Russie : hommage à Dmitri Hvorostovski

Mikhail Fikhtengolts rend hommage à Dmitri Hvorostovski, l’un des plus célèbres barytons du monde, décédé le 22 novembre.

Le 22 novembre, Dmitri Hvorostovski, l’un des plus célèbres chanteurs de la planète, s’est éteint à l’âge de 55 ans. Hvorostovski et sa magnifique voix de baryton, était le premier chanteur russe à faire une aussi brillante carrière en occident : il s’était produit sur les plus grandes scènes d’opéra du monde, du Metropolitan de New-York à Vienne.

Le producteur d’opéra et critique musical Mikhail Fikhtengolts a écrit pour le portail d’information russe Meduza l’eulogie du chanteur.

"Nous ne croyons plus aux opéras.

Nous nous sommes habitués à ce que le héros agonisant chante son plus bel aria. À ce que la mort soit un truc bien pratique : il meurt, mais en réalité il revient dans un instant devant le rideau, fait éclater la salle en applaudissements et nous offre, comme à de petits enfants, un moment de soulagement heureux : on peut respirer, c’était pour de faux, personne n’est mort, tout le monde est sain et sauf. C’est précisément cette réaction qui dominait il y a deux mois, lorsque les médias ont relayé la nouvelle de la mort prochaine de Hvorostovski. Tout le monde a ri.

Les héros de l’opéra sont beaux, charmants, talentueux. Ils ne meurent pas. Et Hvorostovski, c’est le type bien de nos contes russes, il ne peut pas mourir.

La seule chose qui peut maintenant nous consoler, alors que nos consciences refusent d’accepter ces dernières nouvelles, qui ne sont hélas pas un canular, est l’idée que les héros de contes restent éternellement jeunes et beaux. Ils ne vieillissent pas, ne perdent pas leur voix, ne jettent pas en pâture pendant des décennies à la presse et au public des promesses de quitter la scène, ils ne nous obligent pas à parler d’eux au passé. Mais 55 ans, c’est tôt, beaucoup trop tôt. Et maintenant, nous ne croyons plus aux opéras.

L’histoire de l’opéra avait déjà connu une "année noire", 1993, lorsque l’une après l’autre, et pour la même maladie (tumeur au cerveau), trois légendaires primadonnas d’opéra quittèrent ce monde : Arleen Auger, Tatiana Troyanos et Lucia Popp. Le monde de l’opéra est à nouveau bouleversé : ce n’est pas seulement un merveilleux chanteur qui vient de s’éteindre, mais aussi un artiste qui transforma radicalement notre vision de l’opéra.

L’un des premiers, sinon le premier chanteur russe (après l’époque soviétique !) à se hisser au sommet de l’Olympe de l’opéra en un instant (lors du concours Cardiff Singer of the World 1989, qu’il remporta) : un homme incroyable, beau comme un héros de légende, qui possédait un baryton sublime au timbre inimitable, un jeune homme charmant au sourire désarmant…

Le monde tomba évidemment à ses pieds. C’est ainsi que tout le monde vit s’incarner la nouvelle Russie : on découvrit que l’énigmatique âme russe n’était pas un mythe, elle s’était incarnée et elle avait l’une des plus belles voix du monde.

Hvorostovski grandit avec cette nouvelle Russie, et connut toutes les difficultés d’une période de transition : devenu la référence du grand style de l’opéra, il revenait de temps à autre sur terre, sur la scène russe, il aimait ce bûcher des vanités et ses mondanités extravagantes (comme l’avait fait, un siècle avant lui, Fiodor Chaliapine), mais ce n’était qu’une petite partie de sa vie.

La plus grande partie était remplie de grands rôles d’opéra (Verdi était son favori, ainsi bien sûr que son Eugène Onéguine), de spectacles de chambre (ses concerts avec le légendaire pianiste Oleg Boshniakovitch, en particulier, sont entrés dans l’Histoire à tout jamais), sa famille (il avait quatre enfants), une quantité incroyable de projets caritatifs qu’il préférait ne pas crier sur tous les toits.

Comme absolument tous les chanteurs russes des générations suivantes à avoir une carrière internationale, Hvorostovski était un exemple : oui, on peut être né dans la province russe et avoir une carrière mondiale, sans réseau, sans être membre du parti, sans être forcément passé par le Bolchoï ou un autre théâtre prestigieux, armé uniquement de son talent, son intelligence et sa voix. Tout ceci aurait largement suffi à Hvorostovski pour se reposer sur ses lauriers après ses cinquante ans. Mais il n’avait pas la moindre intention de s’arrêter, et sa maladie ne l’arrêta pas non plus. Les héros de contes, les types bien, vont toujours de l’avant. Le courage et le calme de Hvorostovski peuvent aussi nous inspirer. Et ils méritent d’être applaudis.

L’un des collègues de Hvorostovski a mis en ligne sur Facebook un enregistrement de son duet avec Luciano Pavarotti et le commentaire : "Aujourd’hui, deux voix magnifiques résonnent au Paradis".

Impossible de ne pas approuver.

Dieu merci, sa voix continue aussi de résonner sur terre. Et elle résonnera encore pendant des décennies."

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