Russie : la mémoire de la répression agressée

En Russie, le débat sur la mémoire de la répression soviétique est encore vif. Elena Morenkova, docteure en sciences politiques, nous explique pourquoi cette mémoire est aujourd'hui en danger et quelles sont les demandes de la société russe vis-à-vis de son passé.

Le 8 octobre dernier, un groupe de jeunes communistes s'est illustré en Russie en plaçant un mannequin de l’écrivain Alexandre Soljnetsyne pendu au bout d'une ficelle, devant les portes du musée du Goulag à Moscou. Sur l'écriteau apposé, on pouvait lire "ici a été pendu Soljenitsyne le traître ; Sa patrie est son premier ennemi".

Cet acte isolé mais symbolique, revendiqué par l'Union des Jeunesses Communistes fait écho à quelques autres événements récents comme l’érection d'un nouveau buste de Staline en Sibérie, ou encore la mise au ban de l'ONG Memorial qui milite pour la mémoire des répressions politiques, déclarée Agent de l’étranger.

Russie Info a interviewé Elena Morenkova Perrier, spécialiste de la mémoire du passé soviétique en Russie et docteure en sciences politiques, pour comprendre cette difficile relation des Russes avec leur passé. Aujourd'hui, la mémoire est en danger car étouffée par le besoin d'escamoter les pages sombres de l'histoire russe, un besoin ancré dans une société traumatisée par le discours radical des années 1990.

RUSSIE INFO : Pourquoi ces jeunes communistes s'attaquent-ils à la mémoire de Soljenitsyne ?

Elena Morenkova Perrier : Cet acte n'est pas vraiment étonnant de la part de ce mouvement qui considère que Soljenitsyne donne une vision partiale voire mensongère de l’histoire soviétique. Au-delà des agissements de ce type, certains milieux intellectuels affirment la nécessité de revenir à sa version "patriotique". L’écrivain dissident est notamment critiqué par la nouvelle génération d’historiens "patriotes" pour avoir développé une lecture de l’histoire à travers son expérience personnelle (Soljenitsyne a été détenu au Goulag) plutôt qu’à partir d’une analyse strictement historienne et factuelle.

Ce courant intellectuel, né à la fin des années 1990, a pris le contre-pied du "boom mémoriel" de la perestroïka, où la mémoire personnelle de l’époque soviétique a pu enfin surgir et supplanter la recherche historique en désarroi.

RUSSIE INFO : Que révèlent ces actes selon vous dans le rapport des Russes avec leur passé ?

Elena Morenkova Perrier : Le fait-même que ces incidents suscitent des polémiques montre bien que la société russe est loin d’être consensuelle sur le passé soviétique dans son ensemble. Les opinions en jeu présentent toute une palette d’attitudes, allant de la nostalgie soviétique jusqu’à un anti-stalinisme militant. Cependant, si les points de vue sont multiples, les communautés véhiculant des représentations positives du passé soviétique réunissent des audiences plus larges que les opinions "anti-soviétiques". Ainsi, sur Vkontakte, de nouveaux patriotes, de 15 ans à peine, se fédèrent dans des groupes au titre éloquent, "Staline notre guide" ou "Pour Staline". Ceux-ci ont souvent plus de followers que les groupes anti-Staline. L'émission Исторический Процесс, qui en 2012 organisait des débats historiques entre les visions "pro-" et "anti-URSS" de l'histoire en est un autre exemple : la majorité des téléspectateurs votaient en faveur de la vision pro-soviétique.

Cela montre également que la société russe a besoin d’adhérer à une version du passé, sinon positive du moins acceptable. On ne comprendra pas ce "tournant patriotique" des dernières années sans prendre la mesure de ce qui s’est passé à la fin des années 1980 – début des années 1990 où tout le passé soviétique a été rejeté en bloc par des leaders d’opinion.

La redécouverte de l’histoire a pris un caractère particulier en Russie : les premières révélations historiques sont venues, non de la communauté des historiens, mais de la littérature et de la presse écrite. De cette manière, la mémoire vivante s’est imposée face à la recherche historique à travers des récits autobiographiques, le retour de la littérature interdite et les témoignages des victimes. Le désarroi de la communauté académique, impuissante et inerte face à ces révélations, a favorisé l’irruption de non-professionnels dans le débat sur l’histoire, lui conférant une forte dimension idéologique, émotionnelle, morale et dogmatique. Cette radicalisation et cette idéologisation rapide du débat ont abouti au rejet massif de ce passé, sans qu’un travail de mémoire sérieux et réfléchi soit effectué.

Cela a provoqué une grave crise identitaire dans la société russe, mise en évidence dans les années 1990 par la récupération chaotique des symboles positifs du passé, pour forger à nouveau des fondements acceptables de l’histoire nationale. Le besoin de la société de créer une image convenable du passé et donc d’elle-même a commencé à s’exprimer de plus en plus clairement, aussi bien dans la recherche historique que dans les médias de masse, le cinéma et la littérature.

Cependant, la population russe ne cautionne pas vraiment selon moi ces actes spectaculaires, qui, s'ils dévoilent une vision réelle de la société, restent loin de ses préoccupations quotidiennes.

RUSSIE INFO : La mémoire de la répression est-elle de fait possible pour le peuple russe ?

Elena Morenkova Perrier : La question qu’il faut poser ici est “quelle mémoire de la répression” ? Dès 1993, les gens ne veulent plus entendre parler des horreurs du goulag, la mémoire nationale est saturée. La première explication est d'ordre psychologique : les révélations de la fin des années 1980 ont constitué une trop lourde épreuve pour la conscience nationale et la mémoire des répressions aurait ainsi été "refoulée".
La seconde est socio-économique : les problèmes quotidiens du début des années 1990 ont évincé la thématique des répressions, la majorité de population étant plus préoccupé par sa survie que par les débats historiques.

Aujourd’hui, les sondages montrent que, alors que la mémoire de la terreur ne bénéficie de très peu de reconnaissance publique, les répressions staliniennes continuent à être considérées par les Russes comme l’un des événements les plus tragiques de l’histoire russe, même si le niveau des connaissances relatives à ce phénomène historique reste bas ; mais cette mémoire qui reste vivante s'accompagne d'une absence de réflexions sur la responsabilité politique ou morale de ces crimes. La majorité des Russes pense que la Russie n'a pas besoin de repentir et qu'il ne faut pas remuer le passé.  Plutôt que d'oubli ou d'amnésie de la part de la population, je parlerai davantage d'indifférence ou d'insensibilité car la mémoire est toujours là.

RUSSIE INFO : Quel est le rôle du pouvoir dans cette mémoire vivante et dans l'orientation des débats historiques ?

Elena Morenkova Perrier : Pour moi, il est clair que la politique mémorielle a changé en Russie depuis l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir. Elle évolue vers une nouvelle mythologie nationale guidée par l’exigence de la lecture patriotique du passé. Au niveau politique, cela se traduit par un contrôle resserré sur les productions historiques : les manuels scolaires notamment, mais aussi le cinéma subventionné par l’Etat, et une sélection des fêtes nationales et des dates historiques à célébrer.

Cependant, le discours du pouvoir peine à promouvoir un tableau cohérent du passé : si on analyse les déclarations des hauts responsables depuis 2000, on trouve des interprétations historiques souvent opposées, alors que le régime reste le même.

De plus, ce revirement mémoriel rejoint une demande de la société pour une image plus positive du passé soviétique. Le pouvoir et la société convergent en ce point : pour le pouvoir, la nouvelle mythologie permet de légitimer le régime et de l’inscrire dans la durée, pour la société, elle permet de combler enfin les brèches de l’identité nationale. On touche vraiment à un processus collectif, à une convergence entre l’offre et la demande. Il ne s'agit pas de l'imposition par le pouvoir d'une idéologie définie mais d'une élaboration collective de représentations. Ces points de convergence sont principalement la Grande Guerre Patriotique et le traumatisme de la chute de l'URSS. Il est simpliste et réducteur de vouloir établir un lieu de causalité automatique entre les politiques mémorielles mises en place et les inflexions de la mémoire vivante.

Enfin, le pouvoir central ne contrôle pas tout : un élu local peut avoir sa vision d’histoire et autoriser la construction d’un buste pour Staline. De même, les groupuscules liés au parti communiste peuvent faire des actions contre Soljenitsyne, alors même que Poutine le juge "patriote" dans un discours récent et ordonne au gouvernement de préparer les festivités pour 2018 en son honneur (on fêtera alors le centenaire de la naissance de l'écrivain). Ces courants se positionnent d'ailleurs à l'encontre du discours officiel et médiatique, accusés de ne pas formuler clairement leur position par rapport à l’époque soviétique. Certes les manuels d’histoire gomment aujourd'hui davantage les "pages sombres", car l’histoire enseignée à l’école doit servir à éduquer les citoyens qui aiment la patrie ; mais cette orientation reste encore très loin de la vision véhiculée par des groupuscules comme celui-ci.

Lors de mes recherches j’ai rencontré beaucoup de mouvements ou de personnes qui se battent pour promouvoir leur vision de l’histoire, sans aucun lien avec le pouvoir et souvent critiques de la lecture du passé véhiculée par les institutions, jugée insuffisamment "patriotique", erronée ou incomplète. Donc si Staline est adulé par une certaine frange de population, ce n’est pas parce que le pouvoir l’ordonne ; c’est beaucoup plus compliqué que cela.

RUSSIE INFO : Que pensez-vous du fait que l’ONG Memorial ait été inscrite sur la liste des agents de l’étranger et que son action soit désormais limitée ?

Elena Morenkova Perrier : Je pense que Mémorial faisait un travail nécessaire pour faire perdurer la mémoire des répressions stalinienne et que limiter encore davantage son action ne pourra qu’accélérer l’effacement de cette mémoire.

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