Russie 2018 : "Poutine à l’apogée de sa puissance"

Rencontre avec Alexandre Boubnov, politologue à l’université d’Etat de Moscou, qui clarifie les enjeux dissimulés dans cette élection et affirme que ce quatrième mandat de Vladimir Poutine sera le dernier qui lui permettra d’assurer une transmission stable et contrôlée du pouvoir.

russie-russes-poutine-societe-politique-election-2018
Photo Sputnik

Face à une opposition affaiblie et divisée, le président Poutine s’avance plus fort que jamais. Ce mandat serait le très probable dernier mandat de Vladimir Poutine à la tête du pays, au-dessus duquel plane le spectre de sa succession organisée.

RUSSIE INFO : La campagne électorale de Vladimir Poutine a été particulièrement peu intense. Est-ce une particularité de cette édition ?

Alexandre Boubnov : Cette campagne a été en réalité plus proche d’un référendum sur la confiance au chef du pays ; comme l’ont été une grande partie des campagnes précédentes. Par conséquent, la compétition politique n’a pas été aussi vive qu’elle aurait dû.

C’était une campagne de second mandat, de prolongation des pouvoirs du président. Par exemple, la première campagne électorale de Vladimir Poutine avait été très brutale, avec une véritable lutte entre Poutine et les communistes, qui avaient obtenu près de 30% des voix, et Poutine 52%.

RUSSIE INFO : Cette campagne a été marquée par le débat sur la question de la participation. L’abstention est-elle cette fois-ci un indicateur plus important qu’il ne l’a jamais été dans l’histoire des élections présidentielles russes ?

Alexandre Boubnov : C’est même l’indicateur numéro un dans ces élections, le meilleur indicateur de la légitimité des élections. Sur les campagnes de premier mandat, la participation moyenne lors des élections précédentes était autour de 70%, et sur les campagnes de second mandat, elle s’élevait aux alentours de 65%.

Par conséquent, cette participation autour de 67,7% (selon les sources russes), montre qu’il s’est produit une mobilisation, qui est peut-être liée au discours nucléaire de Poutine ou à l’affaire de l’empoisonnement de Skripal (d'ailleurs le porte-parole du QG de la campagne de Vladimir Poutine, Andreï Kondrachov, a remercié ironiquement Londres pour leur aide dans la campagne et pour le taux élevé de participation à l’élection présidentielle, ndlr).

Si la participation avait été inférieure à 65%, cela aurait été une démonstration indirecte de la réussite de la campagne de Navalny. Autour de 65%, elle aurait été dans la norme de ce type d’élections.

RUSSIE INFO: Peut-on imaginer que ce mandat sera le dernier de Vladimir Poutine?

Alexandre Boubnov : On peut le supposer. En 2012, il n’a pas fait modifier la Constitution en sa faveur et a préféré nommer Medvedev, faire une pause pour respecter la législation russe. Cette fois-ci, la loi ne lui permettrait absolument pas de continuer. Et s’il nommait un nouvel homme de paille pour occuper le poste temporairement, se poserait alors la question de son âge, au bout de douze ans. Ce serait très irresponsable de sa part.

Les années 2021-2024 seront celles de la transmission du pouvoir.

RUSSIE INFO : Les institutions russes sont-elles aujourd’hui assez solides pour supporter un départ du pouvoir de Vladimir Poutine et un transfert du pouvoir à un successeur ?

Alexandre Boubnov : Poutine est président depuis l’an 2000, et le processus de transfert ne commencera qu’en 2021, après les élections législatives. Les années 2021-2024 seront celles de la transmission du pouvoir. Vingt-cinq ans, c’est une durée suffisante pour que les institutions soient devenues robustes.

De plus, on assiste aujourd’hui à un processus intéressant d’émergence de nouvelles élites, en particulier le jeune vice-ministre de l’énergie. Ce renouvellement des élites viendra soutenir le système au moment de la transmission du pouvoir. L’objectif est de faire monter une nouvelle génération de jeunes technocrates qui sauront gérer cette transmission.

RUSSIE INFO : Que pensez-vous de l’hypothèse de la création d’une institution sur mesure qui permettrait à Vladimir Poutine de rester aux affaires après son dernier mandat ? Pourrait-il chercher après son mandat à garder un pied dans la vie politique ?

Alexandre Boubnov : C’est tout à fait possible. Poutine pourrait aussi rester de façon informelle, comme une sorte de mentor officieux. Il a largement assez de capital symbolique pour pouvoir se le permettre.

RUSSIE INFO : Vladimir Poutine est donc toujours en position de force?

Alexandre Boubnov : Tout à fait. Il a aujourd’hui à son actif la Crimée, la Syrie, son prestige international. Il a su gérer les effets des sanctions ; la croissance est de retour… ou du moins la récession est enrayée ! Il y a aussi sa campagne anticorruption, avec les arrestations de personnalités haut-placées, sa campagne de nettoyage du système clanique au Daghestan, le succès du programme de remplacement aux importations dans le secteur agricole... il est aujourd’hui à l’apogée de sa puissance. C’est justement la position idéale pour assurer une transmission du pouvoir.

Il n’y a aucun doute sur le fait que cette succession se fera de façon stable et contrôlée, pour que le futur héritier soit un continuateur de l’œuvre de Poutine. Il est très improbable que Poutine décide de rester au pouvoir, et ce serait une énorme erreur politique de sa part.

RUSSIE INFO : On ressent chez beaucoup d’électeurs une appréhension de l’après-Poutine ?

Alexandre Boubnov : C’est même l’un des éléments de base de toutes les élections russes. Dans les années 1990, c’est dans les faits une révolution qui s’est produite en Russie, et elle a frappé très largement la population. Au début des années 2000, le niveau de vie a commencé à augmenter, et les gens ont peur de perdre cette augmentation, si faible soit-elle.

Les Russes craignent un changement brutal de pouvoir.

Nous avons en Russie une très mauvaise tradition de sacrifier les gens aux réformes. En 1992, quand l’économie russe est passée à l’économie de marché, l’épargne des gens a été perdue. Rien n’a été fait pour essayer de les sauver : on a expliqué aux gens que toutes leurs économies d’une vie n’étaient plus que du papier sans valeur, que tout recommençait à zéro. Cela a donné une sacrée leçon aux Russes ! Tout le monde a peur que si le pouvoir changeait de mains à nouveau, le nouveau pouvoir agirait de façon aussi brutale.

RUSSIE INFO : Y a-t-il des domaines dans lesquels les attentes sont particulièrement fortes pour le futur mandat de Poutine ?

Alexandre Boubnov : Il y a de fortes attentes sur les questions intérieures, la médecine, l’éducation. L’un des principaux problèmes du pays est la hausse du niveau de vie, qui reste très faible en Russie, tout particulièrement dans la province. C’est un élément clé, et il donne une importance particulière au score qu’obtiendra Pavel Groudinine. Celui-ci fait campagne sur une ligne socialiste, et s’il fait un bon score, ce sera un signal envoyé au pouvoir qu’il existe une demande pour une politique sociale plus forte, pour une meilleure distribution des richesses.

RUSSIE INFO : Que pensez-vous de la comparaison entre Vladimir Poutine et Angela Merkel ? Les deux entament leur quatrième mandat à la tête du pays, mais personne ne critique Angela Merkel…

Alexandre Boubnov : C’est un sujet très populaire sur internet en Russie en ce moment ! C’est vrai, si Poutine est élu pour la 4ème fois, c’est parce que les gens votent pour lui en masse, et compte-tenu des soubresauts de l’histoire russe récente, il n’y a pas en Russie une demande d’alternance régulière au pouvoir.

À mon avis, il faudrait qu’il se produise au moins une fois une transmission du pouvoir sans effondrement social : ensuite, les gens seront rassurés. C’est une étape qu’il nous reste encore à franchir.

0


0
Login or register to post comments