Russie: à la découverte du Fabergé soviétique

Jusqu’au 31 août, le musée central de Moscou au Kremlin présente l’exposition de l'artiste, sculpteur, tailleur de pierre, joallier, Vassily Konovalenko, attendue depuis plus de 40 ans.

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Vassily Konovalenko est né dans une famille des paysans ukrainiens en 1929. Accessoiriste à Donetsk puis peintre décorateur du théatre Marinsky à Leningrad, il est devenu célèbre grâce à ses sculptures en pierre qu’il ciselait sans avoir eu de formation particulière, et en liberté vis-à-vis de l’idéologie soviétique.

Si le pouvoir le décora d'abord d'une médaille d’or, il l'envoya ensuite vers l'exil et effaça son nom de l’art russe.

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Vassily
Konovalenko

Cet été, le Kremlin présente ses œuvres réalisées en Russie et à l'étranger sous le titre Le sculpteur Vassily Konovalenko : ensorcelé par la pierre.

Russie Info a rencontré la commissaire de l’exposition, Tatyana Mountyan, maître de recherche au Palais des Armures et conservatrice de la collection de Fabergé au Kremlin de Moscou.

RUSSIE INFO : Pourquoi Vassili Konovalenko, d'abord peintre décorateur, s’est-il tourné vers la pierre ?

Tatyana Mountyan : Dans les années 50, Vassili Konovalenko a participé à la mise en scène du ballet La fleur de pierre d’après les contes de l'Oural de Pavel Bajov. Pour créer les costumes et le décor, Konovalenko commença à étudier des natures de pierre, fit la connaissance de géologues et s’intéressa à la ciselure sur pierre. Comment a-t-il réussi à prendre en main ce qu’uniquement les artisans de l’Oural maîtrisaient ? C’est un mystère. Par exemple, son Hippopotame couvert de fines lamelles de malachite est unique. Vassily Konovalenko a réussi à créer un animal en mouvement alors que jadis, les ciseleurs russes de pierre ne fabriquaient que des ouvrages aux surfaces plates, plateaux des tables ou baguiers.

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Hippopotame
Konovalenko

De plus, il restitua la technique de la mosaïque en pierre, quasiment oubliée après la révolution. Fabergé l’utilisait beaucoup pour créer ses chefs-d'œuvre, mais en URSS il restait indésirable et aucun livre ne lui a été dédié. Pour les ciseleurs russes contemporains, sans Vassily Konovalenko, cette tradition aurait été perdue.

RUSSIE INFO : Est-ce que le style de Konovalenko ressemble à celui de Fabergé ?

Tatyana Mountyan : Les deux artistes se sont inspirés des sujets de la vie quotidienne en Russie et créaient des figurines en pierres dures. Mais Fabergé avait autour de lui toute une équipe de peintres, ciseleurs et joailliers. Konovalenko, en revanche, faisait tout lui-même, du croquis jusqu’au finissage. Il n’avait pas d’atelier, travaillait chez lui et concevait les instruments nécessaires. Il reçut plus tard l'aide de son beau-frère ingénieur.
Fabergé, joaillier à l'origine, a apporté de l’élégance dans la ciselure, et a surtout mis en scène des personnages isolés. Konovalenko, peintre de théâtre, créait lui des petits spectacles à deux ou trois personnages. La création de L’alphabétisation (« Ликбез ») présente par exemple quatre personnages. Cette œuvre est d'ailleurs la seule qui n’ait pas été en contradiction avec les directives de l’art soviétique.

RUSSIE INFO : Konovalenko a-t-il créé des œuvres idéologiques ?

Tatyana Mountyan : Pas une seule. Il lui a été demandé une fois de créer un Lénine portant un rondin un samedi de travail [cette épisode de la vie de Lénine est un sujet typique de l’art soviétique, ndlr]. Le sculpteur a taillé les bottes et la casquette du chef de la révolution puis il s’est arrêté : il ne pouvait pas faire ce qu’il ne voulait pas. Il possédait une liberté intérieure étonnante. De plus, l'oeuvre L’alphabétisation ne symbolise pas vraiment l’idéologie mais plutôt le romantisme du début de l’époque soviétique.

Konovalenko est fils des paysans, il a apprit à lire et à écrire dans une école de village et savait que les paysans croyaient qu'on le conduisait vers une vie meilleure, celle des alphabétisés. Regardez cette scène : une paysanne qui tire la langue car elle s'applique à écrire correctement les caractères, un garçon nu-pieds, avec des grandes mains rouges de travail, comme celles d'un paysan. Et cet instituteur incroyable : un ancien soldat de l'armée Rouge, blessé, avec les yeux éteints, il n’a pas de prunelles faites avec des pierres précieuses comme les autres sculptures. Il vient de revenir d’une guerre et en livre maintenant une autre, contre l’analphabétisme cette fois.

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L’alphabétisation
Konovalenko

RUSSIE INFO : Comment le sculpteur se procurait-il les matériaux ? Était-ce difficile en URSS ?

Tatyana Mountyan : Avec ses nombreux amis géologues, il participait à des expéditions en Oural, dans l’Altaï d'où il rapportait des pierres. Mais on lui en apportait aussi de partout. Il est probable qu’il achetait de l’or chez les stomatologues bien que cela fut illégal. Certains éléments de ses sculptures sont faits de fils d'argent provenant de vieux sacs à main du XIXe qui ne coûtaient presque rien à l’époque soviétique. Mais en tant qu'ancien accessoiriste, Konovalenko savait construire tout à partir de n'importe quoi.

RUSSIE INFO : A t-il continué à travailler pour le théâtre ?

Tatyana Mountyan : Oui, le plus souvent à Donetsk, pour l’Ensemble de chanson et de danse. Notre exposition comprend aussi ses esquisses des costumes pour la pièce L’amitié des mineurs de fond. Il y a d'ailleurs un mineur français, vêtu d’un complet et d’un foulard de soie, avec une petite moustache pimpante. Selon moi, on y voit l'humour de Konovalenko et son admiration pour la célèbre élégance française !

RUSSIE INFO : Racontez-nous son exposition au Musée russe de Léningrad.

Tatyana Mountyan : Elle a eu lieu en 1973 et comprenait dix œuvres, tout ce qu’il a fait pendant 20 ans. La préface du catalogue de l'exposition a été écrite par Sergueï Mikhalkov [le père du réalisateur, l’auteur des paroles de l'Hymne national de l'URSS, ndlr] qui l'a beaucoup aidé par la suite. Pour lui, Konovalenko était le Fabergé soviétique.

Au Musée russe, ce fut un triomphe complet, le Gokhran [la réserve de métaux précieux et de gemmes du Ministère russe des Finances, ndlr] a acheté ses oeuvres L’alphabétisation et Les buveurs (Бражники), et une exposition au Kremlin fut envisagée. Mais le Ministère de la Culture déclara que l’œuvre du sculpteur ne représentait pas de façon correcte l’homme soviétique – et l’exposition fut annulée.

De plus, les envieux dénoncèrent l'utilisation par Konovalenko des métaux et pierres précieuses, seulement permise normalement dans certaines régions comme le Daghestan ou la Yakoutie pour des métiers traditionnels. Mais l’affaire fut heureusement arrêtée assez vite. On a alors trouvé un autre emploi pour Konovalenko : peintre du Ministère de la Géologie. Il déménagea à Moscou, reçut un atelier et y créa notamment les papillons et les gemmes qui étaient utilisés comme des exemples de créations soviétiques ou comme cadeaux officiels à l’étranger.

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Papillon
Konovalenko

RUSSIE INFO : Que s'est-il passé quand il a émigré aux Etats-Unis en 1981 ?

Tatyana Mountyan : On lui a interdit d'emporter ses œuvres. Il les a alors offertes à l’État russe avant de partir avec femme et enfants. Cependant, après l’exposition de Leningrad, les collectionneurs l'avait repéré et l'ont très vite retrouvé. Dès 1984, une première exposition aux États-Unis a été organisée. Un couple d'américains a acheté une vingtaine de ses sculptures et les a ensuite confiées au Musée de la nature et des sciences de Denver. Quelques années plus tard, pendant la perestroïka, les fonctionnaires russes ont proposé à Konovalenko de revenir pour diriger l’Académie russe de la ciselure sur pierres. Il était sur le point de revenir mais une hémorragie cérébrale l’a emporté.

RUSSIE INFO : L’exposition au Kremlin présente t-elle les sculptures américaines de Konovalenko ?

Tatyana Mountyan : Bien-sûr, ces sculptures proviennent soit de collections privées soit du Musée de Denver. Nous les présentons avec beaucoup de fierté car les relations culturelles entre nos pays ont cessé et il est aujourd'hui interdit aux musées américains d’apporter les objets en Russie. Heureusement, le Musée de Denver n’est pas étatique et son Conseil de tutelle a décidé de nous donner les œuvres de Konovalenko.

Le sculpteur, pendant ses neuf années aux États-Unis a réalisé 40 œuvres mais une seule est dédiée à l’Amérique,Les chercheurs d'or. Les autres œuvres restent dans le style imagé russe.

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Les buveurs
Konovalenko

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Pêcheurs
Konovalenko

RUSSIE INFO : Pensez-vous présenter ailleurs cette exposition ?

Tatyana Mountyan : Tout dépend de la situation politique et culturelle. Mais il me semble que Vassily Konovalenko mérite une gloire internationale : ses sculptures plaisent beaucoup au public. Il nous manque des œuvres pareilles : belles et limpides.

Nous sommes très reconnaissants aux collectionneurs et aux curateurs du Musée de Denver de nous avoir permis de présenter ici cette première exposition rétrospective de Konovalenko.

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