Pourquoi les Russes n’aiment pas Gorbatchev?

Le 4 octobre dernier à Moscou, se sont tenues les discussions annuelles sur la politique mondiale organisées par la Fondation Gorbatchev, fondation qui étudie notamment les problématiques actuelles de l’histoire et la politique russe. Cette année, le débat portait sur "le leadership politique et le monde actuel" et Mikhaïl Gorbatchev y a présenté son nouveau livre "Dans un monde qui change", suscitant de fortes réactions émotionnelles auprès des Russes.

Le dernier livre de Mikhaïl Gorbatchev "Dans un monde qui change"

Gorbatchev interroge les Russes

Ce n’est pas la première fois que le dernier dirigeant de l’URSS exprime sa vision du passé et les conséquences de la gestion de son gouvernement mises en cause par certains. Gorbatchev revient à l’époque de la perestroika, re-décrit les rencontres avec les leaders mondiaux qu’il a croisés, ses interactions avec Eltsine et l’occasion manquée de signer un accord interdisant l’extension de l’OTAN. Il accorde beaucoup d’attention à la question du désarmement nucléaire, ce qui est considéré comme un de ses succès politiques les plus importants avec la fin de la Guerre froide et de l’URSS.

C’est pour ces mérites et pour son leadership ouvert au dialogue que Gorbatchev attirait et attire toujours les sympathies de l’Occident. Pour preuve plus récemment – le "Meeting Gorbatchev", un documentaire de Werner Herzog présenté début septembre au cours du festival cinématographique de Toronto.
Le film a suscité les retours admiratifs de la critique occidentale sur la réalisation mais aussi et peut-être avant tout sur le personnage principal :

"Herzog présente Gorbatchev comme force du bien dans la politique mondiale et il est difficile de ne pas partager ses émotions. Décidément, le "Meeting Gorbatchev" est un récit très convaincant sur les compétences politiques de Gorbatchev et sur son rôle dans la modernisation de la Russie communiste", écrit le critique de film, Christopher Machell dans son article paru sur Cinevue.

Il semble que Gorbachev lui-même croit qu’il a plutôt triomphé des défis de son époque en ayant été un leader modèle.

En présentant son livre aux journalistes, il s’est dit blessé par l’incompréhension de ses compatriotes en déclarant : "Je lis Internet et je vois que certains Russes ne m’aiment pas ! Je peux dire, beaucoup de Russes. Et, mon Dieu, je veux comprendre, pourquoi ?!"

Les Russes répondent à Gorbatchev

Son propos rapporté par les médias a suscité de vives réactions chez les internautes russes. Depuis ils expriment leur opinion sur l’homme politique Gorbatchev, opinion radicalement différente de celle du monde occidental. Même les mérites géopolitiques sont contestés.

Un certain Cyclop SN commente un article sur le livre : "D’une part, c’est bien que tous les ex-républiques soviétiques soient indépendantes mais en même temps, jusqu’ici, la majorité de ces pays vivent dans la pauvreté et les gens ont perdu leur unité, maintenant c’est chacun pour soi. Lui, il pouvait créer la démocratie sans destruction de l’Union, par exemple, fonder une alliance des pays."

Lina Bear résume : "Son prix Nobel de la paix est une raillerie. Ayant démoli un grand pays il a ouvert la voie à toutes les guerres actuelles non seulement sur l’espace post-soviétique [...] mais dans le monde entier car l’URSS empêchait les Etats-Unis de déclencher des guerres dans les autres pays."

La faiblesse de son caractère et son comportement jugé indigne sont des reproches très répandus.

Eckry ironise : "C’est curieux, pourquoi hait-on l’ex-dirigeant d’une superpuissance qui fait de la pub à Pizza-Hut alors que son peuple est en plein désarroi et que son pays se fait piller ?"

Tulpanka : "Je ne sais pas qui faut-il être pour gagner la possibilité de faire de la pub pour une pizza et de serrer la main aux Américains par le prix de la démolition d’un énorme pays, du déclenchement de conflits ethniques sur le territoire, de la destruction de l’économie etc."

"On l’a cru, dit Marina Kaverina, mais en dehors des mots il n’a fait que du mal pour le pays, l’Union s’est cassée et la crise économique est arrivée."

Maria Lebedeva précise : "Pourquoi on ne l’aime pas ? Peut-être en raison du régime sec qui a ruiné l’économie russe, en raison des vignobles arrachés en Crimée sous son ordre ?"

Lapin Roger continue l’énumeration : "Tout le monde se rappelle comment en 1989-90, les fabriques de tabac ont été fermées du même coup partout dans le pays. De la même façon, un ordre venu d'en haut a arrêté les combinats de boucherie et les laiteries, on apportait la matière première aux dépôts d’ordure et on les liquidait en cachette pour provoquer le mécontentement du peuple et poser les jalons du coup d’état."

"C’est sous lui qu’on a commencé à écraser l’armée, à envoyer les machines de combat à la ferraille en démolissant tout ce qui empêchait les Etats-Unis à installer son ordre [...] c’est sous lui qu’on a créé le manque artificiel des produits et mis le pays aux cartes de rationnement", ajoute Svetlov.

Aybolyt678 accuse : "Une quantité énorme d’usines détruites – voici les monuments à Eltsine et à Gorbatchev qu’on peut voir partout".

Adimius38 résume : "...il a enterré tout, il a mis le pays à genoux, il a laissé le volant à un alcoolique, permis le délabrement du pays. Combien de spécialistes a-t-on perdu ? Combien d’usines ont été détruites ? Et notre armée – on l’a égorgée, les nouveaux navires ont été envoyés à la ferraille, les sous-marins ont été déchiquetés pour l’argent américain, pas de pardon pour lui."

Il faut toutefois noter que les commentateurs ne sont pas unanimes.

Bien qu’ils soient peu nombreux, Gorbatchev a des supporters reconnaissants, à l’instar de Piotr Ranevsky : "Je veux declarer mon amour envers Mikhail Sergueevitch. Je me rappelle parfaitement ces moments où le pays pouvait respirer plus légérement [...] Il est très facile à critiquer un leader libéral – on sait que personne ne te provoque en duel … Il faut reconnaître qu’en comparaison avec les pays occidentaux, la Russie a été très en arrière en ce qui concerne les libertés démocratiques. Et si nous avons fait quelques pas sur ce chemin difficile de la démocratisation de la société c’est un grand mérite de Gorby … Je vous souhaite une longue vie, Mikhail Sergueevitch !"

Le bilan

Il existe des constantes dans ce monde qui change et la rupture de la vision entre l’Occident et la Russie en fait partie. Pourtant les sondages montrent une image moins contrastée. Il y a 7 ans, pour l’anniversaire de la chute de l’URSS, le Centre analytique Levada a demandé à l’opinion public son avis sur Gorbatchev. Le resultat a montré que 18 % de Russes l’estiment plutôt positivement (dont 2 % même avec admiration), 28 % — négativement (dont 4 % le détestent). Les 54 % qui restent sont indifférents à l’unique président de l’URSS ou ne savent pas se prononcer.

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