Russie : la chute de la population "incontournable"

Le démographe Andrey Korotaev a expliqué au journal russe Lenta pourquoi la dépopulation est un processus inévitable en Russie.

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Photo Lenta.ru

Le ministre du travail, Maxime Topiline, a proposé de mettre en place un système d’aides aux femmes russes qui donnent naissance à deux enfants avant leurs trente ans.
Le ministre n’a pas précisé comment trouver l’argent pour financer ce nouveau projet social, mais son inquiétude est réelle : d’après les statistiques russes, la Russie tombera dans cinq ans dans "un trou" démographique à cause de la baisse du nombre des femmes en âge de procréer. Ce phénomène est lié à la chute de la natalité qui s’est produite dans les années 1990.

Andrey Korotaev, démographe et professeur de l’École des Hautes Etudes en sciences économiques à Moscou, interrogé par le journal russe Lenta, tente de répondre à la question : une telle situation de dépopulation, représentant un danger pour le futur du pays, peut-elle être enrayée par la mise en place d’aides sociales ?

Pourquoi la Russie se trouve-t-elle aujourd’hui dans un "trou" démographique ?

Andrey Korotaev : Ce trou est la conséquence de la baisse phénoménale de la natalité qui a eu lieu en Russie de 1989 à 1993. Le nombre des naissances a été divisé par deux, y compris le nombre de naissances de filles.

Le ministre du travail pense pourtant que la natalité peut continuer d’augmenter malgré le faible nombre de femmes en âge de procréer, est-ce possible ?

Andrey Korotaev : Ces pronostics sont très optimistes car l’âge de procréation des femmes est limité et on ne peut pas le prolonger. C’est plus difficile de donner naissance à un enfant après 37 ans. Certes, l’espérance de vie augmente, mais on ne peut pas faire évoluer l’âge de procréation.

D’après les calculs, pour arrêter la dépopulation, il faudrait que le coefficient de natalité (la moyenne des enfants sur une femme en âge de procréation) soit d’environ 2,3 dans les années 2020. Même l’Islande n’a pas un tel coefficient. Et pour notre pays, même le coefficient 2,1 reste inaccessible. Il est donc impossible d’arrêter la dépopulation, mais nous pouvons adoucir ce processus : nous devons encourager la création des familles nombreuses, et c’est ce que propose le ministre du travail.

La Russie a déjà fait l’expérience du projet Capital Maternel. Est-ce que cette mesure a donné des effets ? (Le capital maternel est une aide d’Etat aux familles russes après la naissance ou l’adoption du deuxième enfant.)

Andrey Korotaev : Nous verrons seulement vers 2027 les résultats de la politique de stimulation de la natalité qui a été mise en place en 2007. Dans une dizaine d’années, nous aurons alors une nouvelle génération de mères, beaucoup plus nombreuses.

Dans les pays occidentaux, les femmes ont des enfants tardivement, mais en Russie, c’est le contraire, les autorités les encouragent à en avoir le plus tôt et le plus possible.

Andrey Korotaev : Dans les pays où le gouvernement mène une politique adéquate vis-à-vis des problèmes démographiques, nous constatons des résultats stables. C’est le cas de la France et des pays scandinaves. Les Scandinaves ont réussi à faire en sorte que les femmes ayant fait des études supérieures mettent au monde plus d’enfants que celles qui n’ont pas fait d’études.

Ils ont réussi à concilier pour les femmes la carrière et la maternité. La question démographique dans ces pays se règle grâce aux femmes qui ont environ 30 ans, et qui deviennent mères après avoir progressé dans leur carrière. Dans ces pays, où le gouvernement aide les femmes à concilier travail et maternité, le taux de natalité reste stable.
La dénatalité persiste par contre dans les pays européens où la situation économique se détériore : c’est le cas de l’Italie et de la Grèce. Dans ces pays, le gouvernement a pratiquement supprimé les mesures de soutien.

Du coup, en Russie, même avec les aides, la situation ressemble à celle de l’Italie : les femmes doivent choisir entre faire carrière ou avoir des enfants.

Andrey Korotaev : C’est pour cette raison que le taux de natalité est plus élevé dans les villages que dans les grandes villes en Russie. Le Capital maternel a bien fonctionné dans les villages, où il est possible, grâce à l’argent versé par l’Etat d’améliorer ses conditions de vie, comme par exemple construire une maison. A Moscou, on ne peut pas acheter un appartement avec cette somme (Actuellement, la somme du capital maternel est d’environ 453 000 roubles, soit 6.200 euros). Cela a donc moins d’impact.

Quelles mesures le gouvernement doit-il prendre pour que la situation démographique russe ressemble à celle des pays scandinaves ?

Andrey Korotaev : D’abord, il faut faire en sorte que la femme puisse concilier travail et maternité. L’instrument le plus efficace est la crèche. Ensuite, il faut utiliser d’autres moyens de soutien tels que les aides pour payer des baby-sitters qualifiées ou proposer dans les entreprises des horaires souples.

Dans tous les cas, la Russie va se retrouver dans ce "trou" démographique… A quoi doit-on s’attendre?

Andrey Korotaev : Actuellement, ceux qui sont nés dans les années 1990 commencent leur vie d’adulte, et la génération des années 1950 prend sa retraite. Le nombre des gens capables de travailler baisse d’1 million chaque année. Si on considère qu’un jeune débute sa carrière à l’âge de 22 ans, le trou démographique va être prolongé, et cela contribuera à un prolongement de l’âge de la mise à la retraite.

Dans les années 1990, beaucoup d’écoles maternelles fermaient leurs portes, et on diminuait le nombre de classes au collège à cause du manque d’enfants. Maintenant ce sont les universités qui font face à ce problème : le nombre des candidats est en baisse chaque année. Et moins il y a de prétendants, plus le niveau des connaissances baisse. Mais le point positif est qu’environ 80% de la population est diplômée.

Est-il possible que cette génération éduquée pendant les années 1990 soit obligée de travailler jusqu’à la fin de ses jours ?

Andrey Korotaev : Il y a un élément positif à cette situation : il n’y aura pas de chômage pendant la crise économique. Pour la génération des années 1990, il y a beaucoup de postes, et parfois même plus qu’il n’en faut.

La Russie pourra t-elle alors renoncer au travail des migrants ?

Andrey Korotaev : Je ne pense pas. Les migrants, depuis longtemps, sauvent la Russie du manque de main d’œuvre. La Russie ne peut pas renoncer à leur travail, surtout si l’on prend en compte que le nombre de jeunes diplômés russes ne cesse d’augmenter et s’éloigne des travaux purement manuels.

Il faut aussi dire qu’après la chute de rouble, la Russie est devenue moins attractive pour les migrants. De plus, dans les pays d’Asie Centrale d’où viennent la plupart des migrants, la baisse de natalité des années 1990 a été encore plus importante. Il y a donc moins de migrants potentiels. Dans tous les cas, une politique anti-migratoire sévère peut avoir des retombées graves, tout comme l’arrivée massive d’une main d’œuvre étrangère. Il faut trouver le juste milieu.

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