Russie : la crise serait-elle antérieure aux sanctions et à la chute du pétrole ?

En Russie, le désastre économique ne serait pas dû uniquement aux sanctions et à la baisse des prix du pétrole, il a des raisons structurelles profondes, c’est l’avis des experts locaux de plus en plus nombreux.

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Photo:Demidoff /Russie Info

A la Banque Mondiale et dans les agences de notation, les indicateurs économiques restent au rouge. Phénomène nouveau, la pauvreté progresse dans le pays, et les classes moyennes russes mobilisent leurs économies pour pourvoir aux besoins quotidiens.

Face au désastre économique, la parole se libère dans la classe politique russe auparavant muselée.

"La stagnation de l’économie russe a commencé bien avant la chute des prix du pétrole et bien avant les sanctions. Nous avons constaté la tendance négative dès 2011, observe Andreï Kozirev, ex-ministre des Affaires étrangères russe. Notre croissance s’est arrêtée dès 2012, quand le pétrole était encore à plus de 100 dollars le baril. Notre économie souffre de problèmes structurels. Notre administration n’a pas réussi à réaliser des réformes susceptibles de rendre irréversible le développement de l’économie du marché."

D’autres experts mettent en garde contre la politique économique du gouvernement. "Notre voie mène vers une catastrophe économique", c’est l’avis de Serguei Glaziev, économiste de renom et conseiller de la Présidence russe pour des questions économiques. Il conteste les orientations de la Banque centrale russe qui, selon lui, entretiennent la stagflation.

L’insuffisance des réformes pèse sur les indicateurs économiques. La Banque Mondiale a rendu public son rapport sur l’économie russe début avril. La Banque prévoit une nouvelle baisse du PIB de 1,9% en 2016, après une baisse de 3,7% en 2015. Il s’agit d’une variation du PIB calculé en roubles, le PIB calculé en devises a baissé de 27% en 2015.

Les agences de notation pessimistes

Les agences de notation ne constatent pas d’évolution significative. Moddy’s vient de confirmer la mauvaise note attribuée à la Russie évaluée "Ba1" avec une prévision négative, soit une note de la catégorie "junk" réservée aux investissements spéculatifs. L’agence note que l’économie russe n’a pas subi de nouveaux dégâts suite à la chute des prix du pétrole, la correction du budget a permis de réduire le déficit à un niveau qui peut être financé en consommant les réserves. Ces facteurs ont permis à l’agence de ne pas dégrader la notation russe davantage.

Fitch a aussi confirmé sa note "BBB-" établie l’an dernier, avec une prévision négative. L’agence craint l’assèchement des ressources publiques avec la diminution des revenus pétroliers. Fitch anticipe une forte hausse du déficit public russe qui pourrait croitre de moitié en 2016.

Les indices au jour le jour sont aussi imprévisibles. Les experts tablaient sur une hausse de la production industrielle poussée par la dévaluation du rouble. Cette prévision n’a pas pu se réaliser, la production industrielle a encore reculé de 0,5% au mois de mars selon Rosstat.

Augmentation de la pauvreté

Plus inquiétant, une partie de la population se rapproche de la misère. La Banque Mondiale prévoit aussi la croissance de la pauvreté en Russie avec un million de pauvres en plus d’ici fin 2016. Ce serait une nouvelle hausse, après celle en 2015 quand les statistiques ont enregistré 3,1 millions de pauvres supplémentaires.
Le nombre de personnes avec des revenus en dessous du "minimum vital" s’élevait à 19,2 millions soit 13,4% de la population fin 2015, contre 16,1 millions fin 2014 selon Rosstat.

Le gouvernement russe s’applique à maquiller cette statistique désagréable, il a fait abaisser la valeur du "minimum vital" légal malgré la forte hausse du coût de la vie. Etabli par décret, ce "minimum vital" s’élevait à 10 017 roubles au 2ème trimestre 2015, il a été abaissé à 9 673 roubles au 3ème trimestre 2015 pour finir à 9 452 roubles au 4ème trimestre 2015. Soit une baisse de 5,6%, tandis que le coût de la vie a augmenté de près de 7% pendant cette même période, selon les statistiques de Rosstat.

Les classes moyennes mobilisent leur économie

Sur le terrain cette baisse de revenus est devenue visible à travers la baisse des coûts de certains services. Ainsi Yandex Taxi, un grand opérateur russe qui fonctionne sur le mode d’Uber avec des taxis professionnels, vient d’annoncer l’introduction d’un nouveau tarif, plus bas que tous les précédents. Désormais une petite course dans Moscou est proposée pour 99 roubles soit 1,3 euros, là où il y a trois ou quatre ans on ne trouvait aucun taxi à moins de 8 ou 10 euros.

Ces baisses des tarifs ne profitent pas aux classes moyennes russes qui sont contraintes à mobiliser leurs économies pour pourvoir aux besoins quotidiens. La part des classes moyennes qui ne disposent d’aucune réserve bancaire a atteint 41% début 2016 contre 36% au dernier trimestre 2015, selon une étude de la banque Sberbank.

La consommation pourrait encore se réduire de 2,5% en 2016, c’est la prévision de la Banque Mondiale. L’an dernier la consommation avait baissé de 7,9%.

En 2017 la consommation ne varierait quasiment pas selon cette prévision, avant d’entamer une timide remontée avec plus 1,5% en 2018. Il s’agit du scénario de base élaboré par les analystes, dans le scénario pessimiste la consommation se réduirait de 3,6% en 2016, et dans le scénario optimiste elle entamerait une légère remontée dès 2017.

Pour l’instant les analystes de la Banque mondiale ne parviennent pas à arbitrer entre ces scénarios qui dépendent de la dynamique des prix du pétrole.

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