Russie: le modèle économique en débat

Aujourd’hui en Russie, le débat est particulièrement actif sur le modèle de croissance envisageable pour la Russie. Trois visages incarnent ces discussions: Alexeï Koudrine, Boris Titov et Sergueï Glaziev.

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La Russie sort aujourd’hui timidement de la récession, après une crise douloureuse qui a vu le nombre de Russes sous le seuil de pauvreté atteindre près de 20 millions. Les prévisions de croissance demeurent faibles, de l’ordre de 1,5 % au maximum, mais le produit intérieur brut de la Russie a augmenté de 0,5% sur un an au premier trimestre, selon une dernière estimation de Rosstat publiée en mai.

Vladimir Poutine a demandé à ses ministres et conseillers de préparer des mesures pour relancer la croissance russe, relançant ainsi le débat sur l’économique du pays.

Ces discussions sont de fait au premier plan aujourd’hui en Russie, comme elles l’ont été lors du dernier Forum Economique à Saint-Pétersbourg début juin. Elles animent activement aussi les tribunes de la presse russe. C’est même selon certains analystes une vraie nouveauté, si ce n’est un progrès, quand par le passé, les débats portaient plus sur les personnalités que sur le contenu de leur programme économique.

Trois positions, économiquement réalistes, se détachent : la position libérale et anti-inflationniste défendue par Alexis Koudrine, l’ex-ministre des Finances, poids lourd de la politique russe ; la position centriste de la relance incarnée par le club Stolypine et enfin la position plus conservatrice de Serguei Glazyev, actuel conseiller de Poutine.

Koudrine, le libéral

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Alexis
Koudrine

La conviction d’Alexis Koudrine, qui semble avoir l’oreille de Poutine est qu’il ne faut pas faire de mouvements brusques car l’économie russe reste fragile et propice aux faillites rapides. Il propose donc de suivre le même chemin économique d’inspiration libérale, en maintenant l’inflation basse, le crédit cher et en attendant une reprise économique mondiale.

Koudrine est notamment sceptique vis-à-vis d’une croissance économique trop rapide, considérant qu’en Russie les institutions étatiques et les organismes de contrôle sont trop faibles.

Les principales critiques lui rétorquent qu’il n’apporte rien de nouveau, qu’il ne croit pas en la croissance du pays et qu’il n’est pas favorable aux investissements de l’Etat. Koudrine pense effectivement qu’étant donné la faiblesse de l’appareil étatique, tout sera volé et aucun programme ne sera vraiment efficace.

Comment alors sortir du cercle vicieux de la crise ? Pour Alexis Koudrine, il faut attendre le perfectionnement des institutions…

Au centre, Boris Titov et le club Stolypine

Le club Stolypine du nom du premier ministre réformateur de Nicolas II a été créé par un groupe d’économistes nationaux russes en 2012. Mené aujourd’hui par Boris Titov, délégué des entrepreneurs auprès du Kremlin, le groupe s’oppose à la politique de rigueur de Koudrine et recommande de baisser rapidement le coût du crédit. Selon lui, l’industrie russe est affamée et en a besoin, et indique que 40% de la production industrielle russe est en stagnation.

Les taux d’intérêt doivent également baisser pour relancer la croissance économique.

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Boris Titov
kremlin.ru

Sur le site du club Stolypine, il est écrit: "Nous partageons la vision commune qu’il est impossible d’atteindre la croissance économique en suivant seulement les recommandations du FMI pour les marchés émergents. La tâche aveugle de la stabilisation macro - économique, le "ciblage" de l’inflation, le culte fétichiste de l’excédent budgétaire ne sont pas la panacée pour résoudre les problèmes économiques de notre pays."

En juillet 2016, Poutine a demandé que le Club Stolypine prépare des propositions pour stimuler la reprise de la croissance.

Pour Koudrine, cette politique risque d’inonder l’économie d’argent, lequel sera intégré directement dans les prix, créant une forte hausse de l’inflation. Mais pour le club Stolypine, l’inflation en Russie n’est pas monétaire mais liée aux prix des grandes entreprises monopolistiques, comme celle du gaz ou des transports, ainsi qu’au cours du rouble.

Sergueï Glaziev, le conservateur

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Sergueï Glaziev
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La troisième voie est défendue par Sergueï Glaziev, qui reste proche du club Stolypine. La différence principale est qu’il préconise de fixer le cours du rouble, car selon lui, ces mouvements de la monnaie créent une forte incertitude et empêchent tout investissement.

Pour Koudrine, si on fixe le cours du rouble, c’est la faillite assurée du système financier russe.

Glaziev, d’inspiration keynésienne, est favorable aux politiques de stimulation de la demande, et de la hausse des salaires pour relancer la consommation. Il présente une vision "morale" de l’économie qui donne des obligations aux hommes d’affaires pour augmenter la confiance. Sa position lui attire ainsi certaines moqueries, on lui reproche notamment de faire de la philosophie plus que de l’économie.

Glaziev est dans ce débat, l’un des seuls scientifiques en la matière, diplômé de l’académie des sciences.

La Russie entre théorie et pratique

A l’intérieur de ce débat, le président russe - proche avant tout de Koudrine - semble se rapprocher des points de vue de Titov. Et selon l’historien M. Bubnov, il pencherait vers la solution de Koudrine si des éléments du programme du club Stolypine étaient intégrés.

La solution Glaziev ne serait envisagée qu’en cas de baisse économique extrêmement forte, mais aujourd’hui les salaires sont toujours payés et le budget se tient.

Poutine, qui n’est pas réputé comme étant un radical dans ses choix de politique économique, semble se rappeler l’expérience de 1917 ou encore des années 1990, et ne souhaite pas "faire de mouvements brusques", ni prendre des directions extrêmes.

L’économie et la société russes se confrontent à toutes les grandes théories économiques, qui ne valent finalement rien face à la réalité. Car comme le rappelle l'historien Bubnov, en 1917, en théorie, la démocratie arrivait, et en pratique ce fut le début de la dictature.

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