Pourquoi les Russes ne tiennent-ils pas à (toutes) leurs libertés ?

Ces dernières années en Russie, la pratique montre que si on prive progressivement les gens de leurs droits fondamentaux, leur absence devient une "nouvelle norme" que la majorité des Russes est prête à accepter.

Vladislav Inoziemtsev, directeur du Centre d'études sur la société postindustrielle, signe une tribune dans le quotidien russe RBK.

La réélection du président Poutine et les déclarations des dirigeants russes ne laissent pas de doute sur la direction vers laquelle le pays continuera d’avancer: la Russie s’achemine vers une confrontation avec le monde et un isolement plus croissant.

Mais toutes ces tendances paraissent abstraites pour les Russes tant qu’elles ne se traduises pas par des mesures entraînant une restriction drastique des libertés auxquelles ils sont le plus attachés.

Par exemple, en 2012, quand la liberté de réunion et de manifestation a été interdite, il n’y a pas eu de contestations parce qu’il restait pour les Russes des libertés bien plus importantes et plus fondamentales : la liberté d’information sur Internet et la liberté de circulation (associée à l’ouverture des frontières).

Ce n’est pas une catastrophe

C’est pourquoi la déclaration de German Klimenko, le conseiller Internet de Vladimir Poutine, sur le fait que la Russie est techniquement prête à se déconnecter de l’Internet mondial a suscité de violentes critiques. Bien sûr, Klimenko n’a pas proposé de couper l’accès de la Russie à Internet, mais il voulait défendre la Russie de l’Occident au cas où celui-ci étendrait les sanctions au cyberespace.

Néanmoins, ces dernières années, les autorités russes ont restreint l'utilisation d'internet sous prétexte d’un contexte international complexe. Face à cette procédure, il a été aussitôt indiqué comme indice de protestation que 92% de la population russe utilisent Internet chaque jour, et 65% des Russes considèrent la disparition d’Internet comme une catastrophe, et nombreux sont ceux qui sont même prêts à sacrifier leurs autres habitudes pour préserver l’accès à Internet.

Vladislav Inoziemtsev rappelle dans sa tribune que les habitants se sont rassurés en se disant que même si les autorités russes deviennent de plus en plus autoritaires et osent couper l’Internet mondial, les satellites conçus par Elon Musk fourniront de toute façon Internet à toute la planète vers le milieu des années 2020.

Pourtant la situation est loin d’être souriante et on ne pleut exclure un durcissement des règles d'utilisation d'internet par les autorités dans les prochaines années, ce qui empêchera la diffusion d’informations indésirables portant atteinte à la réputation de personnes importantes. Et aucun soutien massif pour une utilisation libre d'internet ne changera rien, parce qu’il s’agira de protéger l’espace informationnel russe seulement des sites au contenu indésirable.

La centaine de millions de Russes qui utilisent Internet pour trouver des nouvelles recettes de cuisine, pour commander en ligne des tickets de cinéma ou pour regarder des informations sur des célébrités pourront facilement continuer à le faire.

Les réseaux sociaux sans effet

Les réseaux sociaux sont très répandus en Russie, notamment Vkontakte avec 22,7 millions d'utilisateurs en Russie (contre 1,9 millions pour Facebook).

Ainsi la crainte des autorités est de voir des sites d’opposition se multiplier. Or, si on prend l’exemple du nombre d’abonnés de la chaîne d’Alexeï Navalny sur Youtube, qui est de 1,8 millions de personnes, on se rend vite compte que le nombre total d’indignés atteint seulement quelques millions de personnes dont la plupart vivent dans des grandes villes (48,8 % des utilisateurs russes de Facebook se trouvent dans la seule ville de Moscou), où les autorités ne jouissent pas d’un grand soutien public.

Les restrictions à la liberté sur Internet ne porteront donc pas atteinte à l’électorat de Poutine, les sites des personnes indignées étant marginaux en terme de nombre.

Il vaut mieux ne pas partir

Vladislav Inoziemtsev pointe également la référence de German Klimenko, sur la bureaucratie et la liberté de voyager à l’étranger.

Aujourd’hui en Russie, la liberté de voyager à l’étranger n’est pas absolue comme on pourrait le croire. Depuis 2014, les autorités ont ajouté aux restrictions traditionnelles, imposées aux personnes qui ont accès au secret d’Etat, des nouvelles restrictions, dont l’interdiction de voyager à l’étranger.
Cela concerne les fonctionnaires, comme les policiers qui cette année, par exemple, ne peuvent se rendre que dans certaines républiques de l’ex-Union soviétique, au Vietnam, en Chine et à Cuba.

Ces mêmes restrictions (qui portent officiellement le caractère de simples recommandations) s’appliquent aux employés principaux du Ministère de la Défense, du Service fédéral de sécurité (FSB), du Service fédéral de protection (FSO), du Service fédéral d’exécution des peines (FSIN), et du Ministère des Situations d’urgences et, au total, touchent presque 3 millions de personnes. En outre, il y a un nombre croissant de personnes qui ne peuvent pas sortir du pays à cause de leurs dettes financières, leur nombre est estimé à 1,5 million de personnes.

Aujourd’hui environ 30% seulement des Russes ont un passeport pour voyager à l’étranger, mais, selon le Centre analytique Levada, ce sont les 10% d’habitants qui voyagent à l’étranger régulièrement qui sont les plus sensibles à la liberté de circulation.

Pour Vladislav Inoziemtsev, même s’il est clair que personne n’envisage d’interdire complètement l’accès à Internet ni d’isoler les Russes du monde, la Russie d’aujourd’hui a conçu un système d’argumentation idéologique qui s’est avéré beaucoup plus solide que celui de l’Union soviétique parce qu’il génère une attitude naturellement prudente à l’égard du monde extérieur.

Nouvelle norme

Sous Poutine, la Russie combine de manière surprenante la modernité et l’ancienneté, l’ouverture vers le futur et l’obscurantisme frénétique.
Cependant la majorité des Russes n’incarne pas ces positions extrêmes, mais représente ceux qui, pendant les périodes soviétique et post-soviétique, ont appris à s’adapter à l’évolution des circonstances en se convainquant que tout ne va pas si mal.

Cette majorité même représente un pilier du régime qui lui permet, et lui permettra, de rester en place. Est-ce que la plupart des Russes étaient satisfaits des résultats des élections législatives de 2011 ? (élections remportées massivement par le parti au pouvoir Russie Unie et qui a permis à Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Dmitri Medvedev, de retrouver son poste de président en mars 2012, ndlr).

Non, probablement pas. Cependant 64 millions de personnes sont allés aux urnes et pas plus de 150 mille personnes sont descendues dans les rues des grandes villes pour protester.

Et même si la moitié des électeurs ont voté pour le parti au pouvoir, il s’avère qu’en moyenne, 0,5% de ceux qui étaient intéressés d’une façon ou d’une autre par les élections ont été prêts à protester.

Vladislav Inoziemtsev confie dans sa tribune que depuis un moment, il a tendance à penser qu’il existe une limite au-delà de laquelle les Russes seront de moins en moins disposés à consentir aux autorités. Cependant la pratique montre que si on prive progressivement les gens de leurs droits fondamentaux, cette absence de droits devient une "nouvelle norme" que les habitants sont prêts à accepter.

Surtout si on permet aux personnes indignées de pouvoir partir librement à l’étranger, et si on leur permet une politique en matière d’information qui accepte l’achat d’installation pour une connexion Internet par satellites d’Elon Musk (qui coûte environ 250 euros à 1200 euros, par exemple, au marché noir), alors, les deux groupes de protestation potentiels se réduiraient à tel point que les autorités n’auraient à s’inquiéter de rien.

Vladislav Inoziemtsev conclut sa tribune en disant que le processus d’enfermement de la Russie est déjà lancé et il ne voit pas de forces qui soient capables de l’arrêter.

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