Poutine: "le monde n’est pas unipolaire"

Pendant les cérémonies du 9 mai à Moscou, le couple russo-chinois semblait très bien s'entendre, jusqu'à la présence exceptionnelle des Chinois défilant avec les Russes sur la place Rouge. Une "alliance pragmatique" pour Pierre Haski de Rue 89.

russie-russe-poutine-chine-geopolitique-politique-
Photo Xi Jinping et Vladimir Poutine pendant les cérémonies du 9 mai à Moscou (ALEXEI DRUZHININ/RIA NOVOSTI/AFP)

On n’a vu que lui pendant les cérémonies du 9 mai à Moscou : Xi Jinping, le numéro un chinois, tout sourire au côté de Vladimir Poutine, tandis que les dirigeants occidentaux brillaient par leur absence. Une photo qui en évoque une autre : le 21 décembre 1949, Mao Zedong est à Moscou pour le 70e anniversaire de Joseph Staline, à la droite du "petit père des peuples" pour le défilé sur la place Rouge.
Le tout nouveau maître de la Chine communiste (il a proclamé la naissance de la République populaire de Chine le 1er octobre 1949) déteste voyager : il a pris le train de Pékin à Moscou pour rencontrer Staline, le chef de l’Internationale communiste qui a joué un grand rôle dans la naissance et la victoire du parti chinois.

Maoetstaline.jpg
Mao et Staline
.

On connait la suite : l’alliance d’alors s’est transformée en schisme, et même en guerre de frontière, avant un réchauffement post-idélogique.
Alors est-ce un retour vers le futur ? Pékin et Moscou sont-ils en train de reconstituer une alliance disparue ?
La réponse est catégoriquement « non ». Le rapprochement entre ces deux pays géants n’est pas basé sur une idéologie commune ou même des affinités personnelles, et n’a pas d’ambition hégémonique sur le monde.
Mais le point commun avec le passé est une commune opposition aux Etats-Unis et leurs alliés, une analyse du monde qui révèle leurs intérêts communs évidents dans la période actuelle, tant économiques que stratégiques. Revue de détails.

Symboles et gros contrats

A Moscou, samedi, on pouvait se croire revenus aux temps glorieux de l’Union soviétique et de ses vassaux de l’empire communiste :
la parade militaire d’une ampleur sans précédent, dans laquelle la faucille et le marteau n’ont pas disparu ; la présence à la tribune, au côté du nouveau tsar de dirigeants essentiellement « amis » ; la participation exceptionnelle des Chinois, dont les unités d’élite composées de soldats à la carrure imposante, défilaient fièrement sur la place Rouge, drapeau rouge frappé de cinq étoiles jaunes en tête. Pas vu depuis longtemps...

CCTVNEWS.png
CCTVNews
.

Mais à Moscou, il n’y avait pas que la parade et les symboles. On a également parlé business et signé des gros contrats.
CCTV, la télévision d’Etat chinoise, ne s’y trompe pas dans ce reportage à Moscou, qui évoque d’abord les contrats, puis l’anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale en Europe.

Parmi les principaux accords, qui s’ajoutent au gros contrat gazier à 400 milliards de dollars conclu en novembre dernier, figurent :
la construction par la Chine d’un TGV reliant Moscou à Kazan, à 720 km à l’est de la capitale russe, un contrat de 5,8 milliards de dollars ; un contrat entre Gazprom, le géant gazier russe, et CNPC, société d’Etat chinoise, sur l’approvisionnement de la Chine en gaz naturel via la « route occidentale » ; une ligne de crédit chinoise d’1 milliard de dollars à une banque d’investissements russe.

Mais surtout, Xi et Poutine ont fait assaut d’amabilités en soutenant chacun le plan stratégique de l’autre : la Communauté eurasienne pour la Russie, et la nouvelle "route de la soie" pour la Chine... Le tout, comme l’explique bien le commentateur de CCTV, afin "d’aider la Russie dans son objectif affirmé de s’éloigner de l’Occident et de se rapprocher de l’Asie, spécifiquement de la Chine".

Affinités limitées

Toute la mise en scène de ce rapprochement est à replacer dans un contexte précis: celui du conflit en Ukraine, des nouvelles tensions entre la Russie et l’Occident, et des sanctions économiques européennes et américaines qui, doublées de la baisse des prix de l’énergie, ont sérieusement ébranlé l’économie russe.

Moscou et Pékin ont un intérêt commun bien compris : montrer à Washington, et accessoirement aux Européens, qu’ils ne sont pas maîtres du monde, et que, comme l’a proclamé samedi Vladimir Poutine, "le monde n’est pas unipolaire".

C’est donc le "pivot" asiatique de Moscou, pour reprendre l’expression de Barack Obama pour la réorientation du centre de gravité de la diplomatie américaine vers l’Asie (c’était avant l’Ukraine, avant Daech...). Mais l’histoire n’est pas aussi simple. De passage à Paris récemment, un chercheur russe, Alexander Gabuev, membre du Conseil politique des affaires étrangères et de défense russe, montrait qu’il y avait eu trois périodes dans les relations sino-russes récentes : une première d’éloignement relatif (1989-2000), une deuxième de rapprochement (2001-2008) limité, et une troisième de renversement du rapport de force entre les deux pays (2009 à aujourd’hui) – en raison notamment de la montée en puissance économique de la Chine – et de rééquilibrage de la politique russe vers l’Asie et notamment Pékin.

"Négligence" vis-à-vis de la Chine

Et il expliquait, lors d’une rencontre avec des experts français à l’European Council on Foreign Relations (ECFR), que l’élite russe avait fait preuve de "négligence" vis-à-vis de la Chine, par fascination pour l’Occident et son mode de vie.

Ainsi, en 2006, si Vladimir Poutine est allé parler gaz à Pékin, c’était, selon cet expert, pour faire monter les enchères avec l’Europe.

En 2008-2009, lors de la crise des subprimes, il s’est de nouveau rapproché de la Chine et a signé un premier contrat gazier en 2009, pour échapper aux déboires des économies occidentales. Mais il s’en est de nouveau détourné dès 2010, lorsque l’économie mondiale a semblé repartir à la hausse.
Le vrai pivot date donc réellement de l’affaire ukrainienne et du sérieux raidissement des relations avec les pays de l’Union européenne et les Etats-Unis. L’expert russe soulignait que beaucoup, à Moscou, regrettaient aujourd’hui que la Russie n’ait pas fait le choix de l’alliance avec la Chine il y a vingt ans, avant qu’elle ne devienne une puissance économique et politique majeure.

Car aujourd’hui, dans le couple Pékin-Moscou, c’est Pékin qui a le dessus, disposant des ressources, des entreprises, du marché... Moscou a certes les ressources naturelles et les armements dont Pékin a grandement besoin, mais n’a plus les moyens, ni les entreprises, pour construire les infrastructures nécessaires ; à l’image de ce TGV Moscou-Kazan financé et construit par les Chinois.

"Le temps est du côté de la Chine, et la Russie n’a pas d’alternative", souligne Alexander Gabuev, qui ajoute : "La Russie devient le junior-partner de la Chine. Mais comme la Chine est plus intelligente que les Européens, elle dit à la Russie ce qu’elle a envie d’entendre, qu’elle est une grande puissance, etc. Poutine le sait, mais cette notion de junior-partner lui est indifférente du moment qu’il en tire les bénéfices."

Alliance pragmatique

Cette alliance sino-russe est donc totalement pragmatique, mais elle pèse sur le monde d’aujourd’hui, s’agissant en particulier de deux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, disposant du droit de véto. Pas question de faire passer une résolution sans leur accord.
Ensuite, elle redonne de la marge de manœuvre à la Russie dans son bras de fer sur l’Ukraine. Enfin, elle installe la Chine comme LA nouvelle puissance du XXIe siècle, même si celle-ci a choisi jusqu’ici de faire d’abord sentir son poids dans sa sous-région, en Asie orientale, du Sud-Est, et centrale.

Le monde n’est pas pour autant divisé en deux blocs comme à l’époque de la guerre froide. Il est en train de devenir multipolaire, dans la douleur, et avec des alliances qui peuvent assurément changer au fil des années.

Avec notre partenaire:
0


0
Login or register to post comments