Poutine, futur Président d'une génération apolitique

Avec une cote de popularité supérieure à 80% depuis plus de six mois et une concurrence quasiment inexistante, Vladimir Poutine avance tranquillement vers un nouveau mandat présidentiel en 2018. Malgré une vague de mécontentement qui grossit les rangs de l’opposition, la jeune "génération Poutine" reste avant tout "conformiste" et ne tient pas à défier le pouvoir.

63% des Russes auraient voté pour Vladimir Poutine si les élections présidentielles avaient eu lieu au début du mois de juin, d'après un sondage réalisé par le centre analytique russe Levada.
Seules 6% des personnes interrogées auraient opté pour Vladimir Jirinovski, le président du Parti libéral-démocrate de Russie tandis que Guennadi Ziouganov, le chef du Parti communiste aurait recueilli 4% des suffrages.

Alexeï Navalny, le militant anti-corruption arrive loin derrière l'actuel leader du Kremlin avec 2% d'intentions de vote et n'est toujours pas autorisé à se présenter à la présidence en raison de sa condamnation à cinq ans avec sursis pour détournement de fonds.

81% des Russes approuvent l'action de leur Président révèle une autre enquête menée par le Centre Panrusse d'étude de l'opinion publique (VTsIOM). Sa cote de crédibilité s'élève à 48,1%, un taux qui demeure important malgré une baisse de 4% par rapport à janvier. Sergueï Choïgou, le ministre de la défense ( 16,6%) et Dmitri Medvedev, le Premier ministre ( 14,9%) occupent la seconde et troisième marche du podium.

Une campagne lancée ?

Le 15 juin dernier, le Président russe est apparu à la télévision pour tenir sa 15e ligne directe. Ce rendez-vous annuel au cours duquel Vladimir Poutine répond aux questions du peuple durant plusieurs heures avait, cette année, des allures de campagne électorale.

Celui qui a dominé le paysage politique de la Russie durant les dix-sept dernières années est resté vague lorsqu'il fut question de son avenir politique.
"Je continue à travailler" déclare Vladimir Poutine quand on l'interroge sur l'identité de son éventuel successeur. "Je veux dire que ce sont les électeurs, le peuple russe qui devrait décider de cela" précise le chef d'État.

Interrogé sur les objectifs qui devraient être réalisés lors du prochain mandat présidentiel, ce dernier reconnaît qu'il reste de "nombreuses tâches" à accomplir. "La première et la plus importante est d'assurer la croissance des salaires" estime Vladimir Poutine qui souhaite également "éradiquer la pauvreté" et démanteler "les baraques et logements délabrés".

"Tout cela peut être accompli si nous développons l'économie nationale à la vitesse requise", assure le Président. Malgré un optimisme affiché, le chef d'État a tenu à préciser que les améliorations seraient progressives, dépendraient du rythme de la reprise économique et ne pourraient être obtenues qu'en exploitant les technologies numériques et en procédant à des modifications structurelles dans la manière de diriger le pays.

Une vague de protestation sans conséquence sur les élections ?

Le 12 juin dernier, des dizaines de milliers de Russes se sont rassemblés dans plus de 180 villes à travers tout le pays pour exprimer leur mécontentement envers le gouvernement. Ce fut le plus important mouvement de contestation depuis que Vladimir Poutine a été réélu à la Présidence en 2012.

Alexeï Navalny, l'homme à la tête de l'actuelle vague de contestation, a adopté la tactique de l'opposition extra-parlementaire de la Russie pour donner de l'élan à sa candidature à la présidence.

En utilisant Internet, le militant anti-corruption est parvenu à attirer un plus grand nombre de participants aux manifestations que l'opposition extra-parlementaire n'avait réussi à le faire au milieu des années 2000.

En ne ciblant pas Poutine, son opposant attendu lors des élections, mais Medvedev dans sa vidéo en ligne qui déclencha les premières manifestations en mars, Navalny est parvenu à faire oublier la cote de popularité élevée du Président et à tirer parti du ressentiment éprouvé par les jeunes en le dirigeant contre le système et ses élites.

La réaction du régime consista à arrêter massivement les manifestants. Plus de 1700 personnes furent interpellées lors de protestations le 12 juin dernier. Navalny fut, quant à lui, emprisonné pour avoir mené une manifestation à Moscou ayant perturbé les festivités officielles de la Journée de la Russie.
Ces arrestations ont permis aux manifestants et à la campagne présidentielle de Navalny de faire l'objet d'une plus grande couverture qu'ils n'auraient pu l'espérer dans une Russie où le paysage médiatique est contrôlé par le régime.

Les personnes ayant pris part aux manifestations n'étaient toutefois pas toutes présentes pour apporter leur soutien à Navalny y compris à Moscou comme en témoigne la participation au mouvement s'opposant à la destruction de la ville de "Khrouchtchevki", les blocs d'immeubles de cinq étages construits sous Khrouchtchev.

Au cours des derniers mois, la Russie a assisté à des protestations de camionneurs en colère contre les péages routiers et de propriétaires s'opposant à un plan visant à délocaliser jusqu'à 1,6 millions de Moscovites. En mars dernier, une gigantesque manifestation anti-corruption avait déjà eu lieu dans le pays.
Il est certes, encore trop tôt pour faire des pronostics ce qui n'a empêché les spéculations au sein des médias internationaux. Le dernier cycle de contestation de masse de 2011-2013 montre qu'il est possible d'attendre de nouvelles manifestations dans les mois qui viennent, en particulier à l'approche des élections. Or, le plus souvent en Russie, les protestations ne se sont pas cristallisées dans des mouvements politiques à long terme. Il reste à voir si les récentes manifestations vont briser ce modèle.

Bien que les manifestations représentent une source d'inquiétude pour le Kremlin, il est très peu probable qu'elles engendrent une lutte de pouvoir au sein de l'élite du pays. En Russie, le changement politique provient essentiellement d'en haut.

Il est vrai que le régime a démontré qu'il était prêt à recourir à des mesures répressives à l'encontre des manifestants mais il n'est pas exclu que Poutine fasse une nouvelle démonstration de répression contre la corruption dans les prochains mois. Un geste qui pourrait diviser les contestataires ou leur couper l'herbe sous le pied et qui serait en accord avec le tournant populiste auquel s'est soumis le régime.

Une stratégie similaire a été récemment appliquée dans la Biélorussie voisine où Alexandre Loukachenko a d'abord proposé la suspension de la "taxe parasite" puis entrepris un mélange de mesures de répression et de procédés diffamatoires pour discréditer les manifestations. Trop souvent par le passé, les observateurs ont prédit la fin de Poutine mais leurs prédictions se sont révélées fausses à maintes reprises. Le régime de Poutine a démontré sa capacité à s'adapter aux nouveaux défis.

Des jeunes peu impliqués en politique

Le 26 mars et 12 juin dernier, les Russes ont été nombreux à descendre dans les rues mais c'est la participation élevée des jeunes, des étudiants et en particulier des adolescents, qui a attiré l'attention des médias.

Avec l'émergence d'un mouvement de contestation, le concept d'une "génération Poutine" est désormais en vogue. Cette génération constituée de jeunes nés dans les années 1990 et au début des années 2000 ne se souvient pas de l'Union Soviétique et ne conserve qu'un lointain souvenir de l'ère Eltsine.

Les prochaines élections présidentielles verront la première cohorte d'électeurs n'ayant connu aucun autre dirigeant que Vladimir Poutine (si l'on ne tient pas compte de la Présidence Medvedev ) se rendre aux urnes.

Le fait que la "génération Poutine" puisse être sujette à la révolte a été considéré par des groupes de réflexion occidentaux et pro-Poutine de la même manière. Mais de telles hypothèses ne concordent pas avec les études empiriques. Le centre Levada a réalisé des enquêtes révélant un portrait plus nuancé de la jeune génération russe.

Ces études mettent en évidence une génération de jeunes largement apolitique ou engagée en politique en tant que "spectateurs passifs". Seuls 4 à 5% des jeunes Russes sont socialement et civiquement actifs, le pourcentage le plus bas, tous groupes d'âges confondus.

Les jeunes Russes se préoccupent essentiellement de leur "réussite personnelle". Pour ces derniers, il semblerait que le carriérisme et le consumérisme l'emportent sur la politique. La cote de popularité nationale de Poutine qui continue à se maintenir autour de 80%, se répercute de la même manière auprès des jeunes.

Seuls 5 à 7% d'entre eux ont l'esprit libéral et démocratique. Des jeunes qui voient leur mobilité sociale ascendante bloquée et leurs perspectives de "réussite personnelle" étouffées dans l’œuf. C'est de ce groupe que les jeunes protestataires ont émergé. Ces derniers représentent à peine une génération en tant que telle mais plus ce que les chercheurs décriraient comme une "unité de génération".

Ces jeunes contestataires forment un petit groupe qui déroge à la norme et bien qu'ils aient été socialisés dans les mêmes conditions que leurs compagnons du même âge, leur expérience personnelle les a poussés à réagir différemment à la réalité qui les entoure.

La "génération Poutine" actuelle demeure largement conformiste et ne semble pas vouloir défier le pouvoir, du moins pour l'instant.

La jeunesse russe et le Kremlin

On a fait grand cas de la politique des jeunes du Kremlin sous l'ère Poutine. La capacité à recruter des jeunes en soutien au régime a été considérée comme un facteur déterminant sa force et sa consolidation. L'émergence de mouvements de jeunes pro-kremlin organisés tels que Nachi a été comparée au Komsomol de l'époque soviétique dans un tendance générale à représenter le régime de Poutine comme la relance des pratiques totalitaires en Russie.

Nachi se targuait de compter environ 120 000 membres à son apogée ce qui faisait pâle figure en comparaison avec le Komsomol et ce, même lors de ses années de déclin. Cette organisation financée par des oligarques en faveur du Kremlin, a été en proie aux mêmes maux ayant affecté l'État russe tels que la corruption et le détournement de fonds. Elle a également échoué dans son rôle autoproclamé visant à fournir des jeunes cadres au régime de Poutine.

Nachi a été mise en place pour écarter le risque qu'une Révolution orange ait lieu en Russie mais a failli à sa mission lors du cycle de contestation de 2011-2013. Ce mouvement jugé inutile a fini par s'éteindre dans une mort silencieuse.

De nouvelles initiatives visant à rallier la jeunesse russe aux politiques du Kremlin ont vu le jour. Set privilégie la glorification du pouvoir personnel de Poutine et cadre davantage avec le tournant populiste pris par le régime en 2012. Contrairement à Nachi, Set n'a pas été conçue comme une organisation de masse. Il s'agit d'un collectif de militants fidèles et d'artistes réalisant des agit-pro en faveur de Poutine et des vidéos YouTube.

En somme, les politiques de jeunesse du Kremlin n'ont pas eu de résultats impressionnants. Leur succès repose uniquement sur l'absence d'un fort courant de contestation des jeunes. Des organisations telles que Nachi et Set ont cependant favorisé une montée des sentiments nationalistes parmi les jeunes, renforcée par l'offensive de la propagande au lendemain de la crise en Ukraine et de l'occupation de la Crimée.

Les jeunes Russes manquent d'une conscience historique claire, une situation qui les rend enclins à accepter aveuglément les slogans patriotiques et la propagande nationaliste. Des études menées par le centre Levada révèlent que 90% des jeunes Russes d'aujourd'hui n'ont pas connaissance du Putsch de Moscou et de la victoire des démocrates.

Ce que les manifestations de jeunes n'ont pas réussi à faire jusqu'à présent

Force est de constater que la participation des jeunes aux manifestations a pris certains observateurs par surprise. De nombreuses questions subsistent. On ignore encore si ces jeunes contestataires sont auto-organisés et s'ils mènent ou suivent les appels à manifester. La situation à Moscou et Saint-Pétersbourg pourrait ne pas correspondre à celle de Vladivostok.

Peut-on distinguer une cause spécifique de la jeunesse autour de laquelle les jeunes se rallient ? Il y a eu de nombreux reportages et vidéos sur les réseaux sociaux montrant des jeunes scander des slogans contre Poutine mais aucune tribune commune n'a été publiée. Il est vrai que l'anti-corruption est un thème suffisamment large mais est également vague et les conditions locales peuvent être à l'origine de doléances spécifiques.

Jusqu'à présent, l'accent mis sur les jeunes descendant dans les rues en grand nombre a masqué la participation plus faible des groupes plus âgés aux manifestations. La jeunesse russe peut-elle faire cause commune avec les citoyens plus âgés ? Une plainte exprimée par les jeunes est le manque de mobilité sociale ascendante. Or, de tels sentiments pourraient entraver la solidarité intergénérationnelle.

Dans la mesure où les manifestations sont liées à la campagne présidentielle et aux élections à venir, les observateurs verront en elles, un élan pour Navalny. Mais on ignore si les jeunes contestataires iront voter en 2018 et s'ils opteront pour le militant anti-corruption. Ce dernier est actuellement le candidat anti-establishment mais d'autres adversaires pourraient apparaître. Quoi qu'il en soit, le vote de protestation des jeunes par lui-même ne fera pas basculer les élections même si Navalny est autorisé à se présenter.

À ce stade, l’éventualité de voir une rébellion générationnelle éclater en Russie est incertaine. Bien que la jeunesse puisse jouer un rôle de premier plan, sa contestation doit résonner plus largement dans la société. Parents et enseignants tenteront certainement de maîtriser la jeune génération comme ce fut le cas autrefois. En dépit des arrestations massives effectuées en mars et juin dernier, les protestations n'ont pas suscité d'indignation donnant lieu à une mobilisation intergénérationnelle.

Pour les observateurs de la politique étudiante, la violence policière disproportionnée constitue un exemple classique illustrant la manière dont la contestation des jeunes peut servir de catalyseur pour galvaniser des segments plus larges d'une société. Le 30 novembre 2013 à Kiev, des étudiants ont été brutalement battus par la police anti-émeute ukrainienne. Le peuple ukrainien se révéla indigné par la violence policière ce qui fut l'élément déclencheur de la Révolution de la Dignité. Encore faut-il voir cela se produire en Russie.

0


0
Login or register to post comments