Poutine à Versailles : "les hommes passent, les affinités restent"

La visite de Vladimir Poutine à Versailles s’annonce comme une étape symbolique dans les relations entre la France et la Russie. Entretien avec Vladimir Fédorovski, écrivain d’origine russe le plus édité en France et ancien diplomate.

Vladimir Poutine vient inaugurer, sur invitation du nouveau président français, l'exposition dédiée au voyage de Pierre le Grand à Paris en 1717 qui se tient au Grand Trianon à Versailles. Cette exposition célèbre 300 ans de diplomatie entre la France et la Russie, mise à mal ces dernières années par de nombreux dossiers politiques en Ukraine comme au Proche-Orient.

Pour Vladimir Fédorovski, écrivain d’origine russe le plus édité en France et ancien diplomate, Vladimir Poutine marque son intention "d'écrire une nouvelle page des relations entre les deux pays" et "de clore cinq années désastreuses avec François Hollande ", président dont il disait : "Un homme qui ne peut pas gérer ses femmes ne peut pas gérer la France."

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Vladimir Fédorovski
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Sa rencontre à Versailles avec Emmanuel Macron est jugée positive et hautement symbolique par Vladimir Fédorovski, qui rappelle que la première visite de Gorbatchev se passait aussi à Versailles, et "fut un grand moment pour les deux pays et une grande ouverture."

Russie Info : Comment pressentez-vous la rencontre entre Macron et Poutine ?

Vladimir Fédorovski : En rencontrant Emmanuel Macron, Vladimir Poutine va se rappeler le temps de sa jeunesse et comprendre ce jeune président. En termes de personnalité, ils peuvent s’entendre. Nous avons des personnalités qui ont des points communs. Le pragmatisme de Poutine, qui est en plus un homme qui connaît très bien tous ses dossiers, tout comme semble l’être Macron. Cela va faciliter les choses. De plus le président russe est un dirigeant volontaire, qui a contribué à la renaissance de la Russie, et Macron semble avoir également ce trait de caractère avec le souhait de renouer avec la tradition Mitterrandienne et Gaullienne.

Charles de Gaulle parlait de l’Europe, de "l’Atlantique à l’Oural" et Mitterrand, avec qui j’ai travaillé et que j’ai assez bien connu, pensait toujours que les présidents passent et que les intérêts nationaux restent. Il portait ce message qui fait abstraction des personnalités, pour montrer que malgré le passage du temps, les affinités civilisationnelles restent. C’est important de prendre cela en compte. Mitterrand a également parlé de la Russie en disant "ce grand pays" alors qu’elle était complètement à plat sous Eltsine, mais il a parlé de "ce grand pays qu’il faut respecter".

Recevoir Vladimir Poutine à Versailles n’était pas facile pour Macron, mais cela reste un beau symbole. Cela se fera sous l’égide de Pierre le Grand, qui de façon invisible participera aux négociations. C’est pourquoi je vous prédis que tout se passera bien.

Russie Info : Comment décririez-vous le style diplomatique russe ?

Vladimir Fédorovski : C’est un style assez pragmatique. La Russie a vécu les sanctions et aujourd’hui nous assistons à la visite de Vladimir Poutine à Versailles, comme la preuve éclatante que la politique d’Obama, qui voulait isoler la Russie du reste du monde, ne signifie rien.
Il faut bien comprendre que la Russie a des affinités particulières avec l’Europe. Le symbole de ces affinités se trouve évidemment à travers Pierre le Grand mais aussi Tchekhov, Tolstoï et Dostoïevski qui font partie de la civilisation européenne et de l’âme française, tout comme Balzac et Stendhal font partie du patrimoine culturel russe. Ces affinités et cette réciprocité culturelle sont absolument évidentes.

Russie Info : Quelle sera la portée de cette visite ?

Vladimir Fédorovski : C’est une visite symbolique et une étape, peut-être très importante dans l’évolution des relations diplomatiques franco-russes.

Macron a été élu par le politiquement correct et des néo-conservateurs, c’est assez bizarre, mais il a eu l’intelligence de prendre en compte les trois quarts de la France qui sont pour un dialogue poussé avec la Russie. Parce que la France est le pays le plus russophile d’Europe et cela ne dépend pas des dirigeants, mais de l’histoire et de la géographie des deux pays.

Que l’histoire entre de façon si significative dans ces considérations affectives est très réconfortant car les présidents passent mais les intérêts nationaux restent.

Russie Info : "Les présidents passent, les affinités restent" est une idée qu’il faut garder en tête, surtout aujourd’hui ?

Vladimir Fédorovski : Ces derniers temps il y a eu un danger sérieux de rupture historique avec la Russie, qui se réorientait vers la Chine, donc rééquilibrer les relations est une chose importante et primordiale pour la paix et pour nos civilisations. C’est aussi ce que montre Vladimir Poutine. La France et la Russie sont intimement liées, le reste, ce sont des bêtises d’hommes.

Rappelez-vous l’affaire des Mistral. Lorsque je discute avec des hommes d’affaires russes, ils me disent ne plus vouloir travailler avec la France, or l’intelligence des présidents c’est justement de renouer les contacts, et de surmonter ces histoires. Pour cela il faut avoir beaucoup de volonté et trouver l’équilibre entre les affaires et la politique relève justement de l’art diplomatique.

Russie Info : On a souvent entendu dire que Poutine, dégouté d’avoir tendu la main à l’Occident en vain, s’est tourné vers l’Asie.

Vladimir Fédorovski : Vous savez il faut faire attention à ne pas confondre la propagande et la politique réelle. Aujourd’hui, il y a partout ce phénomène qui consiste à parler de manière propagandiste et a finir par y croire. "Tendre la main" n’est pas le mot. Il s’agit d’intérêts nationaux, et les intérêts de la Russie comme de la France sont d’avoir des rapports équilibrés. Il n’y a pas de contradictions majeures entre ces pays, même sur les dossiers au Proche-Orient.

Dans la diplomatie il faut choisir les priorités, et pour moi, c’est la lutte commune contre l’islamisme agressif. Nos intérêts sont réciproques, il faut travailler ensemble sur ces sujets, au-delà de possibles divergences. Je connais Sergueï Lavrov pour avoir fait mes études avec lui et je sais que c’est un homme très qualifié qui ira dans ce sens là. Il faut comprendre que la diplomatie n’est pas de la propagande, c’est un art sérieux.

Russie Info : Le pragmatisme est donc le maître mot de la diplomatie russe ?

Vladimir Fédorovski : Oui. Et comprendre d’autre part que l’histoire et la géographie sont plus fortes que l’écume du temps.

Vladimir Fédorovski a publié une quarantaine de livre en France, dont le Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg, chez Plon, ou dernièrement Poutine de A à Z aux Editions Stock.

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