Rénovation à Moscou : mon quartier, ma vie, mon histoire

Les habitants du quartier Timiriazevski sont inquiets et se divisent sur la question du programme de démolition des khrouchtchevki, les immeubles de 5 étages construits sous Khroutchev, enclenché par la mairie de Moscou.

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Un village de datchas au centre de Moscou - Léo Vidal-Giraud

Comprendre ce dossier concernant la démolition des khrouchtchevki en lisant nos précédents articles :
Manifestations à Moscou: "C'est pas une rénovation, c'est une déportation"
Faut-il démolir les khrouchtchevki de Moscou ?

Le quartier Timiriazevski, entre le 3ème anneau routier et le périphérique de Moscou, est adoré de ses habitants pour son cadre exceptionnel, fait de verdure, d’histoire et de tranquillité.

Mais l’adoption du programme de démolition des khrouchtchevki par la mairie de Moscou menace son existence et dresse les habitants les uns contre les autres.

Un bout de campagne coincé au milieu de Moscou

Le quartier Timiriazevski est un oasis de verdure au cœur de Moscou. Caché derrière les barres d’immeubles qui bordent Dmitrovskoïe Shosse, il suffit de quelque centaines de mètres pour découvrir un territoire fait de parcs, d’espace verts, de petits immeubles en brique… et même de plusieurs datchas campagnardes sur un chemin forestier, complètement incongrues à l’intérieur du MKAD, le périphérique de Moscou.

Encore habitées aujourd’hui, elles appartiennent aux descendants d’artistes, d’écrivains ou d’architectes installés ici à l’époque soviétique, alors que la ville de Moscou n’avait pas encore absorbé le quartier.

"Ici, toutes les maisons datent des années 1950, c’étaient des datchas hors de la ville. En face de ma fenêtre j’ai des arbres sur lesquels on peut parfois voir des écureuils. Quand ma voisine a acheté un appartement dans notre immeuble, celui qu’on lui proposait était au premier étage. Elle raconte qu’au début elle n’aimait pas trop cette idée. Et puis, assise dans la cour, alors qu’elle attendait l’agent immobilier, elle a été impressionnée par le calme. Et un écureuil a couru devant elle. Elle a immédiatement décidé de prendre l’appartement, même au premier étage", raconte Ludmila, une habitante du quartier depuis sa naissance.

"Tout a commencé quand nous avons appris que les immeubles seraient inclus dans la liste préalable des démolitions et que les gens pourraient voter. Mon immeuble n’était pas sur la liste, mais les gens pouvaient inclure eux-mêmes leur immeuble sur la liste par un vote. L’administration du quartier a poussé pour que notre immeuble se fasse inscrire, et maintenant, tout le monde est sur les nerfs à cause de ce vote."

Les habitants du quartier Timiriazevski sont unanimes : leur quartier offre une qualité de vie exceptionnelle qu’il n’est pas question de quitter.

"Ici c’est un quartier très vert, mais d’autres quartiers, comme celui dans lequel on veut nous réinstaller, près de la station Petrovsko-Razumovskaïa, sont faits de grands immeubles préfabriqués avec des cours vides, sans arbres. Partout des immeubles, des routes, des voitures, pas un arbre. Moi, je n’aime pas vivre dans ce genre de cadre. S’il y en a à qui ça plaît, ils peuvent déménager à Tokyo", ajoute Ludmila.

Le quartier menacé

Cela fait déjà plusieurs années que le quartier se voit grignoter peu à peu par des promoteurs immobiliers avides de construire les tours les plus grandes possibles sur ces terrains aussi chers que peu exploités. Déjà, plusieurs blocs de krouchtchevki ont été démolies, remplacées par des tours d’habitations de plusieurs dizaines d’étages.

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Les tours modernes chassent déjà les petits immeubles de cinq étages
Léo Vidal-Giraud

"Quand j’allais à l’université il y a 16-17 ans", se souvient Ludmila, "c’était déjà impossible d’entrer dans le métro le matin à cause de la foule. (…) Maintenant, ils ont construit cette horreur, et ils vont en construire encore beaucoup d’autres(…)."

"Je vis dans ce quartier depuis 30 ans. Ma femme y vit depuis 50 ans, elle a été la première à s’y installer. On l’y a déménagée à l’époque depuis le quartier Novoslobodskaïa, sans lui demander son avis. Et maintenant on veut nous envoyer encore plus loin", se plaint Andreï, un autre habitant du quartier.

"Moi je me suis installé ici parce que j’aime ce quartier. Le calme, la tranquillité, les petits immeubles. Ici ma fille et mes petits-enfants sont allés au jardin d’enfants, à l’école, ont fait leurs études… ma femme a vécu ici 50 ans. Pourquoi est-ce que je devrais partir d’ici ?"

Les habitants durablement divisés

L’assemblée générale des propriétaires de l’immeuble de Ludmila a fait éclater au grand jour un conflit larvé entre ses habitants sur l’attitude à avoir face au programme de rénovation. Tous, pourtant, ne souhaitent qu’une seule chose : rester dans ce quartier qu’ils aiment.
Mais les opinions divergent à la fois sur la meilleure façon d’y parvenir et sur leurs conditions de vie dans ces vieilles khrouchtchevki :

"Je suis pour la rénovation parce que j’habite au 5ème étage, le dernier. Le toit fuit. En trente ans, j’ai dû faire rénover mon appartement huit fois. Le toit n’est jamais réparé. Les canalisations sont pourries. Cet immeuble date de 1961 !" s’exclame Tamara Maximovna, une impressionnante babouchka à la voix perçante, qui crée aussitôt un attroupement autour d’elle lorsqu’elle parle.

Les gens approuvent où protestent en désordre, les orateurs se succèdent et l’assemblée générale prévue dégénère rapidement en un chaos complet bien loin des procédures très strictes prévues par le code du logement.

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Une Assemblée générale improvisée dans la confusion
Léo Vidal-Giraud

"C’est le cirque total", constate Sofia, désabusée. "Toutes les règles du code du logement sont violées."

"Moi je veux une grande cuisine, des toilettes séparées, un espace pour les poussettes et les vélos dans le hall d’entrée. Et surtout je veux un ascenseur ! Je veux qu’il n’y ait pas de fuites au 5ème étage… on l’a déjà fait réparer, et ça fuit quand même. Je veux qu’au premier étage il n’y ait pas de moisissures et de champignons, et que le linge puisse sécher. Mes voisins, il leur faut trois jours pour faire sécher leur linge. Leurs lits sont pleins de moisissures à cause de l’humidité. Pourtant l’immeuble est en briques, il est bien. Mais la dernière rénovation a eu lieu quand j’avais six ans, dans les années 80. Depuis, plus rien. Alors oui, on veut cette révolution. Mais on ne veut pas du tout partir de ce quartier. On espère que Vladimir Vladimirovitch va tenir ses promesses… Sobianine on n’y croit pas trop", explique Natalia, qui vit elle aussi dans le quartier depuis son enfance, et dont les propres enfants vont maintenant à l’école à quelques centaines de mètres d’ici.

C’est précisément la confiance dans les promesses du gouvernement qui divise les habitants. D’autres refusent de croire aux promesses de relogement dans des immeubles du même quartier.

"Pendant que je parlais à nos voisins, j’ai réalisé qu’on avait effectivement un problème avec notre toit, ceux qui vivent au 5ème, surtout les plus âgés, sont plus souvent d’accord pour déménager d’ici. C’est vrai que c’est dur de monter au 5ème, et c’est vrai que le toit a des fuites. Mais enfin, on peut le réparer. Le problème, c’est que l’on nous promet quelque chose, mais on ne nous dit ni où ni comment. On nous dit que ce sera très bien, mais ce qu’on a maintenant, c’est pas mal. Et ils risquent de nous envoyer ailleurs…" craint Sofia.

"On se retrouvera tous derrière le MKAD"

"Qu’on me construise un immeuble neuf ici, et tout le monde plaquera sa cuisine de 4m² pour y aller ! On n’est pas des idiots ! Mais construisez-le ici. Parce qu’ici, c’est un quartier formidable. Il y a des espaces verts, du lien social, des écoles, des jardins d’enfants… et maintenant ils veulent tout détruire, bon sang. Ils nous disent qu’ils construiront quelque chose pas loin et qu’on y sera tous relogés. Mais ce sont clairement des promesses creuses : c’est tout simplement impossible de construire autant de nouveaux immeubles ici ! Il n’y a pas d’emplacements libres. On nous bassine à la télévision en disant qu’ils veulent démolir ces immeubles pour améliorer nos conditions de vie. Mais de quelle amélioration est-ce que l’on parle ? Si je vis ici, que je veux vivre ici et que l’on me vire avec mes enfants de notre école, notre jardin d’enfants et qu’on m’envoie au diable là où ils ont construit des tours dans une ancienne zone industrielle qu’ils n’arrivent pas à rentabiliser", s’énerve Andreï, reprenant les arguments des manifestants du mois de mai dernier, selon lesquels le programme de démolition des khrouchtchevki serait principalement motivé par les intérêts des promoteurs immobiliers de Moscou.

"Au lieu de démolir ces immeubles ont pourrait les rénover, les restaurer, les compléter, ajouter un ascenseur… Sans expulser les gens, ajouter trois étages, vendre ces appartements, les habitants n’ont rien à payer. Pas de problème, rien à démolir, et tout le monde reste où il est."

Une position qui a le don d’exaspérer les partisans de la démolition, pour qui le programme de rénovation est au contraire la seule chance des habitants de rester dans leur quartier :

"Si on ne s’inscrit pas au programme de rénovation, ce sera une commission qui viendra et qui déclarera l’immeuble vétuste. C’est sûr. Parce qu’il l’est, vétuste. Et alors, on nous expédiera dieu sait où. Et si on nous dit d’aller derrière le MKAD, on n’aura pas le choix. Personne ne nous demandera notre avis. Tout le monde s’y retrouvera, y compris ceux qui sont contre la rénovation maintenant. Et nous avec eux."

Les oppositions sont violentes, et les blessures profondes.

"Avec Natalia, nos enfants ont le même âge", soupire Sofia. "Et maintenant, on devra vivre avec ça : je suis contre, elle est pour. Nos enfants vont au même jardin d’enfants, ils seront peut-être dans la même classe. On essaie toutes les deux de garder de bonnes relations, mais c’est vraiment une affaire très dure, qui divise les gens très violemment. Toute cette histoire nous tape sur les nerfs, à tous. Et c’est vrai que c’est affreux, mais au moins on a tous refait connaissance. Je vis dans cet immeuble depuis 17 ans, mais ce n’est que maintenant que j’ai redécouvert mon quartier et fait la connaissance de tous mes voisins !"

Autour de Sofia, les habitants rient. Mais l’inquiétude demeure, et l’assemblée générale de la soirée, qui devait trancher la question, s’est finalement achevée sans qu’aucune décision ne soit prise. Comme souvent lorsqu’il est question du programme de rénovation, l’incertitude est omniprésente, et pèse autant sur ses opposants que sur ses partisans.

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