Russie : Comprendre le modèle russe de gouvernance

Ni européen ni asiatique, le modèle russe de gouvernance s’est distingué très tôt de ses voisins européens dans sa construction. Alexandre Prokhorov analyse pour Russie Info les relations que les Russes entretiennent avec la hiérarchie et le pouvoir.

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Le modèle russe de gouvernance d'Alexandre Prokhorov

Le modèle de gouvernance russe n’est ni calqué sur les modèles occidentaux ni sur les modèles asiatiques. Il a ses propres caractéristiques. Si beaucoup constatent ses spécificités et les expliquent par l’influence et la violence du joug mongol tatars, Alexandre Prokhorov pousse l’analyse beaucoup plus loin et observe que dès le processus de formation de leurs Etats, la Russie et l’Europe prennent des chemins très différents.

Pour en comprendre les raisons, l'auteur est allé chercher dans l’histoire, l'actualité politique, l'analyse économique les raisons d'être de ce rapport si particulier que les Russes entretiennent à la hiérarchie, au pouvoir, au travail, à la propriété, à l'organisation sociale, en un mot, à la gouvernance.

"Le Russe, c’est un homme dont l’action est à double sens : il peut vivre d’une façon et de la façon contraire, et dans les deux cas rester entier."
Platonov, Tchevengour

ENTRETIEN avec Alexandre Prokhorov, auteur du livre Le modèle russe de gouvernance.

Russie Info : Comment ce caractérise le modèle de gouvernance russe ?

Alexandre Prokhorov : La première grande caractéristique du modèle russe de gouvernance, est qu’il fonctionne en « balancier » oscillant entre phases stables et instables.

Les phases stables, ou de stagnation, sont des périodes de croissance et d’expansion mais sans grandes innovations et développements. Elles sont caractérisées par une amélioration générale de la qualité de vie et par une augmentation des revenues. La Russie a connu plusieurs périodes de phases stables notamment sous les premiers tsars de la dynastie des Romanov au XVIIème siècle, sous le règne d’Alexandre III, de Nicolas II au début du XXème siècle, pendant la période Brejnévienne et aujourd’hui sous la présidence de Vladimir Poutine.

Le modèle de gouvernance passe ensuite dans un mode de fonctionnement d’urgence, il entre alors en phase instable. L’appareil de gouvernement passe ainsi aux mains de réformateurs ou de révolutionnaires. Cette phase est caractérisée par des changements économiques, idéologiques et sociaux brutaux. Elle est marquée par une forte mobilisation des ressources, une répression intensive, la faillite d’entreprises, la dégradation de la qualité de vie d’une certaine partie de la population et de l’enrichissement d’une autre. C’est une période de croissance qualitative par opposition à la croissance quantitative qu’offrent les phases stables. Les réformes d’Ivan IV le Terrible, les années de modernisation sous Pierre le Grand, les années 1920 et 1940, la Perestroïka de Gorbatchev et les reformes de Boris Eltsine sont emblématiques des phases instables que le pays a connues.

Le modèle russe de gouvernance oscille ainsi constamment d’un extrême à l’autre.

Il repose également sur un principe fondamental : une direction centralisée à outrance, en apparence toute puissante, possédant formellement tous les droits sur ses subordonnés mais ne s’étendant pas à la gestion de la vie quotidienne.
Pour comprendre cela, il faut regarder la façon dont la Russie s’est construite dès le XIIIème siècle avec des cellules sociales communautaires autonomes. C’est pour cette raison que le pouvoir russe a toujours visé à contrôler non point chaque homme en particulier mais des groupes compacts à l’intérieur desquelles règnent la plus grande autonomie. On retrouve ce modèle de management et d’organisation de la société tout au long de l’histoire russe : les tsars stimulaient des communautés, Staline fit des Kolkhozes et les businessmen d’aujourd’hui s’associent «en grappe».

Russie Info : Quels sont les éléments historiques qui ont construit ce modèle ?

Alexandre Prokhorov : Les conditions de perception de l’impôt sont fondamentales pour comprendre la distinction entre les modèles de gouvernance russes et européens.

A l’époque féodale, la Russie, à la différence de l’Europe, n’est pas christianisée, ne possède pas un système de droit élaboré et la propriété privée est inconnue. La population n’est pas habituée à être exploitée et les ressortissants ne payent l’impôt que sous la menace directe de la force armée. Le Prince ne délègue aucun pouvoir aux seigneurs et c’est lui-même qui relève l’impôt. L’autorité centrale était ainsi présente auprès des peuples que de façon périodique.

En résumé, dès le départ, l’Etat dit à ses sujets : "Je mobilise et je redistribue les ressources. En cas de nécessité, j’assume les fonctions clés de gouvernance que je juge bon. Mais je n’ai pas la possibilité de me mêler de votre vie quotidienne, de votre travail, de la morale, des us et coutumes. Reconnaissez-moi comme votre souverain suprême, observez les règles de base ou faites semblant. Pourvu que vous payiez le tribut, le reste m’est indifférent." C’est ici qu’il faut chercher les sources de la dualité du caractère et du mode de vie russes.

Le formalisme, ou les faux semblants, se sont renforcés au moment de l’évangélisation par les Grecs qui ne connaissaient pas la langue russe et n’avaient pas de réelles autorités sur la population. Comme ils n’étaient pas en mesure de la baptiser correctement, ils ont suivi la voie du moindre effort en le faisant de manière formelle. Le peuple compris alors que s’il était important de construire des églises et de s’y rendre pour les grandes manifestations, ils pouvaient le reste du temps croire en ce qu’ils ont toujours cru, continuer à organiser des fêtes païennes et vivre selon leurs habitudes.

Russie Info : Expliquez-nous pourquoi, selon-vous, la Russie ne peut pas mettre en place un Etat de droit ?

Alexandre Prokhorov : La principale raison qui empêche la création d’un état de droit en Russie, c’est l’alternance de son modèle de gouvernance entre phase stable et instable, impliquant à chaque fois des changements de valeurs et de comportements.

Lorsque le pays est en phase stable, certaines règles de conduite sont en vigueur comme celles de non-concurrence, le respect de la propriété etc… qui viennent soutenir une vie paisible. Les personnes agissent alors dans l’intérêt de leurs familles et de leurs proches. Lorsque le système devient instable, les règles de comportement changent totalement et sont à l’opposé de celles connues sous la période stable : une concurrence agressive est alors encouragée tout comme le désir d’accomplissement et d’exploration de nouvelles voies.
Durant les périodes d’Ivan le Terrible, Pierre Ier ou sous les bolcheviques, les héros étaient ceux qui sacrifiaient leur famille pour œuvrer à la grandeur du pays. Pavel Morozoz est un exemple typique d’un héros en phase instable. (Pavel Trofimovitch Morozov était un jeune paysan de l'Union soviétique érigé en véritable héros du communisme. Il aurait, selon la légende, dénoncé son père qui était un opposant à la collectivisation des moyens de production, ndlr).

Un Etat de droit implique une constance de la morale, des comportements et de la loi, peu importe la période que traverse le pays (réformes, guerre, stagnation économique…). C’est pour cette raison que le modèle russe de gouvernance rejette l’état de droit et que la justice légale est remplacée traditionnellement par une « justice de conscience », basée sur l’opportunisme.

Il s’avère ainsi incroyablement complexe d’exister dans un Etat de droit, tant nous, les Russes, sommes pénétrés d’une idéologie de l’illégalité.

Russie Info : Quelles perspectives pour le modèle de gouvernance russe ?

Alexandre Prokhorov : Dans son état actuel, le système de gouvernance est inadéquat aux défis historiques auxquels la Russie doit faire face. Les Russes n’arriveront pas à répéter les transformations de Pierre le Grand ou des bolchéviques à l’aide du traditionnel modèle russe de gouvernance, et ne peuvent se résigner à leur retard par rapport à l’Occident.

Le XXème siècle a démontré que le désir de reconnaissance mondiale de la Russie était plus fort que son instinct de conservation. Et aujourd’hui en Russie, le consensus social sur le caractère inacceptable de la dépendance du pays face à l’Occident et son impossibilité à se résigner à se transformer en un pays de second ordre peuvent être la base d’une nouvelle idée nationale.

A mon sens, il n’y a qu’une seule façon de sortir de ce conflit interne entre les ambitions et la réalité, c’est la modernisation du modèle national de gouvernance. Le système pourra changer mais à condition que les fondamentaux du modèle soit conservés.

La Russie a dépassé le stade de développement où l’appareil d’état cimente la société désunie, mais elle n’est pas encore mûre pour transférer les fonctions de gouvernance fondamentales directement aux citoyens. Par contre, ces fonctions pourraient être transférées à des niveaux intermédiaires, comme les entreprises, ce qui leur permettraient de jouer un rôle clé dans le système de gouvernance.

L’Etat devrait aussi former petit à petit les Russes à une conscience sociale, et leur apprendre à ne pas seulement identifier la Russie avec l’Etat mais aussi avec une entreprise, une organisation, voire un homme en particulier.
Les tâches sont si grandioses que l’étape de développement qui devrait venir est aussi complexe que celle lors de la création du système de gouvernance de l’Etat moscovite à l’époque du joug tatar-mongol.

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Le Modèle russe de gouvernance
Prokhorov

La première édition du Le Modèle russe de gouvernance d’Alexandre Prokhorov a été publiée en 2002. Le livre a été traduit et publié en France aux éditions du Cherche Midi.
L’auteur enseigne actuellement à l’université de Iaroslav en Russie, après avoir occupé plusieurs postes de dirigeant en entreprise et dans l’administration locale.

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