Qui peut remplacer Depardieu à Moscou ? Dmitry Nazarov !

Conversation avec Dmitry Nazarov, acteur et comédien russe, présent autant dans des films français, des pièces de théâtre, que des séries télévisées russes qui cartonnent.

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Dmitry Nazarov dans Le Concert

Acteur de théâtre décoré du prestigieux titre d'Artiste du Peuple, Dmitry Nazarov a souvent joué avec des acteurs français ou dans des films francophones comme le Concert, Möbius ou encore Largo Winch II. Il a également travaillé quinze ans au Maly Théâtre et joue actuellement au théâtre du MKHAT.

Récemment, il a incarné le rôle de chef d’un restaurant gastronomique français à Moscou dans la savoureuse série télévisée russe "Cuisine".

RUSSIE INFO : Vous semblez avoir des relations particulières avec la France, est-ce un choix délibéré ou le fruit du hasard ?

DMITRI NAZAROV : Cela a été avant tout le choix de ma mère. Aujourd’hui, en France, on ne comprend pas pourquoi je ne parle pas anglais. En Union soviétique, nous avons vécu dans un pays-prison où à l'école, dans le meilleur des cas, il était possible d'apprendre une seule langue étrangère à partir de la 6ème. Aussi, apprendre et parler de façon fluide et sans accent était impossible sans une formation spéciale pour agents du KGB !

Quand s'est posée la question du choix de la langue à étudier, il était évident qu’avec la fascination qu'exerçaient les pays de l'Ouest (c’est encore le cas pour mes enfants aujourd'hui), j’ai eu envie d'apprendre l'anglais. Mais ma mère chantait et les gens qui apprennent le chant apprennent le français et l'italien. Aimant beaucoup la langue française, elle a rêvé toute sa vie de visiter la France. Elle m'a donc envoyé dans une école spécialisée française — école N°2 Romain Rolland, où j'ai étudié en français de la première classe (équivalent du Cours Préparatoire) jusqu'à la 6ème classe. Ensuite, je suis allé dans l'école N°18, rue Dostoïevski.

J'ai ainsi connu la France à travers les images de mon livre d'école, sur lequel étaient dessinés l'Arc de Triomphe et la Tour Eiffel. Ce n'était même pas des photographies. Quel est le nombre d'habitants en France ? Quelle est la superficie de la France ? J’ai déjà tout oublié, mais néanmoins, j'ai toujours eu envie d'y aller, d'autant plus que ma mère a toujours soutenu ce désir.

RUSSIE INFO : Quelle a été votre première fois en France ?

DMITRI NAZAROV : C’était à Paris dans les années 1990. Je devais faire l'ouverture en français pour les Journées de Moscou à l'UNESCO. Des 56 heures passées à Paris, j'ai seulement dormi 2 heures, et tout le reste du temps, j'ai répété mon texte et marché dans les rues. Le très sage metteur en scène, Alexandre Orlov, descendant des princes Orlov, m’avait donné ce conseil: "Prends de bonnes chaussures et une fiole de whisky". J'ai ainsi marché, avec une fiole de whisky que je sirotais de temps en temps pour reprendre des forces, jusqu'à ce que je commence à tomber. Alors, je me suis assis, j'ai commandé un café sur les Champs-Elysées en me disant "et maintenant Paris, marche autour de moi!"

RUSSIE INFO : Quels sont vos liens aujourd'hui avec la France ?

DMITRI NAZAROV : J’ai vécu toutes sortes de rencontres à Paris ou avec des Français à Moscou. Ce fût notamment le cas avec Fanny Ardant en 2005, à la Maison de la Musique. Elle jouait Jeanne d'Arc au Bûcher (oratorio dramatique de Paul Claudel et d'Arthur Honegger) et moi, Frère Dominique. Elle devait initialement venir avec Gérard Depardieu mais il ne pouvait pas être là. Alors, l’équipe française s’est tournée vers le metteur en scène Kirill Serebrennikov: "Qui à Moscou peut remplacer Depardieu ?" "Dmitry Nazarov" a répondu Kirill, et voilà comment nous avons travaillé ensemble. C'était un cauchemar car le texte était en ancien français, que les Français eux-mêmes ne comprenaient pas. Fanny Ardant avait terriblement peur et marchait dans les coulisses en disant "merde, merde, merde".

En 2009, il y a eu le film Le Concert de Radu Mihaileanu. Nous sommes restés deux mois à Paris. Cela a été un moment très intéressant mais stressant et difficile. Le rythme de tournage est plus éprouvant en France qu’en Russie où la durée est limitée à 12 heures par jour. Tous les acteurs, Mélanie Laurent, François Berléand, Jacqueline Bisset (personne ne sait qu’elle a joué dans le film car ses scènes ont été enlevées au montage) ainsi que les techniciens ont souffert.

RUSSIE INFO : Vous incarnez également un chef cuisinier d'un restaurant gastronomique français dans une série TV comique. Comment un acteur de formation très classique se retrouve-t-il dans une série ?

DMITRI NAZAROV : Le théâtre m'a appris à exister partout. Grâce au théâtre, je peux jouer dans des films, des séries télévisées, donner des concerts, travailler à la radio, faire des voix de jeux vidéo, de dessins-animés, etc. C'est ça l'école du théâtre. Vous voyez immédiatement à l'écran les artistes qui ont suivi cette formation car ils sont meilleurs. Si vous demandez à un acteur de théâtre où il est le plus difficile de travailler, il vous répondra : le théâtre ! Ce qui paie le moins : le théâtre ! , Le plus intéressant : le théâtre ! , Où il veut travailler : au théâtre !

C’est la possibilité de vivre un destin, une vie, un épisode de vie sans interruption, contrairement au cinéma où les scènes des films sont tournées dans un ordre sans aucun rapport avec le fil de l’histoire.

Aujourd'hui en Russie, le cinéma se fait rare, c'est pourquoi il y a beaucoup de séries. C'est d'ailleurs une tendance mondiale, que ce soit aux USA, en Angleterre ou en France. La qualité et le coût de ces séries augmentent, elles deviennent ainsi comparables au cinéma. Ce rôle de chef cuisinier n'est pas le premier pour moi. Depuis longtemps, je joue dans des séries TV et j’anime des émissions culinaires. C’est certainement la seule raison pour laquelle on m’a proposé ce rôle dans la série "Cuisine" qui s'est avérée être un vrai succès. Nous avons tourné six saisons, soit 120 épisodes ce qui est vraiment beaucoup. Nous avons encore tourné le film "Cuisine à Paris", et actuellement, nous tournons le film "Cuisine, la bataille finale".

En Russie, certaines personnes pensent que je ne suis pas un acteur. Ils me reconnaissent, me saluent, me photographient en me croyant cuisinier. La profession d'acteur est ainsi faite : je dois vous convaincre que je sais faire ce qu'en fait je ne sais pas faire !

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série télévisée russe
Cuisine

RUSSIE INFO : Parmi les rôles que vous jouez au MKHAT, il y a celui de François Pignon dans la dernière pièce de Francis Veber, Cher Trésor, écrite en 2012. Pensez-vous que François Pignon puisse être russe ?

DMITRI NAZAROV : Absolument ! Pignon existe partout, c'est une race d'homme très rare mais qui existe toujours. Le « François Pignon » de la dernière pièce de Veber est plus sérieux que les autres. Francis Veber, aujourd’hui âgé, a compris que la fin de la vie approche, et au travers de François Pignon, il se pose la question de ce qui a le plus de valeur dans la vie : l’âme, l’argent, le cœur. Les autres films ou pièces dans lequel se trouvait François Pignon étaient beaucoup plus légers. Le François Pignon de Cher Trésor a lui aussi vieilli, il n’a ni travail, ni argent, ni famille. Il est seul mais reste toujours de bonne humeur et ouvert. C’est un très beau personnage. Nous avons commencé à répéter cette pièce le jour même de la première à Paris.

A Cannes où nous avons un appartement avec ma femme, nous discutons souvent avec Monsieur Léon, un monsieur de 80 ans qui est désormais notre ami. Quand il m’a demandé ce que je jouais en ce moment et que je lui ai répondu que j’étais François Pignon, il a beaucoup ri à la façon de Louis de Funès. Depuis 2 ans, chaque fois que je lui téléphone, il me dit : "Alors Monsieur Pignon ?"

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Cher Trésor
de Francis Veber

RUSSIE INFO : Quel est votre regard sur la France aujourd'hui ?

DMITRI NAZAROV : Un ami russe qui a vécu et travaillé en France m’a dit un jour : "Tout ce qui a été inventé de bon par les Français, dans l’art, la peinture, la musique ou les techniques, l’a été entre 9 heures 30 et 12 heures". Je suis d’accord avec lui ! Les Français commencent leur journée dans les cafés avec un café-croissant, les journaux et bla, bla, bla…. Ensuite, ils travaillent, puis vers 12 heures ils se demandent où ils vont déjeuner et ce qu’ils vont manger. Après le déjeuner, ils se reposent, travaillent un peu et les conversations reprennent pour savoir ce qu’ils vont faire pendant la soirée. Leur période la plus active est entre 9 heures 30 et 12 heures. Je pense que la Bastille est tombée pendant ce créneau horaire. Mais j’aime les Français !

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