Quand Pierre le Grand fit de Saint-Pétersbourg la capitale de Russie

Il y a 305 ans, le 19 mai 1712, Saint-Pétersbourg est devenue la capitale de la Russie impériale. Pourquoi Pierre le Grand a-t-il décidé de faire ce changement si radical ?

russie-russe-moscou-petersbourg-pierre-histoire-empire-empereur
Pierre Ier dans la construction de Saint-Pétersbourg (Georgy Pesis)

"Moscou l’ancienne s’est effacée comme une veuve en deuil devant la jeune souveraine”
Pouchkine (Le cavalier de bronze)

Le bruit courait depuis longtemps que le tsar allait transférer les pouvoirs de la capitale à Saint-Pétersbourg. Cependant, les habitants de Moscou continuaient leur vie quotidienne habituelle. En hiver 1709, la ville célébrait en grande pompe la victoire de la bataille de Poltava, avec deux semaines entières de festivités et de feux d’artifice, au son des marches militaires.

Quatre ans plus tard, l’Empereur prenait cette décision, ce qui interloqua tout le monde.

Le symbole d’une nouvelle époque

Pouchkine dans son livre “Voyage de Moscou à Pétersbourg » relate :
"Pierre le Grand n’aimait pas Moscou qui faisait resurgir en lui les souvenirs des rébellions et des exécutions et où il se heurtait à une forte résistance liée aux superstitions et aux préjugés. Il abandonna un Kremlin exigu pour chercher au bord de la mer Baltique des loisirs, de vastes espaces et une nouvelle liberté pour ses activités trépidantes.”

D’autres témoignages attestent que le tsar aimait peu ce Moscou patriarcal et trop russe ; et cela, alors qu’il était né à Moscou et y avait passé son enfance et sa jeunesse. De nombreux endroits à Moscou sont liés à son séjour dans cette ville, comme dans les districts de Preobrajenskoïe, Izmaïlovo, Lefortovo, Kolomenskoïe etc.

th_2.jpg
Âgé de 10 ans Pierre Ier réconforte sa mère pendant la rébellion des Streltsy en
1682

Saint-Pétersbourg est devenu ainsi pour le tsar le symbole d’une nouvelle époque, de la prospérité et du progrès, de l’établissement de liens économiques et politiques avec des pays européens.

Pierre le Grand n’avait pas seulement besoin d’une résidence au bord de la mer, mais aussi d’une capitale où les invités européens pouvaient arriver en bateau.

Une terre maudite

La nouvelle capitale a été édifiée avec beaucoup de difficultés, à mains nues, sur un sol mouvant, dans une région prise aux Suédois appelée “Ingrie”. Ce n’est qu’en 1721, avec le Traité de Nystad conclu après la fin de la Grande guerre du Nord, que ces terres ont été cédées à la Russie.

Plusieurs fois, des présages effrayants ont été imaginés pour Saint-Pétersbourg. Dès le premier jour de la construction, des prédictions funestes ont envahi la ville. Et quand la construction a été bien engagée, des rumeurs venant des sorciers finnois vivant sur ces terres et craignant d’en être chassés, se sont propagées, annonçant des malheurs imminents. Ils prophétisaient ainsi le fléau l’eau maléfique, présage de ces vastes inondations qui en effet affecteront durement Saint-Pétersbourg plus tard.

Souvenons-nous de Pouchkine et de son célèbre poème Le cavalier de bronze :

"En cette année terrible notre défunt tsar poursuivait encore son règne glorieux. Il vint sur le balcon du palais et murmura, triste et troublé : "Contre les éléments de Dieu, les empereurs ne peuvent rien." Il s’assit, observant d’un regard préoccupé la sinistre dévastation.”

th_3.jpg
Le plan de la zone occupée par Saint-Pétersbourg
1698

Après avoir appris les dires des devins, Pierre le Grand ordonne de brûler leur pin sacré et de procéder à leur exécution. Un des accusés jette alors la malédiction suivante: Saint-Pétersbourg n’existera que 300 ans et puis disparaîtra. Cette terrible malédiction n’a pas été réalisée et Saint-Pétersbourg a bien célébré son tricentenaire.

La “faute magnifique” de Pierre le Grand

Pierre le Grand prend la décision de déplacer la capitale en 1704 juste après le début de la construction. Il écrit au gouverneur général Alexandre Menchikov: “Nous souhaitons quitter Moscou le 2 ou 3 juin pour arriver en trois ou quatre jours à la capitale (Saint-Pétersbourg).”

D’abord, les hauts fonctionnaires en premier s’y déplacent, puis les sénateurs et enfin la cour du tsar, presque toute la noblesse, ainsi que de nombreux marchands. Même certains Moscovites ordinaires décident de déménager. Pendant plusieurs années, la voie de Moscou à Saint-Pétersbourg est encombrée de carrosses, de chars et de chariots.

Ce ne sont pas que des Russes qui gagnent Saint-Pétersbourg, mais aussi des étrangers. Parmi les premiers diplomates qui se sont installés, les représentants de la Prusse, et un an plus tard ceux du Royaume-Uni. En 1715, ce sont les Français puis des diplomates hollandais et prussiens.

Tout le monde n’approuve pas ce déplacement de la capitale de Moscou à Saint-Pétersbourg. Certains estiment que la ville est vulnérable aux attaques des armées étrangères. Elle est située loin du centre du pays et, par conséquent, perd son importance comme capitale.

L’auteur de l’Histoire Générale de la Russie, Nikolaï Karamzine a qualifié de "faute magnifique" le fondement par Pierre le Grand d’une nouvelle capitale à l’extrémité Nord du pays, dans les marais, sur cette terre ingrate et infertile.

th_4.jpg
Pierre I au travail. La construction de Saint-Pétersbourg
Valentin Serov

“Moscou a toujours une barbe russe, mais Saint-Pétersbourg est déjà comme un Allemand soigné ”

Désormais, Moscou est appelée la capitale douairière. Un incendie dévastateur en 1712 qui détruit 9 couvents, 56 églises, 4500 habitations et tue un grand nombre d’habitants aggrave la déprime des habitants de Moscou.

Cependant, le commerce continue à croître sur la place Rouge et la vie bat son plein sur le territoire de Kitaï-gorod, près de Krasnye vorota ou encore rue Pretchistenka. De grandes célébrations de masse ont toujours lieu avec des danses et des distractions populaires de toutes sortes. Des maisons sont construites, des rues centrales pavées comme les rues Tverskaïa, Nikitskaïa et Sretenka.

Ainsi l’auteur et diplomate Alexandre Griboïedov témoigne dans ses écrits : “Depuis lors, routes, trottoirs, maisons sont tous en rénovation. Les maisons sont nouvelles, mais les anciens préjugés restent.”

Nicolas Gogol dans “Notes sur Saint-Pétersbourg” écrit: “Moscou a toujours une barbe russe, mais Saint-Pétersbourg est déjà comme un Allemand soigné. Qu’elle est grande, la vieille Moscou! Mais quel désordre! Que Saint-Pétersbourg est beau!”

Car de nombreux manoirs à Moscou sont abandonnés, des mauvaises herbes envahissent les cours, et le bruit des carrosses se fait rare. Les joyeuses fiancées de Moscou désespèrent de trouver leurs âmes sœurs.

“Le déclin de Moscou est la conséquence directe de l’essor de Saint-Pétersbourg. Deux capitales ne peuvent prospérer dans un même Etat, de la même façon que deux cœurs n’existent pas dans le corps humain”, écrit Pouchkine qui se montrait méfiant vis-à-vis de la nouvelle capitale.

Dans les années suivantes. Moscou connait beaucoup de malheurs.
En 1771, il y a une terrible épidémie de peste avec des bûchers partout pour incinérer les cadavres, seuls moyens efficaces pour lutter contre le fléau. Après l’épidémie, c’est la nouvelle de l’insurrection d’Emelian Pougatchev qui se répand dans l’ancienne capitale. Les autorités et la noblesse redoutent l’arrivée d’une nombreuse armée rebelle. Cependant, les insurgés échouent. Pougatchev est capturé, puis exécuté sur la place Bolotnaya.

En 1812, c’est l’invasion de Napoléon qui pensait, après Moscou, conquérir toute la Russie. Avec l’arrivée de l’armée napoléonienne, la grande ville est dévorée par les flammes pendant plusieurs jours. Le vieux Moscou en bois est presque totalement détruit.

Griboïedov, optimiste, écrit cependant : “L’incendie a beaucoup contribué à la prospérité de Moscou”.
Après ce grand fléau, Moscou recommence à se développer avec la construction de nombreuses maisons, belles et solides. Beaucoup d’entre elles existent toujours à Moscou.

th_5.jpg
Les Français à Moscou
1812

La dernière visite de l’Empereur

Après le déplacement de la capitale, de hauts fonctionnaires continuent cependant à se rendre régulièrement à Moscou. Le tsar, lui aussi, y va parfois. En 1721, l’intérieur du palais Preobrajensky est restauré et Pierre le Grand y descend pour célébrer la signature du Traité de Nystad. Deux ans plus tard, il revient à Moscou encore une fois pour célébrer la victoire de la guerre russo-persane de 1722-1723.

En 1724, Pierre le Grand se rend à Moscou pour la dernière fois pour couronner sa seconde épouse, la future impératrice Catherine 1ère dans la cathédrale de la Dormition. Et dans les années suivantes, les cérémonies solennelles de l’accession au trône sont organisées à Moscou.

En 1727 sous Pierre II (fils de Pierre le Grand qui ne règnera que 2 ans), Moscou devient de nouveau la capitale de l’empire pour des raisons politiques mais pour une très courte période. Trois ans plus tard, l’impératrice Anne Ivanovna ramène à nouveau la cour à Saint-Pétersbourg qui garde le statut de capitale pendant presque 2 siècles.

Au cours du 18ème siècle, certains représentants de dynasties célèbres de Moscou, comme les princes et comtes Galitsine, Dolgoroukov, Cheremetiev, Volkonsky, Narychkine ou encore Youssoupov, commencent à revenir à Moscou. Les représentants de la nouvelle noblesse y trouvent un refuge, comme les Orlov, Razoumovsky, Apraxine, Demidov, Stroganov et Osterman.

"La ville principale du pays ne peut être située à 200 kilomètres d’un territoire hostile"

La capitale douairière récupère le statut de ville principale du pays en mars 1918, quand le gouvernement bolchevique de Vladimir Lénine à sa tête déménage de Saint-Pétersbourg à Moscou.

Le décret du Congrès extraordinaire des Soviets de Russie stipule: “En ce temps de crise à laquelle notre révolution russe est confrontée aujourd’hui, le situation de Saint-Pétersbourg comme capitale a beaucoup changé. Par conséquent le Congrès décide qu’en attendant la modification des conditions indiquées, la capitale de la République socialiste fédérative soviétique de Russie est déplacée de Saint-Pétersbourg à Moscou.”

A cette époque, les troupes allemandes se trouvent à des dizaines de kilomètres de la ville et les stratèges ennemis ont élaboré un plan de prise de Saint-Pétersbourg. C’est alors que tout le monde se souvient des paroles des sceptiques, qui sous Pierre le Grand mettaient en cause la vulnérabilité de la ville en raison de sa proximité avec la frontière.

De plus, la nouvelle autorité soviétique est dérangée par les nombreux déserteurs, anciens officiers, réfugiés, espions et saboteurs, installés à Saint-Pétersbourg.

Le 9 mai 1918, le journal L’Etendard du Travail relate : “Saint-Pétersbourg fait l’objet d’attaques et d’offensives. La ville risque d’être attaquée non seulement par la terre, mais aussi par la mer… Le déplacement de la capitale à Moscou est motivé par le fait que la ville principale du pays ne peut être située à 200 kilomètres d’un territoire hostile.”

Le lendemain le journal Novoye Slovo indique: “Hier de nombreux trains en provenance de Saint-Pétersbourg avec les représentants du Gouvernement et des institutions gouvernementales sont arrivés à Moscou… Lénine est accompagné de Zinoviev et du secrétaire du Conseil des commissaires du peuple Bontch-Brouïevitch.”

th_6.jpg
Les délégués du V Congrès panrusse des Soviets devant le Théâtre du Bolchoï
1918

La résolution du Congrès des Soviets de 1918 prévoyait un déplacement “provisoire” de la capitale. Mais depuis rien n’a changé : Moscou est resté la capitale de l’URSS, puis de la Russie.

Pourtant Saint-Pétersbourg, ravagé pendant la Révolution, n’a pas perdu son influence ni son importance. Il est donc possible que Pouchkine ait fait des jugements hâtifs sur l’impossibilité de coexistence des deux capitales du pays.

Article traduit, publié initialement dans le journal russe Moslenta.ru

0


0
Login or register to post comments