Russie : des moines cavaliers au pays du Caucase

Au fin fond du Caucase russe, carrefour entre l’Europe, l’Asie et l’Extrême-Orient, quatre frères de la communauté Saint-Jean sont au service de la diaspora catholique. Parmi eux, le frère Laurent a la charge de curé des trois petites paroisses de Kabardino-Balkarie.

russie-russe- religion-catholique-moine-animaux-cheval-enfant-société-france
La relation de l’homme au cheval est une réflexion des frères de la communauté Saint-Jean en république de Kabardino-Balkarie (Caucase).

D’abord aumônier dans les lycées de l’ouest parisien, puis curé à Orléans, frère Laurent est venu s’installer en 2005 en république Kabardino-Balkarie, suite à une demande de l’évêque de Saratov. C’est le plus petit diocèse catholique de Russie mais il est grand comme trois fois la France. Y cohabitent musulmans, orthodoxes, protestants, catholiques et aussi bouddhistes (en Kalmoukie se trouve le plus grand temple bouddhiste d’Europe).

De Naltchik, capitale de la république de Kabardino-Balkarie, où les frères vivent dans un appartement discret de la paroisse, nous sommes à une heure de Beslan en Ossétie et à deux heures de Grozny en Tchétchénie. Sotchi est plus loin, de l’autre cote de l’Elbrouz. Outre Naltchik, le cœur de leur action se situe dans le village multiethnique de Blagoveshenka.
Ce village est un ancien kolkhoze qui a été dilapidé dans les années 1990 lors de la pérestroïka. Les habitants s’y sont retrouvés livrés à eux-mêmes, sans moyen de production. Les frères y ont monté un centre aéré dans l’esprit de saint Jean-Bosco pour donner un complément d’éducation chrétienne aux enfants et jeunes qui le fréquentent, souvent issus de familles pauvres et éclatées, à travers l’équitation, des jeux, des travaux manuels, de la cuisine, du soutien scolaire, des ballades le dimanche, des camps de vacances l’été, etc…

Malgré leur situation économique très précaire, ils viennent d’inaugurer leur petite église après six années de construction laborieuses. Les travaux ont été menés pas à pas, selon une technique traditionnelle locale (mélange de glaise, sable, paille et de crottin de cheval), d’abord de leurs propres mains, puis ensuite avec deux artisans de la région.

eglise_2.jpg
Photo
Frère Laurent

ENTRETIEN avec frère Laurent à Moscou, lors d’une de ses rares visites dans la capitale.

RUSSIE INFO : Quelle est l’histoire de cette petite communauté catholique ?

Frère Laurent : En Russie, la toute petite diaspora des chrétiens catholiques s’est retrouvée dans de minuscules paroisses, autour des grand-mères qui vivaient leur foi cachée dans leur cœur, nourries des vagues souvenirs de leur pays d'origine : Pologne, Biélorussie, Ukraine, Lituanie, Allemagne, Arménie... A Piatigorsk, pas loin de chez nous, les catholiques descendent des soldats polonais de l’Armée de Napoléon. Faits prisonniers, ils ont été envoyés ici en guise de peine, ont construit leur église (toujours présente depuis 1830) puis se sont mariés et sont restés sur place.

Il est arrivé qu’après la période athée, des Russes ou des Caucasiens, au-delà des aspects ethniques, ont découvert la foi catholique auprès de nos paroissiens. C’est ainsi que trois petites communautés paroissiales sont nées en Kabardino-Balkarie, après la vie souterraine de l’Eglise du silence.
Cette communauté s’est fortement réduite à la chute de l’URSS car les Allemands qui avaient migré dans le Caucase, soit sous la grande Catherine, soit au retour de leur déportation au Kazakhstan après la mort de Staline, et qui constituaient le gros de la communauté catholique, sont rentrés en Allemagne, où le droit du sang est en vigueur. Dans la ville de Prokhladny, de 120 paroissiens à une époque, nous ne sommes maintenant qu’une petite dizaine.

RUSSIE INFO : Comment décririez-vous cette communauté ?

Frère Laurent : Aujourd’hui, beaucoup de gens ont du mal à trouver leurs repères dans le "nouveau monde", et n’arrivent pas à bien prendre en main leur avenir personnel et communautaire. Comme c’est souvent le cas, "liberté et responsabilité" restent des concepts abstraits qui sont plutôt négativement associés au chaos qui a suivi pour eux l’effondrement de l’empire soviétique. Dans cet univers en devenir, nous retrouvons quelques intuitions du célèbre cinéaste Tarkovski : notre souci est la personne, sa formation, sa croissance, sa structuration. Notre action, avec peu de moyens, s’inspire du sage proverbe de Lao Tseu : "Il vaut mieux allumer une bougie que de maudire les ténèbres".

Beaucoup d’enfants de notre paroisse viennent de familles déstructurées, avec seulement un de leurs parents catholiques. C’est le cas par exemple de ces deux jeunes filles que nous avons accueillies, A. et C. dont le père est caucasien et la mère polonaise catholique. Elles ont seulement appris à 15 ans qu’elles avaient été baptisées par une tante sans en parler à leur père, violent à cause d’un alcoolisme chronique. Le père s’est ensuite amadoué. Elles ont trouvé dans l’Eglise de l’aide, un milieu de vie fraternel, et elles sont désormais tirées d’affaire, diplômes en poche, et travaillent normalement dans une grande ville.

Ces jeunes ont souvent été douloureusement malmenés par la vie. Les fléaux sont connus : famille désagrégée, alcoolisme, misère, exil, désespérance.

RUSSIE INFO : Quel est votre projet dans cette région de Russie ?

Frère Laurent : Nous avons cherché une action stable pour les enfants et les jeunes, livrés à eux-mêmes et désœuvrés, et qui, en grandissant, fréquentaient de moins en moins régulièrement les activités proposées. Intuitivement, nous nous sommes tournés vers le cheval qui est un élément principal de la culture du Caucase.

Un éleveur de cheval kabarde de la région nous a permis d’acquérir deux, puis quatre, aujourd’hui cinq chevaux caucasiens. Il nous aide à renouveler notre écurie pour que les chevaux conviennent aux enfants. Et ainsi, notre club-enfant propose désormais de modestes mais régulières activités équestres. Le cheval est devenu l’ambassadeur d’un mieux-vivre, en faisant renaître la joie, permettant des rencontres très variées, en développant de belles amitiés et renforçant le sens du service.

moine.jpg
Un des frères de la communauté Saint-Jean avec deux fillettes du village
.

Aux enfants du village, se joignent occasionnellement quelques jeunes de la capitale Naltchik. Des groupes d’autres villes de Volgograd, Rostov, Astrakhan, Piatigorsk, Saratov et même d’Oural et de Sibérie viennent passer des vacances auprès de nous. L’équitation a donc pris une part non négligeable dans nos activités éducatives et culturelles. C’est pourquoi le sens de la relation de l’homme au cheval occupe une partie de nos réflexions. Nous pouvons dire que nous vivons une sorte d’hypothérapie sociale.

Malheureusement, notre écurie a pris feu à l’automne dernier mais les chevaux ont été épargnés. Ce fut un coup dur pour le moral. Nous avons engagé tous nos efforts pour construire l’église, pas tout à fait achevée, et voilà que cet incendie grève lourdement notre mission éducative. Nous sommes en train de la reconstruire, grâce aux dons privés.

RUSSIE INFO : Quelles sont vos relations avec les autres communautés ?

Frère Laurent : Nous avons créé des relations d'amitié avec tous ceux dont le cheval est le nœud de la culture du Caucase. Nous avons été invités à participer à l’expédition à cheval annuelle Piatigorsk-Elbrouz avec des Kabardes et des Cosaques en mémoire de la première ascension officielle de l’Elbrouz en 1829 sous la conduite du général Emmanuel.

Avec le père Viktor, prêtre de la paroisse orthodoxe du village, nous nous visitons de temps à autre, notamment pour les fêtes. Il était présent le jour de l’inauguration de notre église. D’un côté, les jeunes orthodoxes peuvent venir monter à cheval chez nous après la sainte liturgie dans leur église. D’un autre côté, il nous a demandé de coopérer avec lui à la création d’un centre de re-socialisation pour des anciens dépendants de l’alcool. Et nous nous efforçons de consolider un réseau de relations utiles au service de cette œuvre. Les baptistes d’un autre village sont aussi venus donner plusieurs fois un concert de chant et de musique sacrée.

Depuis deux ans, des familles tcherkesses sont venues trouver refuge de Syrie. Ces Tcherkesses musulmans avaient fui à la fin du XIXème siècle leur région caucasienne après la guerre du Caucase. C’est là qu’ils reviennent aujourd’hui, 150 ans après. Au village, on en compte plus d’une vingtaine. Parmi ces familles, certaines sont devenues amies. C’est une vraie joie de les voir créer des liens d’amitié, jouer, trouver tant de plaisir à monter à cheval, parfaire leurs devoirs de classe, et retrouver confiance en eux après les traumatismes de la guerre.

Grâce à notre "petit frère", comme les Kabardes appellent leur cheval, notre modeste diaspora ne se renferme pas en ghetto.
La liberté de conscience recouvrée a permis aux différentes confessions religieuses de retrouver leur culte et nous souhaitons être fidèles à la tradition russe d’entente cordiale entre ethnies, religions et confessions différentes. Nous désirons constituer à notre échelle un socle de relations, pour faire éclore un œcuménisme naturel et solide, dans le service et l’amitié, fidèles à la devise de notre club : "respect, confiance et relation".

Davantage d'informations sur la communauté Saint-Jean en Kabardino-Balkarie : ICI

0


0
Login or register to post comments