtement, un accessoire tendance et un détail de garde-robe irremplaçable.

Ainsi, la gamme de produit a été élargie à une gamme de vêtements, comme des pulls, des pantalons ou des chaussettes, tout en gardant l’esprit de l’ornementation originale.

Au printemps 2017, lors de la Fashion Week de Paris, le couturier Valentin Yudashkin a présenté des robes, des hauts et des shorts sur la base du châle d’Orenbourg. Alors si la mode n’est qu’un éternel recommencement, le châle d’Orenbourg a encore de beaux jours devant lui.

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