Russie: la Révolution n’appartient à personne

En Russie, l’Etat et l’opposition sont concurrents pour la mémoire de la Révolution de 1917. Alexandre Baounov analyse pour le Centre Carnegie comment l’Etat et l’opposition se disputent la sympathie des victimes des répressions et la condamnation des bourreaux.

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Photo: A Petrograd, la grève la plus importante de l’histoire mondiale. Cette grève fut initiée par des travailleuses du textile le Jour international des femmes de 1917 (le 23 février selon l’ancien calendrier julien)

En Russie, il n'y a pas de conflit particulièrement tendu entre partisans et adversaires de la révolution centenaire. Mais il existe une compétition entre l'establishment politique au pouvoir et l'intelligentsia d'opposition sur le sujet de la répression politique. Le régime se bat contre le monopole de l'opposition à représenter les victimes, et qui nomme l'Etat comme le successeur des bourreaux.

En Russie, le centenaire de la Révolution de 1917 est un non événement. Le pays en parle peu parce que le pouvoir ne sait pas comment gérer cet anniversaire. Mais comment le pourrait-il alors que les Russes eux-mêmes se sentent embarrassés d’en parler ?

La Révolution, le pouvoir, l’intelligentsia et le peuple

Les autorités voudraient condamner définitivement la révolution, bien qu’elles ne le puissent pas. Dans leur dictionnaire, le mot "révolution" est obscène. Il représente la destruction de la stabilité, de l'ordre et de l'État, et incarne un changement de régime redouté.

Pourtant, la Révolution a également donné à la Russie une éducation universelle, les droits aux travailleurs et l'égalité des sexes et des races. La Russie postrévolutionnaire a été victorieuse dans la Grande Guerre et pionnière dans l'espace, et le régime russe moderne continue cet héritage, à côté de ceux de la Russie prérévolutionnaire et de ses prédécesseurs médiévaux.

Se souvenir de toutes les périodes de l’histoire et de toutes les causes des conflits anciens, est pour l’Etat une façon de préserver la paix civile : tous les habitants de Russie sont russes, quelles que soient leurs visions de la Révolution et l’appartenance idéologique de leurs ancêtres. Le centenaire de la Révolution russe est ainsi un symbole de la division surmontée, et nous devons accepter la Révolution telle qu’elle était.

L’intelligentsia d’opposition est plus dure vis-à-vis de la Révolution. Pour elle, l’indignation actuelle née de l’autocratie, le manque de droits civils, le retard des institutions politiques et le renforcement de la censure font écho, presque mot pour mot, aux plaintes des révolutionnaires de 1917.

Alors qu'ils maudissent l'arriération et l'isolement de la Russie actuelle, même les critiques les plus sélectifs ne peuvent ignorer le fait que l'État soviétique utopique et répressif a été fondé par l'opposition de son temps, et qu'il a été le seul successeur de la démocratie libérale de la résistance russe face au régime tsariste.

Pour le peuple ordinaire, la Révolution est aussi ambiguë. D’un côté, elle a été guidée par une idée principale de justice : celle de restituer des biens spoliés au peuple, une idée acceptée sans problème par tous. Mais d’un autre côté, la Révolution a détruit un grand pays, l’Empire, où dit-on, la classe ouvrière menait une vie bien meilleure que sous les communistes.

Selon un sondage récent mené par le Centre analytique russe Levada, la majorité des personnes interrogées estime que la prise de pouvoir des bolcheviks est illégitime et que la faiblesse du pouvoir, le complot fomenté par les ennemis de la Russie et l’extrémisme des aventuriers politiques sont à l’origine de la Révolution. La moitié des personnes interrogées pense aussi que la Révolution russe de 1917 a joué un rôle positif dans l’histoire de la Russie, et seul un tiers des répondants croit que cette révolution a eu un effet négatif. Plus de la moitié des personnes interrogées estime que la Russie a continué à se développer de manière naturelle même après la Révolution.

Il n’y a pas de repentir possible

Le problème est que la révolution bolchevique n'a pas une histoire simple et unificatrice, comme la victoire de l'Union soviétique dans la Seconde Guerre mondiale ou sa conquête de l'espace. La Révolution n'unit pas, mais ne divise pas vraiment non plus : il n'y a pas de désir de haine, de réconciliation ou même de remords.

Il n'y a aucun signe de demande de repentance nationale généralisée. Cependant, il y a une demande de repentance de la part des fautifs et de leurs successeurs.

Ainsi l'intelligentsia exige la repentance de l'Etat pour la répression (et du public pour l'approuver). L'Etat veut voir la repentance de l'intelligentsia pour soutenir les extrémistes politiques. Les gens veulent la repentance parce que leur vie est dure, parce qu'on leur a menti d'un côté comme de l'autre, et parce qu'ils ne sont jamais devenus propriétaires de la richesse nationale.

L’Etat et l’opposition, concurrents pour la mémoire

L’inauguration récente d’un mémorial aux victimes des répressions politiques à l’occasion du centenaire a désarçonné l’intelligentsia de l’opposition qui n’a pas compris cet acte impulsé par l’Etat. Un mémorial installé sur une place dont le sol est composé de pavés en pierre des camps de concentration soviétiques, pavés portant le nom des victimes oubliés.

L’Etat n’a pas fait coïncider l’inauguration du mémorial avec le centenaire des Grandes Purges de 1937, mais avec le centenaire de la révolution russe. De cette façon, le pouvoir a créé un lien entre les purges et la Révolution, et se positionne en concurrence avec l’intelligentsia d’opposition, empiétant sur le domaine que cette dernière a pour habitude de considérer comme le sien : la sympathie pour les victimes et la condamnation des bourreaux.

En supprimant le monopole de l'opposition sur le souvenir des victimes et en détruisant le lien entre les accusés de crimes passés et l'opposition, et le mouvement de protestation actuels, le régime russe peut affaiblir les capacités accusatrices de ses opposants.

Les représentants les plus intransigeants de l’intelligentsia, qui ont l’impression que les autorités les ont écarté de leur domaine habituel, ne reconnaissent pas le nouveau monument: les uns pour des raisons esthétiques, les autres pour des raisons politiques. Les dissidents soviétiques ont même écrit une lettre ouverte pour dire qu’ils ne reconnaissaient pas le monument. Pourtant, ce monument inauguré par des anciens KGBistes est plus proche de l’idée du repentir que s’il avait été inauguré par les vainqueurs du pouvoir soviétique en 1991 juste après sa victoire.

Le problème avec cette inauguration, c’est que le pouvoir a créé une distance conceptuelle entre ceux persécutés alors et maintenant : le fait que l'Etat érige lui-même un monument à ceux qui ont été injustement réprimés dans le passé devrait amener les gens à penser que ceux qui sont réprimés aujourd’hui ne sont pas si innocents.

Des impulsions contradictoires

Il est clair que l’Etat ne veut pas rester à la place que les opposants lui attribue: à savoir au sommet du triangle “bourreaux – victimes – critiques”. Pourtant l’arrestation et la mise en détention de Iouri Dmitriev, historien, archéologue carélien et président de la branche carélienne de l’association Memorial qui travaille sur les archives des service de renseignement pour obtenir des informations sur les victimes des répressions va à l’encontre de la tentative de l’Etat à ne pas être considéré comme un bourreau.

Les impulsions envoyées par le pouvoir russe sont si contradictoires que leurs interprétations sont totalement différentes en fonction de celui qui les reçoit.
A première vue, il semble que l’Etat et l’Eglise, inaugurant le monument aux victimes des répressions politiques, souhaitent se rapprocher de l'intelligentsia discordante. Tout au plus, il tente de maintenir un équilibre familier entre les partisans et les opposants de la période soviétique, marqués par des autorités omnipotentes et l'ordre forcé. En érigeant ce monument, l'Etat russe moderne ne gagne pas grand-chose dans sa relation avec ses critiques implacables. C'est plutôt l'inverse.

Mais il gagne en revanche une victoire tactique aux yeux du peuple, et améliore son image auprès des gens ordinaires ; la majorité de la population qui accueille favorablement la mémoire des personnes persécutées. En exprimant sa sympathie aux victimes, le régime politique actuel empêche ses opposants d’être les seuls à représenter les victimes des répressions, et affaiblit leur potentiel libérateur.

Par ailleurs, il rend le sujet des répressions moins conflictuel, moins controversé, moins lié à certain groupe social, et permet à la mémoire des victimes de se répartir de manière plus équitable sur la société.

La majorité des gens pourra maintenant condamner l'Etat, les crimes staliniens et révolutionnaires, sans avoir à se déplacer dans le camp de l'opposition.
Cela rendra la condamnation de la répression moins féroce, mais aussi plus répandue et irrévocable. Pour les victimes de la répression et pour l'avenir politique de la Russie, cela pourrait ne pas être si mauvais.
Alexandre Baounov

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