Russie: l’Etat français aux côtés des start-ups à Moscou

Business France Russie, l’agence gouvernementale qui accompagne les entreprises françaises dans leur développement à l'export et soutient les entreprises russes à investir en France, veut faire de Moscou, malgré la crise et le climat politique tendu, un French Tech Hub.

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Stéphanie
Morley

ENTRETIEN avec Stéphanie Morley, chef du pôle "Nouvelles Technologies Innovation et Services" au sein de l’agence, organisatrice de la première édition du French Tech Tour Russie qui a eu lieu du 1er au 5 juin à Moscou.

RUSSIE INFO: Expliquez-nous le concept de la French Tech en Russie

Stéphanie Morley : La French Tech est une initiative gouvernementale globale lancée en 2013, visant à fédérer tous les acteurs de l’innovation et du numérique. Le but est de stimuler et promouvoir l’écosystème des start-ups françaises. Afin d’accélérer la croissance à l’international, le gouvernement a annoncé en janvier 2015 le lancement des "French Tech Hubs", un label pour les métropoles étrangères innovantes.

Nous avons décidé avec l’équipe de Business France de proposer la ville de Moscou comme futur French Tech Hub. Le dossier vient juste d’être déposé et nous espérons obtenir le label d’ici la fin de l’année 2015. Toute ville étrangère n’a pas vocation à l’être mais Moscou peut y prétendre grâce à son écosystème dynamique et sa concentration d’activités. Pour les télécoms – Internet, la Russie est le premier marché européen et la Russie a la population connectée la plus importante en Europe. Pour l’e-commerce, la croissance attendue est de 20 à 30% par an. En parallèle, nous assistons à la montée en puissance d’un vrai écosystème de soutien à l’innovation.

Ce French Tech Hub sera le fruit d’un partenariat entre l’Etat et les acteurs privés : il est porté par un entrepreneur, Thierry Cellerin, fondateur de Buzzfactory à Moscou et Directeur Général de la start-up française Teads Russie (publicité Vidéo). Ce projet crée une dynamique positive et appréciée dans ce contexte difficile.

RUSSIE INFO : Vous avez organisé à Moscou en juin 2015 la première édition du French Tech Tour afin de faire découvrir le marché russe à une sélection de start-ups françaises. Quel a été le bilan ?

Stéphanie Morley : L’idée du French Tech Tour était de proposer à des start-ups françaises de venir 5 jours en Russie, afin de s’immerger dans l’écosystème russe, de rencontrer des clients potentiels et de se faire connaître. L'évènement a été compliqué à monter pour plusieurs raisons : un contexte économique et politique tendu et un monde des start-ups et PME difficile à mobiliser sur ce type d’évènements. La Russie est rarement une zone prioritaire et pour les start-ups en particulier, c’est compliqué logistiquement car les équipes sont peu nombreuses.

Malgré un groupe de participants français moins important qu’escompté, nous avons pu proposer un vrai programme de qualité : participation au Skolkovo Start Up Village qui est l’évènement de référence ici, ainsi qu’aux conférences e-days sur l’e-Commerce, rencontre avec des accélérateurs et grands players locaux. Du côté des partenaires russes, cela s’est avéré plus facile. Les Russes, très portés sur les nouvelles technologies, sont demandeurs de ce genre d’initiatives. En termes d’usage, ils sont à l’affût. Sur le French Tech Tour, nous étions en partenariat avec les très gros acteurs comme Yandex, MTS, Ozon ou Mail.ru.

Cela est un vrai succès pour nous car notre présence au Skolkovo Start-up Village, appuyée par celle de l’Ambassadeur Jean-Maurice Ripert, a donné de la visibilité à l’initiative French Tech. Et ces acteurs majeurs des nouvelles technologies en Russie, comme Skolkovo et le fonds RVC, ont montré un grand intérêt pour notre action. C’était de plus une première édition. Il a donc fallu sensibiliser nos interlocuteurs à cette nouvelle initiative. Ce travail de communication portera ses fruits pour les éditions suivantes.

RUSSIE INFO : Quel a été l’impact de la crise sur votre initiative et plus largement sur le business dans les Nouvelles Technologies?

Stéphanie Morley : En Russie, en dépit de la crise, nous assistons à de beaux succès français comme Criteo qui s’est installé l’année dernière en Russie, Blablacar ou encore Sigfox (capteurs pour équiper les aires de stationnement de la capitale moscovite). La principale difficulté de Business France est de convaincre des gens qui n’ont jamais mis les pieds ici en Russie. Déjà bien avant la crise, la Russie pâtissait d’une mauvaise image, avec beaucoup de préjugés et il est clair que la crise n’a rien arrangé. On n’observe cependant pas de fortes baisses mais néanmoins les banques françaises ne financent plus.
Il faut désormais se tourner vers les financements russes qui eux, répondent à l’appel. Ils ont déjà investi dans des sociétés françaises, comme le fonds Runa capital qui a investi 1,5 milliards d’euros en 2012 dans la start-up rennaise Captain, désormais rachetée par Microsoft. En avril dernier, un nouveau fonds russe, doté de 1,5 milliards de roubles, a été lancé par le fonds de fonds public RVC, pour investir dans le High Tech.

RUSSIE INFO : Quelle est l’image de la France dans le domaine des nouvelles technologies ?

Stéphanie Morley : Il y a, selon moi, beaucoup de "french bashing", et nous ne communiquons pas assez sur ce qui va bien. La France reste principalement associée aux cosmétiques, à la mode, aux vins et fromages.
Les Russes, quand ils pensent technologie, pensent Etats-Unis, Israël, Finlande, alors que la France est en réalité l’un des premiers pays en termes de start-ups et sixième pour les dépôts de brevets. Mais notre pays dispose néanmoins d’un très bon capital image et les Russes savent faire appel à l'expertise française. Les Français sont présents ici, à l’image de Jean-Yves Charlier, ancien patron de SFR, nommé en mars dernier CEO de Vimpelcom, l’un des principaux opérateurs ici ou Maelle Gavet, encore récemment à la tête d’Ozon, l’Amazon russe.
L’un des objectifs de la French Tech est d’améliorer cette image, en promouvant les atouts de la France dans ce domaine.

RUSSIE INFO : Dans le domaine des nouvelles technologies, où en est le marché russe ?

Stéphanie Morley : Les Russes ont un retard technologique mais ils sont capables de réaliser de grandes avancées et vite.
On peut expliquer ce retard par leur rente pétrolière qui concentre investissements et ressources. Tout va vers les hydrocarbures. Ce retard est spécialement marquant dans les procédés industriels, alors que paradoxalement le pays dispose d’une importante communauté de scientifiques qualifiés.
La crise de 2008-2009 et l’arrivée au pouvoir de Medvedev ont permis une prise de conscience au niveau de l’Etat et des efforts importants ont été déployés dans les domaines suivants : technologies de l’information, aéronautique, aérospatial, médical, biotechnologies, efficacité énergétique. Ce n’est pas seulement de l’importation simple mais une vision à long terme avec des accords de transfert, et des investissements "en dur" en Russie.

RUSSIE INFO : Quelles sont les difficultés rencontrées pour une start-up arrivant en Russie ?

Stéphanie Morley : Dans le secteur du e-commerce, par exemple, outre l’étendue du territoire, les us et coutumes en termes d’achats sont particuliers. Les Russes paient encore à 70% à la livraison. Sur la logistique, il faut déployer son propre réseau, étant donné la faiblesse des structures existantes internes, comme la poste. De plus, lorsqu’on s’adresse à un opérateur du type Ozon, il est nécessaire de facturer en Russie et donc d’y être filialisé. Il faut donc convaincre les industriels de venir dans une logique long-terme. Tout le monde n’a, de fait, pas la capacité financière suffisante pour se déployer en Russie. La Maison des Entrepreneurs, incubateur francophone en Russie lancé en 2015, est ainsi une bonne structure d’accueil pour faciliter l’installation des petites entreprises.

Il est parfois difficile aussi de trouver le bon interlocuteur. On pense ainsi parler à la bonne personne et en fait ce n’est pas elle qui a le pouvoir de décision. La French Tech favorise les mises en relation, pour adresser le marché de manière plus efficace.

Enfin, l’incitation à acheter des technologies russes plutôt qu’étrangères, surtout dans les marchés publics, peut pénaliser. C’est la problématique de Navya Technology, start-up française présente sur le French Tech Tour qui fournit des navettes électriques. Elle s’adresse aux secteurs privé et public et doit rentrer dans une logique de localisation pour accéder aux marchés publics. Cette "préférence nationale" n’est pas directement liée aux sanctions mais rentre dans une stratégie globale des Russes pour développer leur économie et la diversifier.

RUSSIE INFO : Quels sont les autres projets de la French Tech Russie ?

Stéphanie Morley : Outre la création de ce French Tech Hub, la French Tech Russie vit principalement à travers un programme d’actions permettant aux différents acteurs de se rencontrer : conférences, networking, workshops, coaching. Un premier French Day est ainsi prévu pour le 29 septembre à Skolkovo, avec une délégation menée par l'Ambassadeur et composée de grands groupes, de PME, et de start-ups françaises.

Depuis le 20 mai, nous avons lancé le French Tech Ticket, un dispositif pour attirer les entrepreneurs russes en France. Les dossiers russes sélectionnés pourront bénéficier de facilités de visa, d’une bourse de 12.500 euros et d’une place gratuite dans un incubateur parisien.
Une de nos prochaines étapes est d’ouvrir un site internet dédié à la French Tech, qui sera une vraie porte d’entrée pour toute entreprise innovante s’intéressant au marché russe.

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