Russie 1917: l’abdication et le souvenir (2/2)

Après avoir lu les messages de ses généraux et entendu le rapport de Rousski, Nicolas II se résout à abdiquer en faveur de son fils. Ce laminage venu du pouvoir militaire lui a porté le coup de grâce. Et pourtant, son calvaire n’est pas encore terminé.

L'ABDICATION

Dans un premier temps, Nicolas II signe un acte transmettant le pouvoir au tsarévitch, en accord avec les lois régissant la monarchie russe. Mais la Douma va prendre une décision qui va tout changer: elle décide que deux députés, Goutchkov et Choulguine doivent être présents lors de la signature de l’acte, et le rapporter à Petrograd. Nicolas II devra les attendre pendant près de 6 heures.

A Petrograd justement, Alexandra, tenue dans l’ignorance de la situation à cause des coupures de communications, écrit une lettre à son mari:

“Tout est abominable et les événements arrivent à une vitesse colossale. Mais je crois fermement, et rien ne pourra m’en faire douter, que tout ira bien. Je ne sais où tu es. Il est clair que l’on ne veut pas que tu me voies avant que tu signes un papier quelconque, une constitution ou une autre horreur de ce genre. Et tu es seul, sans l’armée derrière toi, pris comme une souris dans un piège, que peux tu faire ?”

Nicolas II ne peut que réfléchir. Or, ce père aimant s’interroge sur la capacité de son fils malade à régner. Il fait alors venir le docteur Fedorov et lui demande quelles sont les chances de guérison du tsarévitch. Le médecin lui répond en toute franchise que le mal d’Alexis est incurable et qu’il devra toute sa vie s‘entourer d’extraordinaires précautions.

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Le docteur Federov (2e en partant de la gauche)
en compagnie du tsarevitch Alexis
Nicolas II redoute également d’être exilé, et de devoir laisser derrière lui son enfant, ou, même s’il est autorisé à rester en Russie, d’être séparé d’Alexis.

Le tsar va alors vivre des heures terribles, déchiré entre l’amour qu’il porte à son pays et celui qu’il porte à son fils si fragile.

Quand Choulguine et Goutchkov arrivent enfin à Pkov, Nicolas II leur communique qu’il a décidé de renoncer au trône pour lui-même, mais également pour son fils, en faveur de son frère Michel. Les deux députés sont atterrés car ils saisissent les conséquences tragiques de la décision de Nicolas II.

Une telle décision pose un problème juridique. Le tsar a-t-il le droit de renoncer au trône au nom de son fils ?

La question n’est pas tranchée, mais l’essentiel n’est pas là. La Douma comptait "sur la personne du jeune Alexis Nikolaievitch pour assurer une transmission du pouvoir en douceur".

Cet enfant certes fragile, mais beau et innocent, suscite autour de lui un attendrissement qui rallie la grosse majorité des suffrages.

Au lieu de cela, le tsar abdique en faveur de son frère Michel, qu’il a lui-même écarté de la succession en 1912, à cause de son mariage scandaleux. Mais Nicolas II reste inflexible, et signe le document modifié, dans lequel il renonce pour lui et son fils au trône de Russie.

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Brouillon signé par Nicolas II de son abdication
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Le texte est rédigé par le diplomate Vassiliev, directeur de la chancellerie diplomatique de Nicolas II à la Stavka. Cinq brouillons sont rédigés. Vassiliev les conserva précieusement et à sa mort, sa veuve en fit don à la fondation Hoover, où ils se trouvent encore aujourd’hui.

Ultime élégance, Nicolas II avance l’heure de signature de l’acte d’abdication à 15 h 05, pour ne pas donner l’impression qu’il a signé sous la pression des députés de la Douma. Même s‘il assume seul cette décision, le tsar est un homme brisé.

Dans son journal, il note: "A 1 heure du matin (le 16 mars) j’ai quitté Pskov. La tricherie, la lâcheté et la tromperie sont partout.”

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Nicolas II remettant son acte d’abdication. De gauche à droite: le baron Frederick, le Général Rousski (de dos), Choulguine, Goutchkov (qui tient l’acte dans sa main), le général Alexeïev
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Bureau du train impérial, sur lequel Nicolas II a signé son abdication
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Malgré les problèmes et les désordres que traversait la Russie, la nouvelle de l’abdication du tsar frappe le monde de stupeur et fait la Une des journaux du monde entier.

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La Une du journal
Le Matin

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Le tsar a abdiqué ! Une du journal autrichien Kronen Zeitung. La caricature, qui suggère que le tsar a subi d’importantes pressions pour abdiquer correspond bien à la réalité des faits
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Incroyable Nouvelle de Petrograd, titre le journal anglais
Daily Mirror

En Europe, les gazettes publient toutes la même nouvelle: Nicolas II a abdiqué en faveur de son fils, le tsarévitch Alexis. Celui-ci n’étant âgé que de 12 ans et demi (il est né le 12 août 1904), la régence est confiée au Grand-duc Michel Alexandrovitch, frère cadet de Nicolas II.

Cette information est fausse, mais il est probable que la nouvelle de la double abdication du tsar et de son fils ait paru si difficile à croire que les journaux ne l’ont pas publiée.

Pendant ce temps à Petrograd, Alexandra, pétrifiée, apprend l’abdication de son époux. Elle aussi refuse d’y croire, pensant à une invention des journaux. Elle pense déjà à la suite, écrivant à son mari :

"Sur ma vie, je te jure que je te reverrai sur ton trône, porté par ton peuple et tes troupes pour la gloire de ton règne.”

Dans la nuit, le train de Nicolas II arrive à Moguilev. Les cheminots ont prétexté l’encombrement des voies (probablement pour continuer leur stratégie d’empêcher le tsar de rejoindre sa capitale puisque l’abdication n’a pas encore été annoncée officiellement), mais la raison de cet ultime détournement est autre: l’ex-tsar veut rencontrer sa mère qui arrive de Kiev.

Sandro, le beau-frère de Nicolas II rejoint l’Impératrice douairière et son fils à bord du train impérial, et fait le récit de leur rencontre, après l’entretien dont il ne connut jamais la teneur :

“Maria Feodorovna était assise et en sanglots. Lui était debout, sans bouger, regardant par terre et bien sûr, fumant. Nous nous embrassâmes. Je ne savais quoi dire. Son calme attesta le fait qu’il pensait que sa décision était la bonne”.

La mère et le fils ne le savent pas encore, mais ils ne se reverront jamais.

Dans l’esprit de Nicolas II, il ne fait aucun doute que son frère Michel va régner car la charge de tsar est d’origine divine et il n’appartient pas à l’homme de s’en désister, si grande fut son envie d’échapper à ce devoir sacré.

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Le Grand-Duc Michel. Il fut arrêté et fusillé par les bolcheviques le 13 juin 1918. Son corps n’a jamais été retrouvé
(1978-1918)

Dans la pratique, les faits sont moins catégoriques. Le Grand-Duc Michel a certes été héritier du trône de 1899, date de la mort de son frère aîné Georges, à 1904, date de la naissance d’Alexis. Mais depuis, le temps a passé et Michel a épousé en 1912 une femme deux fois divorcée, ce qui lui a valu les foudres du tsar. Le couple a été banni de Russie et a vécu en France et en Angleterre.

Michel a également été exclu de la succession au trône, ce qui explique que le Grand-Duc se soit désintéressé de la politique russe. Pourtant, dès la déclaration de la guerre, il a télégraphié à son frère pour lui demander la permission de rentrer en Russie et d’être réintégré dans l’armée.

Mais en ce jour de mars 1917, Nicolas II qui a décidé de renoncer au trône également au nom de son fils, n’a plus guère le choix que de confier la couronne à ce frère pour le moins hors norme.

Cependant, les membres du Comité provisoire se querellent. Les uns tels Kerenski, plaident pour l’abdication de Michel et par conséquent pour la fin de la monarchie, les autres, au nombre desquels Goutchkov et Choulguine, plaident pour la transmission du pouvoir au frère du tsar déchu. Un accord est cependant trouvé sur un point : il faut organiser une entrevue avec le nouveau souverain. Lequel tombe des nues en apprenant la nouvelle, à la fois de sa montée sur le trône, et dans la foulée de l’arrivée d’une délégation du gouvernement dans les heures à venir au Palais Poutiatine.

L’entretien avec le président de la Douma Rodzianko, le nouveau Premier ministre le Prince Lvov, et d’autres ministres dont Kerensky et Miliukov dure toute la matinée. Kerensky tente de convaincre Michel que d’accepter le trône contre la volonté du peuple déclenchera des forces révolutionnaires que rien ne pourra arrêter. Le camp monarchiste au contraire fait valoir l’argument que la monarchie est le ciment de la Russie et qu’y renoncer signifie s’engager dans une voie incertaine, dont rien de bon ne sortira. Sans oublier l’aspect sacré de la charge, à laquelle Michel n’a pas le droit de renoncer.

Pour le nouveau souverain, la situation est inextricable. En ce 16 mars 1917, la légitimité du nouveau gouvernement provisoire n’est pas clairement établie. Pas plus que la validité juridique de la renonciation de Nicolas II au nom de son fils. En d’autres termes, Michel n’est pas certain d’être juridiquement le nouveau tsar de Russie.

Il rédige alors un manifeste qui n’est pas, comme on l’a souvent écrit, une abdication, mais une acceptation du pouvoir sous condition:

"Un lourd fardeau m’a été imposé par la volonté de mon frère qui m’a transféré le trône impérial de toutes les Russies dans cette période de guerre totale et de désordre national. Inspiré par la pensée partagée par toute une nation que le bien du pays passe avant tout, je suis fermement résolu à n’assumer le pouvoir que si telle est la volonté de notre grand peuple, qui doit désormais au suffrage universel et par l'intermédiaire de l'Assemblée constituante établir une forme de gouvernement et de nouvelles lois fondamentales de l'État russe".

Mais ces élections n’auront jamais lieu et le double pouvoir Soviet/Assemblée constituante se solde rapidement par un rapport de force à l’avantage du premier. Clairvoyant sur ce qui va se passer, le Grand-Duc insiste sur le caractère secret, général et libre des élections à venir.

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Manifeste du Grand-Duc Michel
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Et bien que ce manifeste ne soit pas une abdication, cet acte met cependant fin au pouvoir monarchique en Russie

Quand il apprend la nouvelle de la renonciation de son frère, Nicolas II le blâme de ne pas avoir accepté la couronne et de laisser la Russie sans souverain.

"Michel n’aurait pas dû faire cela. Je me demande qui a pu lui donner un si étrange conseil".

Le Grand-Duc Alexandre écrira dans ses mémoires que la Russie était désormais "entre les mains d’une bande de réservistes ivres et d’ouvriers révoltés".

Pour les Romanov, une période tragique commence: Nicolas II et Alexandra sont immédiatement arrêtés.

Au total, 17 membres de la famille périrent lors de la révolution.

LE SOUVENIR

Après des années d’ostracisme et de calomnies, les Romanov reprennent aujourd’hui leur place dans l’histoire russe. Les initiatives se multiplient depuis quelques années pour rendre justice au tsar martyr, et pour se souvenir des moments clé de l’année 1917 en particulier.

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“Le 2 (15 mars) 1917 à 15h05 dans le wagon du train impérial stationné en gare de Pskov l’Empereur Nicolas II a abdiqué"
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A Pskov, sur la plaсe située en face de la gare a été construite une église, consacrée en 2003, que les Russes désignent sous le nom de “Tsarskaya”
(littéralement “l’impériale”)

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A Dno, des écrits ont circulé prétendant que l’abdication y avait été signée, ce qui est inexact. La municipalité a fait ériger une simple croix orthodoxe, ornée d’une plaque qui porte l’inscription
“Cette croix a été installée le 13 mars 2007 en souvenir du séjour le 15 mars 1917 dans la gare de Dno du train impérial, et du tsar martyr Nicolas II Alexandrovitch .”

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Affiche de l’exposition organisée à Pskov à partir du 2 mars 2017 pour commémorer l’abdication de Nicolas II
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La Poste russe commémore le 100e anniversaire de la révolution par l’émission d’un bloc de 4 timbres, l’un d’entre eux représente le manifeste de l’abdication de Nicolas II
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A Moguilev, une agence de voyage a créé un voyage thématique qui sera commercialisé à partir du printemps 2017. Un acteur endosse le rôle de Nicolas II et invite les participants à visiter les lieux où l’Empereur aimait se promener.

Le bâtiment de la Stavka n’existe plus aujourd’hui, ce qui réduit un peu l’intérêt historique de l’excursion.

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Andrei Makaiev, guide et professeur d’histoire, emmène les touristes sur les traces de Nicolas II à Moguilev
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Lire la 1ère Partie, Russie 1917: les 5 jours qui ont balayé la monarchie

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