Russie : Alexandra Shadrina fait entendre la voix des femmes

Lire les auteures femmes, les laisser parler et les écouter, qui sait mieux le faire qu’une femme ? Alexandra Shadrina est éditrice de livres féminins et féministes.

Alexandra Shadrina

Il y a cinq ans, Alexandra Shadrina, originaire du Tatarstan, est venue à Moscou pour travailler dans une maison d’édition. Attirée par les textes écrits par des femmes, elle a commencé par organiser un groupe de lecture pour en discuter, puis elle a adapté en Russie les cours d’écriture britanniques Write Like a Grrrl.

Enfin, en 2018, Alexandra Shadrina a fondé sa propre maison d’édition, No Kidding Press, pour publier "des livres hardis, furieux, drôles, expérimentaux, écrits par des femmes".

Russie Info a rencontré cette jeune éditrice qui nous parle de ses activités et des femmes russes.

Russie Info : Êtes-vous plutôt l’organisatrice d’un groupe de lecture, la fondatrice de cours d’écriture ou l’éditrice ?

Alexandra Shadrina : Je pense que chaque personne est un ensemble d’identités, mais il m’est plus facile de me présenter comme éditrice parce que c’est plus compréhensible par tous. Même si un groupe de lecture est plus facile à organiser. Ce genre d'activité est très demandé à Moscou : les groupes sont nombreux et proposent des thèmes aussi divers que la théorie de la danse contemporaine, par exemple. Notre groupe porte sur la lecture des écrivaines contemporaines.

Russie Info : Pourquoi ces livres-là ?

Alexandra Shadrina : Parce que les femmes sont très peu publiées et le public se demande où elles sont dans le processus littéraire d’aujourd’hui. Pourtant elles méritent d’être lues. En 2015–2016, une campagne twitter a proposé de ne lire que des écrivains femmes au cours d’une année, et les participants ont beaucoup apprécié ce qu’ils ont découvert. L’immersion dans leurs textes détache le lecteur des affaires courantes, et il découvre l’ampleur des problématiques des femmes. On comprend qu’on est encore loin de l’égalité homme-femme dans tous les domaines, du ménage jusqu’au cinéma où les héroïnes sont toujours peu nombreuses.

Russie Info : Qui participe à votre groupe de lecture ?

Alexandra Shadrina : Ce sont des femmes, entre 20 et 40 ans, souvent diplômées en sciences humaines, des étudiantes et des participantes du mouvement féministe. Nous discutons des textes préalablement lus et j’avoue que la discussion collective fait naître de nouvelles interprétations, parfois des déclics. Cela produit toujours une certaine euphorie.

cours_ecriture_03.jpg
Groupe d'écriture
No Kidding Press

Russie Info : Comment êtes-vous passée de la lecture à l’écriture ?

Alexandra Shadrina : J’ai trouvé le site web d’une association britannique qui rend la littérature féminine populaire. Elle organise des cours dans lesquels les femmes apprennent à écrire. J’aime l’idée de l’apprentissage sans maître, au travers d’une communauté d’adhérents, aussi j’ai voulu adapter ces cours en Russie.

L’association anglaise m’a soutenue, peut-être parce qu’elle-même est issue d’un projet d’initiative personnelle, et non pas étatique. Aujourd’hui, ces cours existent dans plusieurs villes britanniques sans aucun appui municipal.

En Russie, nous les avons lancés à Moscou, à Saint-Petersbourg et à Kazan, et partout l’organisation est horizontale, c’est-à-dire sans hiérarchie. Dans ces cours, chaque avis compte, et la dynamique de groupe est très importante. Tout le monde participe à la prise de décision et fait de sont mieux pour que cette expérience commune soit conviviale pour chacune.

Russie Info : Est-ce que les participantes cherchent à devenir écrivaines ?

Alexandra Shadrina : Certaines viennent pour apprendre les acquis nécessaires et réaliser leurs idées littéraires, d’autres veulent écrire pour elles-mêmes. Une dame m’a dit un jour que c’était son psychothérapeute qui lui avait conseillé d’écrire. Cependant, les cours d’écriture, tout comme les groupes de lecture, sont organisés en communautés au sein desquelles les participantes trouvent l’assistance mutuelle, des conseils et même des compagnes pour leurs projets ou pour des voyages.

Russie Info : Est-ce que des hommes participent aux cours ?

Alexandra Shadrina : Non et je pense qu’ils seraient mal à l’aise dans notre groupe.

Russie Info : Est-ce parce que les femmes écrivent sur les hommes ?

Alexandra Shadrina : Non, elles n’écrivent pas sur les hommes, ni sur l’amour. Ce qui préoccupe les femmes russes, c’est leur épanouissement personnel. Elles expriment leur sentiment d’être abandonnées dans le monde d’aujourd’hui, et les difficultés économiques auxquelles elles se confrontent. Elles écrivent beaucoup sur l’enfance et sur la douloureuse transition à la vie d’adulte, quand on comprend brusquement que rien ne sera plus comme avant.

Russie Info : Les étudiantes britanniques touchent-elles les mêmes sujets ?

Alexandra Shadrina : Oui, mais elles se focalisent plus sur la construction du texte et sur la forme. Nous, nous sommes plus proches de la littérature américaine qui éprouve moins de gêne à parler de soi d’une façon non dissimulée.

Russie Info : Vous avez fondé une maison d’édition pour publier ces textes. C’était votre but ?

Alexandra Shadrina : A vrai dire, bien avant la création de ces cours, je songeais fonder une maison d’édition. Je ne me souviens pas comment cette idée m’est venue, mais j’y ai réfléchi longtemps sans oser la réaliser. Et puis un jour, je me suis retrouvée dans des pourparlers pour l’édition russe d’un des plus importants romans féministes, I love Dick de Chris Kraus, et j’ai compris qu’il était temps pour moi de devenir éditrice.

Russie Info : Comment le public russe réagit-il à ce roman féministe ?

Alexandra Shadrina : Il n’est pas encore publié. Nous l’avons mis à la fin des projets annuels car sa traduction est très compliquée. Nous avons commencé par la bande-dessinée "Le fruit de la connaissance" parce qu’il y a relativement peu de texte. C’est une non-fiction de Liv Strömquist qui montre comment la politique et l’Eglise influençaient les clichés sur le corps féminin.
Au Moyen Age, par exemple, tout le monde pensait que la grossesse survenait si l’homme et la femme ressentaient l’orgasme au même moment. La bande dessinée est un best-seller absolu, très intelligent, caustique et très drôle. Elle a été vendue dans 20 pays et a rencontré partout le même succès, y compris en Russie. Pourtant, nous avons aussi reçu des commentaires négatifs envoyés étrangement par des femmes. Je ne sais pas à quoi m’attendre avec l’édition de notre prochain livre La King Kong Théorie de Virginie Despentes !

th_king_kong_01.jpg
Couverture russe de La King Kong Théorie de Virginie Despentes
No Kidding Press

Russie Info : Y a-t-il des auteurs russes dans votre carnet éditorial, y a-t-il des hommes ?

Alexandra Shadrina : Oui. Il y en a d’ailleurs un que je voudrais particulièrement publier, ce sont les essais d’un jeune auteur coréen russe (c'est-à-dire qu’il habite en Russie dont il est un citoyen à part entière, mais il a la nationalité coréenne, ndlr) et homosexuel ouvert, dont le point de vu m’intéresse beaucoup. S’il avait été blanc et hétérosexuel de la classe moyenne, son expérience serait pour probablement moins intéressante.

Pour le moment nous composons une plate-forme de textes programmatiques pour montrer ce qui nous intéresse en tant qu’éditeur. J’ai beaucoup aimé le tweet d’un critique britannique qui voulait voir "plus de livres sortant de l'intérieur des intestins". Voilà notre critère : on veut ressentir dans les livres que l’auteur ne pouvait plus se taire. Nous nous intéressons aux récits personnels, aux expériences avec la forme, aux textes à la croisée des mémoires et de la critique d’art, etc.

Nous sommes en train de publier un recueil sur la sexualité. Il comporte les textes de nos étudiantes mais pas uniquement. Nous avons fait un appel ouvert qui nous a donné quelques récits sur le sujet, mais je ne me suis pas encore remise de leur lecture…

Russie Info : Qu’est-ce qui cloche avec la sexualité en Russie ?

Alexandra Shadrina : Il ne s’agit pas seulement de la Russie, mais la sexualité n’est pas une chose publique, et ce qui se tient derrière les portes fermées peut confiner à la violence. Presque 80% de textes reçus parlaient de la violence physique ou émotionnelle.

Russie Info : Les femmes russes sont-elles particulièrement vulnérables ?

Alexandra Shadrina : J’évite de faire des généralités concernant les femmes russes. J’ai le privilège de vivre dans une bulle confortable, où au sein de ce milieu social les idées sur la façon dont il faut vivre ont déjà évolué. La génération plus âgée change aussi. Jadis, le divorce était une tragédie, maintenant, les femmes russes de 55 ans ne veulent plus rester dans une union morte pour garder des privilèges sociaux ou par peur du blâme public. Les femmes russes deviennent plus autonomes et comprennent qu’il faut se respecter pour être respecter.
Il y a même des changements concernant le 8 mars.

Russie Info : Le 8 mars n’est plus une fête pour vous ?

Alexandra Shadrina : Pour moi, le 8 mars est une journée de travail car il m'arrive souvent d'être invitée à des conférences pour parler des cours et des lettres féminines. Et je suis bien contente de ne plus subir cette journée où les hommes t’offrent une fleur en disant que "les femmes décorent la vie".

Maintenant je parle aux femmes de l’importance de s'exprimer et d’avoir sa propre voix, et je perçois cette journée du 8 mars comme une fête de la solidarité. Bien que j’évite d’être militante féministe : la littérature et l’art en général touche parfois à la violence, tandis qu’être militante c’est se mettre absolument du côté du bien.

editrice_1.jpg
Alexandra Shadrina
No Kidding Press

Russie Info : Quel est la particularité du féminisme russe ?

Alexandra Shadrina : Il y a des nuances, mais il me semble que les problématiques sont universelles. La violence à laquelle les femmes se heurtent est aussi universelle, elle n’a pas de nationalité. C'est une question brûlante, et partout, elle a un rapport au pouvoir avec des institutions souvent organisées selon le principe du genre : les femmes n’y sont pas admises. Bien sûr, si une femme tient le volant elle peut aussi en profiter pour faire souffrir ceux qui sont plus faibles.

Russie Info : Est-ce que les femmes russes ont envie d’être au volant ?

Alexandra Shadrina : Oui je pense, mais pas dans le business ou dans la politique. C’est plutôt l’envie de représenter une certaine communauté. Pour une femme, il est important d’être entendue dans le champ public. Cela nous rend égales aux hommes.

0


0
Login or register to post comments