Russie : "La vodka, c’est l’apanage des personnes âgées"

Alexandre Nemtsov, docteur et expert des problèmes de mortalité alcoolique et de politiques de santé publique, explique au journal russe Lenta.ru les nouveaux comportements des Russes face à l'alcool.

D’après Olga Tkatchevaïa, gériatre référent près le ministère de la Santé, l’alcoolisme des hommes retraités est près de trois fois plus élevé que celui de leurs homologues actifs. Chez les femmes retraitées, on diagnostique deux fois plus souvent de symptômes dépressifs.

D’après les études du Centre de recherches gériatriques, l’emploi est le principal facteur qui « abaisse le risque de dépression de 55% ». La retraite conduit-elle à l’alcoolisme ? Que boivent les Russes ? Comment ? En quelle quantité ?

Pour répondre à ces questions, Lenta.ru a rencontré le docteur Alexandre Nemtsov, expert russe des problèmes de mortalité alcoolique et de politiques de santé publique en la matière.

Lenta.ru : D’après les responsables politiques, le départ en retraite constitue souvent un facteur déclencheur de comportements alcooliques. Etes-vous d’accord ?

Alexandre Nemtsov : La population de notre pays est si nombreuse, que l’on peut trouver des exemples de comportements très différents. Il s’agit plutôt de pouvoir quantifier le phénomène. Il y a des gens qui commencent vraiment à boire au moment où ils partent à la retraite. En famille, même, parfois. Mais cela arrive très rarement mis à part les militaires à la retraite. Ceci ne concerne pas la population en générale. Le problème principal des retraités, c’est la pauvreté. Or, pour acheter de l’alcool, même bon marché et frelaté, il faut des moyens.

Lenta.ru : Est-ce qu’il y a un âge où l’on boit plus ? On met souvent en avant, que pour beaucoup, le départ à la retraite s’accompagne de dépression et que l’alcool permet d’atténuer la maladie.

Alexandre Nemtsov : Pour ce qui est de l’âge des consommateurs, nous sommes en mesure de l’établir à partir de différents indicateurs. Nous tenons compte, par exemple, du nombre de personnes décédant par intoxication alcoolique ou développant une psychose alcoolique. Il en ressort approximativement que ceux qui pâtissent le plus de l’alcool, et qui, donc, en consomment le plus, sont les 40-55 ans.

La vieillesse a ses caractéristiques propres : quand on vieillit, la tolérance à l’alcool baisse. Ce phénomène arrive à tous, sans exception. Avec l’âge, on ne peut plus se permettre de boire autant qu’avant sous peine d’intoxication sévère. Un homme qui buvait, par exemple, une demi-bouteille de vodka sans que cela ne l’affecte outre mesure, ne peut plus se le permettre quand il avance en âge. Alors, il diminue sa consommation.

La moindre résistance à l’alcool des personnes âgées constitue la principale contre-indication à sa consommation pour cette catégorie de la population.

Lenta.ru : Qu’en est-il des jeunes ?

Alexandre Nemtsov : Aujourd’hui, on constate que chez les jeunes la tendance est à la consommation de boissons faiblement alcoolisées comme la bière ou le vin. Ceci les distingue de leurs ainés qui consomment des breuvages plus forts. Il y a encore quelques années, les experts de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommandaient aux gouvernements de travailler pour que, à choisir, leurs citoyens consomment des boissons faiblement alcoolisées. A l’époque, l’OMS ne faisait que commenter une tendance alors en cours.

D’eux-mêmes, les gens ont commencé à se tourner vers des boissons moins fortes, et cela, pas uniquement parce qu’ils ont pris prise conscience de l’importance de prendre soin de soi. Avec l’urbanisation de masse, les conditions de vie ont simplement changé. Il a fallu devenir plus mobile et s’adapter. Or, la consommation de boissons fortement alcoolisées réduit la mobilité, les capacités d’adaptation, et demeure peu compatible avec la réussite professionnelle. C’est comme ça que, naturellement, les populations urbaines ont commencé à consommer des boissons moins fortes.

Aujourd’hui, quand vous vous dépêchez pour aller déjeuner, vous buvez une bière en vitesse puis vous retournez au travail. La consommation de vodka ne permet pas un tel style de vie. Actuellement, on observe que plus les consommateurs sont jeunes, moins ils consomment de boissons fortes. Ils préfèrent la bière et le vin. La vodka reste l’apanage des personnes âgées.

Lenta.ru : Il reste encore quelques efforts à accomplir pour éradiquer la consommation d’alcool.

Alexandre Nemtsov : Je ne pense pas qu’il nous faille nous battre pour un mode de vie qui exclut complètement l’alcool. D’abord, parce que c’est impossible, ensuite parce qu’il est peu probable que ce soit une bonne chose : l’alcool est un tranquillisant extraordinaire. Les gens qui ont une vie difficile, pleine de stress, qui vivent dans la pauvreté ont besoin de se débarrasser de cette tension. L’alcool peut aider l’homme, l’aider à tenir debout, à condition bien sûr que les quantités consommées soient raisonnables.

Lenta.ru : Combien est-ce que les Russes boivent en moyenne ?

Alexandre Nemtsov : D’après les statistiques officielles, 10,5 litres annuels pour les personnes de plus 15 ans. D’après mes estimations, cela tourne plutôt autour des 13 litres. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, ce sont des quantités importantes. D’après les données de l’OMS, on considère relativement inoffensive une consommation annuelle inférieure à 8 litres. En Russie néanmoins, même pendant les périodes de campagnes de lutte contre la consommation d’alcool, la moyenne s’est maintenue autour des 10 litres.

Lenta.ru : L’idée que l’ivrognerie est une caractéristique nationale, c’est vrai ?

Alexandre Nemtsov : Ce n’est pas un adage mais plutôt un fantasme, faux du reste. A l’époque impériale, la consommation des Russes était tout à fait modérée. La consommation a connu un pic après l’abolition du servage : en 1864, elle s’élevait à 6 litres par an et par personne. Ensuite, et ce jusqu’à la révolution, la consommation d’alcool a constamment baissé.

Au moment où la Grande Guerre patriotique a commencé, on buvait en moyenne 1,9 litre d’alcool par an et par personne, ce qui est 5-6 fois moins qu’aujourd’hui. Les années de guerre ont, elles aussi, été des années de sobriété. Les fameux cent grammes journaliers aux soldats n’ont finalement eu que peu d’incidence.

Jusqu’à 1965 tout s’est relativement bien passé, car le pays pansait encore ses plaies, les gens n’avaient ni le temps ni de raisons de boire. C’est ensuite qu’on a assisté à une croissance fulgurante de la consommation d’alcool.

Lenta.ru : Pourquoi ? Les gens ont commencé à avoir de l’argent à dépenser ?

Alexandre Nemtsov : Non, ce n’est pas une explication valide. A cette époque, on a assisté à une modification mondiale de la consommation d’alcool : ce processus s’est observé dans de nombreux pays. Là, où l’on buvait beaucoup, la consommation a baissé comme par exemple en Italie, en France ou en Allemagne. Par contre, là où au départ on buvait peu -et c’était le cas de la majorité des pays-, la consommation d’alcool a augmenté, en particulier en Russie. Cette croissance a été ininterrompue jusqu’en 1979.

Puis, les autorités se sont saisies du problème à bras le corps en créant des services toxicologiques et des centres de désintoxication. Cela a permis de réduire la consommation. Avant la campagne de lutte contre la consommation excessive d’alcool de 1985, on estimait la consommation d’alcool à 13,4-14,5 litre par personne et par an. Dans les années qui ont suivi, la consommation d’alcool en Russie a extrêmement varié.

Ainsi, la consommation baisse après les campagnes de 1985 puis augmente à nouveau en 1994, pour rebaisser en 1998 et augmenter une nouvelle fois en 2001. Depuis 2004, nos concitoyens boivent de moins en moins. Aujourd’hui, ce processus de baisse ralentit. Si cette réduction continue, c’est dans une mesure limitée et il se peut que la consommation augmente à nouveau, en particulier parce que le pays connait de dangereux phénomènes de crise.

Lenta.ru:En d’autres termes, l’instabilité économique joue un rôle dans le développement de la consommation d’alcool ?

Alexandre Nemtsov : Tout dépend du degré de la crise. Au début, on observe souvent une hausse rapide en réaction à un contexte de stress accru : les gens boivent pour se défendre. Puis, souvent la consommation redescend. C’est comme cela que ça s’est passé en 1995 - 1996. Si vous vous souvenez bien, c’était une période de pauvreté folle, d’inflation. Les salaires étaient payés avec des mois de retard. Les revenus de la population étaient égaux aux dépenses, le pouvoir d’achat a considérablement baissé et avec lui la consommation d’alcool. Cet exemple montre que les liens entre crise économique et consommation d’alcool ne sont pas clairs, univoques.

Lenta.ru : Quels sont les pays du monde où l’on boit le plus ?

Alexandre Nemtsov : D’après les données de l’OMS, le pays où l’on consomme le plus d’alcool est la Biélorussie. Viennent ensuite l’Estonie et l’Ukraine. A la 4ème place, on trouve la bien portante République tchèque, et à la 5ème, la Russie. Mais notre problème à nous ne vient pas tant de la quantité d’alcool consommée, que des conséquences de notre consommation d’alcool. Pour ce qui est de la sévérité des effets de la consommation d’alcool, nous occupons la première place du classement.

Lenta.ru : Dans l’un de vos rapports, vous avez confirmé que chaque année, l’alcool coûte la vie de 400 000 personnes. Sur quelles bases vous appuyez-vous pour avancer ces chiffres ?

Alexandre Nemtsov : Ces comptes datant des années 2000 s’appuient sur le nombre de morts par empoisonnement alcoolique. C'est l'une des sources les plus fiables pour analyser la quantité réelle consommée. Aujourd’hui, la situation a très probablement changé : la quantité de morts alcooliques a diminué mais aucune nouvelle enquête n’a été réalisée.

Quand une personne en âge de travailler meurt, une expertise médico-légale a toujours lieu. Celle-ci prévoit, entre autres, un examen de l’alcoolémie sanguine. Habituellement, ces informations ne sont pas publiées. Toutefois, si vous insistez un peu auprès des autorités, vous pouvez y avoir accès. Il en ressort qu’en Russie il n’y a pas de type de mort, où l’alcool n’a pas joué un grand rôle. Par exemple, 20 % des sujets morts pour cause de maladie cardiovasculaire (infarctus, AVC) avaient de l’alcool dans le sang, dans le cas des accidents de la route, 40%, dans celui des meurtres 70%, de suicides, 40%. Tous ces gens auraient pu vivre encore, s’ils n’avaient pas abusé de l’alcool.

Lenta.ru : Vous avez pourtant dit que dans de nombreux pays européens on ne boit pas moins, mais plus que chez nous. Pourquoi alors, les Russes décèdent-ils plus souvent des suites de leur consommation d’alcool ?

Alexandre Nemtsov : Pour faire simple, en Europe occidentale, les gens boivent autrement et se nourrissent mieux. L’alcool, c’est l’enfer. Les effets de l’alcool sur la santé ne dépendent pas seulement de la quantité consommée mais aussi des boissons choisies. En Russie, à la différence de la République Tchèque, de la France ou de l’Allemagne, on consomme surtout des boissons fortes. Dans 70% des cas, il s’agit de vodka. Les boissons fortes affectent de façon beaucoup plus sérieuse l’organisme que les boissons faiblement alcoolisées. Si une personne boit 10 litres de bière, cette consommation s’étale sur plusieurs heures.

Dans ce laps de temps, le corps a le temps de traiter les substances toxiques de l’alcool grâce à l’action d’enzymes. Cela peut sembler surprenant, mais dans ce cas, l’eau de la bière est plus nocive que l’alcool, car elle surcharge les reins et le cœur. Si vous buvez de la vodka, la consommation d’alcool est telle que votre foi ne peut pas suivre. On peut comparer les effets d’une consommation ponctuelle importante d’alcool à ceux d’une commotion cérébrale. Les vaisseaux capillaires s’atrophient. La quantité de protéines dans le sang varie et avec elle l’équilibre entre bon et mauvais cholestérol.

Lorsque vous ingérez une quantité importante d’alcool, vos globules rouges s’agglutinent. Evidemment, une consommation importante d’alcool a aussi d’autres conséquences somatiques. C’est pour ces raisons que les gens qui boivent sont affectés par toutes sortes de maladies.

Dans les pays où l’on consomme du vin et de la bière, on estime que les hommes vivent 6 à 8 ans de moins que les femmes. Dans les pays où l’on consomme de l’alcool fort, la différence est plus importante. En Russie par exemple, cette différence est de 11 ans.

Lenta.ru : L’alimentation joue-t-elle un rôle particulier ?

Alexandre Nemtsov : Environ 15% des Russes ont une alimentation déficitaire en calories, autrement dit, ils ont faim. Une mauvaise alimentation conduit à l’affaiblissement de l’organisme et nous comprenons bien qu’ici l’alcool est une substance terrible.

Lenta.ru: En Russie, est-ce que les statistiques dénombrent beaucoup d’alcooliques ?

Alexandre Nemtsov : D’après différents comptes, on ne compte pas plus de 4/5% de la population. Ce sont des gens qui ont développé une dépendance pathologique à l’alcool.

Il faut cependant bien comprendre que le danger n’est pas tant dans l’alcoolisme que dans la consommation quotidienne d’alcool. De nombreuses études montrent que ce type de consommation, plus anodin, concerne 40% des hommes en âge de travailler et environ 15% des femmes. La majorité des personnes qui décèdent de loin ne sont pas des alcooliques, mais des consommateurs ordinaires, qui de temps à autres abusent. La plupart du temps ce sont des personnes dont les revenus et le niveau d’éducation sont faibles

Lenta.ru : Est-ce que l’on peut dessiner une carte géographique de la consommation d’alcool en Russie ?

Alexandre Nemtsov : Je veux le souligner encore une fois : nous ne savons pas comment les gens boivent chez nous. Nous ne pouvons avancer des chiffres que sur la base de déductions. En se basant par exemple sur les données de la mortalité alcoolique, on peut dessiner une carte distincte : la consommation augmente au fur et à mesure que l’on se déplace de l’ouest vers l’est et du sud vers le nord.

Cela est lié à toute une série de particularités régionales : climat, salaire moyen, traditions locales. Dans la partie européenne du pays, les régions où l’on boit le plus sont les régions de Leningrad, de Perm, de Novgorod et de Moscou. Une grande partie de la population boit dans l’Extrême-Orient du pays : régions de Magadan, du Kamtchatka, de Sakhaline, républiques de Touva et de Sakha.

Lenta.ru : La pauvreté est-elle un facteur déterminant dans l’alcoolisme ?

Alexandre Nemtsov : On constate que la consommation d’alcool est la plus répandue parmi les franges les plus riches et les plus pauvres de la population. Les personnes qui gagnent un revenu intermédiaire, consomment de l’alcool avec modération, deux fois que moins que les deux autres groupes cités. Dans ce cas, ce qui joue un rôle déterminant, ce n’est pas tant la richesse ou la pauvreté que le stress, les tensions, qui accompagnent tant la pauvreté que l’enrichissement personnel.

Interview : Natalia Granina

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